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La Turquie, une nouvelle Syrie?

REUTERS/Yiannis Kourtoglou

REUTERS/Yiannis Kourtoglou

Après la Libye, le Yémen, l’Irak ou encore la Syrie, va-t-on assister à l’effondrement de l'État turc?

Opérations militaires dans le sud-est, attentats de l'État islamique, manifestations d'opposition au régime du Président Erdogan dans tout le pays, frontières poreuses, défaillance de l'appareil sécuritaire: l'État turc, réputé fort et autoritaire, serait-il en déliquescence?

Après la Libye, le Yemen, l'Irak et en vertu de la nouvelle théorie des dominos serait-ce bientôt au tour de la Turquie de s'effondrer? Ce pays, dont la Constitution affirme pourtant dès son préambule «l'intégrité indivisible du grand État turc» serait-il en voie de «syrianisation»?

Attention aux amalgames, tempère l’universitaire Gilles Dorronsoro: 

«La Turquie n’est pas dirigée par une mafia de tueurs qui gouverne par la torture et le grand banditisme comme l'est la Syrie. Les deux pays ne sont pas dans la même catégorie, poursuit ce professeur de Sciences politiques à Paris-I, spécialiste de l’Afghanistan et de la Turquie, qui a également travaillé sur le Kurdistan d’Irak et sur la Syrie. La Turquie possède une armée et une police qui fonctionnent, même si son économie a souffert. Ce qui s’y passe est une crise politique grave pas un effondrement de l'État!»

Défaillances en série

«Ce n'est pas la guerre civile ici, l'État tient bon, renchérit d'Istanbul l'universitaire Ahmet Kuyas. Et la majorité des fonctionnaires turcs, y compris ceux qui sont favorables à l’AKP ont horreur de Daech. L’islamisme turc n’a rien à voir avec celui qui constitue à fabriquer des bombes, fracasser des temples antiques et violer des jeunes filles yezidis.»

La «majorité des fonctionnaires» mais pas tous: en reportage en septembre 2014 dans le sud de la Turquie, la journaliste Ahu Özyurt racontait, dans Hurriyet Daily News, avoir observé une certaine «sympathie pour ce diable d’État islamique» de la part de certains représentants de l’État. Elle écrit: «J’ai été choquée d’entendre des hauts fonctionnaires dire leur admiration à l’égard de l’État islamique.»

En l'espace d'un an, plus de 10.000 officiers de police ont été limogés, des centaines de hauts gradés ont été arrêtés

Emre Demir

Or, la façon dont les deux kamikazes de l'État islamique ont agi, le 10 octobre 2015 en plein cœur d’Ankara, la capitale turque, met à jour d'énormes défaillances de la police, des services de renseignements et du gouvernement turcs. 

Le fait que les deux djihadistes ont semblé ne pas rencontrer d'obstacles véritables pose au moins la question du dysfonctionnement de l’État, voire des complicités dont ils auraient pu bénéficier au sein de l'appareil sécuritaire étatique ou, pire, de la manipulation dont ils auraient pu être l'objet de la part de cellules clandestines au sein de l’État. 

Chasse aux sorcières au sein de l'État

Au pouvoir à partir de 2002, le gouvernement du parti de la justice et du développement (AKP, islamo-nationaliste) «avait d'abord réussi à contrôler l'appareil d'État en s'appuyant sur la communauté de Fetullah Gülen (du nom d'un imam exilé aux États-Unis depuis 1999, ndlr) dont les membres étaient particulièrement nombreux au sein de la police et de la justice», rappelle Benjamin Gourisse, maitre de conférence à l'université Paris-Dauphine et co-auteur de L'Art de l'État en Turquie (Karthala, 2014).

Désormais, rien ne va plus entre Erdogan et l'imam Fetullah Gülen qu'il accuse d'être à l'origine de la révélation, en décembre 2013, de plusieurs grosses affaires de corruption concernant son entourage le plus proche. Conséquence: au nom de la guerre contre «l'État parallèle» (c'est ainsi qu'il qualifie ses anciens alliés), le président turc a fait procéder à d’énormes purges au sein de l'appareil d'État. «Le gouvernement a bien compris que c'était sa légitimité qui se jouait là, d'où cette “chasse aux sorcières güleniste qui a cours depuis bientôt deux ans», rappelle Benjamin Gourisse. 

Tant que les différents secteurs de l'appareil d'État continueront à apporter leur soutien à l'AKP, la crise politique pourra être maîtrisée

Benjamin Gourisse

«En l'espace d'un an, plus de 10.000 officiers de police ont été limogés, des centaines de hauts gradés ont été arrêtés. On a remplacé ces policiers et ces juges par des fidèles souvent incompétents», écrit Emre Demir dans un article intitulé «Pourquoi l'État turc n'a pas pu empêcher l'attentat d'Ankara » publié par Zaman, le journal de la communauté de Fetullah Gülen en France.

L'état d'urgence pour garder la main sur l'appareil

«C'est désormais grâce à ses réseaux, à son discours sécuritaire, à la mise en place de l'état d'urgence dans certaines zones du pays et à une restriction générale des libertés que le pouvoir AKP garde la main au sein de l'appareil d'État», explique Benjamin Gourisse, également auteur de La Violence politique en Turquie. L'État en jeu (Karthala, 2014). Et, poursuit ce chercheur, «tant que les différents secteurs de l'appareil d'État continueront à vouloir jouer ensemble et à apporter leur soutien à l'AKP, la crise politique actuelle pourra être maîtrisée par le gouvernement».

L'État serait encore solide donc mais la nation turque, elle, est bien plus désunie et déchirée qu’elle a pu l’être dans le passé.

Jusqu'à l'arrivée au pouvoir des islamo-conservateurs, l'État turc parut être la propriété de l'élite administrative et militaire kémaliste. Avec l’élection de l’AKP, la nation sembla se réconcilier avec l'État. La mouvance islamo-conservatrice, majoritaire en Turquie, était enfin représentée politiquement par des dirigeants au mode de vie plus en phase avec ses mœurs. Les classes moyennes, musulmanes et conservatrices, bénéficiaient tout à la fois d'une plus grande liberté religieuse, d’une protection économique et d’une meilleure sécurité physique tandis que les droits des minorités religieuses étaient élargis et les Kurdes invités à la table des négociations.

Les divisions qui menace la cohésion de l’État

Cet état de grâce n'a pas duré. Depuis quelques années, le gouvernement et le Président Erdogan ont adopté une stratégie de polarisation systématique, creusant les nombreuses failles ethnique (turcs/kurdes), religieuse (sunnis/alevis) et politique (islamistes/kémalistes /ultra-nationalistes/gauche marxiste) qui traversent la société de part en part. «Eux contre nous»: chaque discours d'Erdogan dresse un peu plus un camp contre l’autre.

Le gouvernement «a fait de ce pays un pays de gens qui se haïssent les uns les autres», confirme le chroniqueur d'Hurriyet Ahmet Hakan, qui a été tabassé par des nervis du parti au pouvoir, sans doute en raison de ses positions très critiques à l'égard de ce dernier.

Les divisions entre les groupes ethniques, religieux et idéologiques sont trop profondes pour qu'on les mette sous le tapis

Le think tank Open Democracy

Tant et si bien qu’Open democracy, think thank en ligne en partie financé par le milliardaire Soros, annonce «la fin de la République turque, telle que nous la connaissons»: «La colère qui oppose la moitié de la société contre l'autre est trop intense. Les divisions entre les groupes ethniques, religieux et idéologiques sont trop profondes pour qu'on les mette sous le tapis.»

Ce sont donc ces fractures-là qui menacent, à moyen terme, la cohésion de l’État.  

L'ombre de la sécession kurde

Et en premier lieu, la fracture entre l’ouest et l’est du pays. Avec la reconnaissance pleine et entière de leur identité et de leurs droits, les Kurdes veulent obtenir une large autonomie au sud-est du pays, le «Kurdistan du nord». 

«On assiste déjà à un mouvement de fond dans les municipalités des zones kurdes. Avec la prise de contrôle des institutions locales par le mouvement kurde», rappelle Gilles Dorronso, co-auteur d'Identités et politique. De la différenciation culturelle au conflit (Paris, Presses de Sciences-po, 2014)

Car, comme le craignait Ankara, l'émergence d'un embryon de Kurdistan indépendant en Irak et en Syrie fait contagion bien au-delà des militants kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) en guerre contre l'État turc depuis 1984 (autour de 40 000 morts). D’autant que les négociations menées de 2009 à 2013 entre les services secrets turcs et le chef emprisonné du PKK, Abdulah Ocalan, n’ont rien donné. 

Bourbier en vue

Dans les mois et années qui viennent, si l’armée turque se lance dans une guerre contre- insurrectionnelle et lance de grosses opérations de «nettoyage» vis-à-vis du PKK, elle a plutôt des chances de l’emporter sur le terrain. «Mais, en vérité, c'est une guerre qui risque bien de n'être jamais vraiment gagnée, jamais vraiment perdue: un bourbier... Le PKK peut alors tabler sur l’usure de la société turque pour imposer un accord politique favorable», prévoit Gilles Dorronsoro.

À moyen terme, la Turquie pourrait bien ne plus être viable dans ses frontières actuelles

Le séparatisme kurde, voilà le talon d'Achille de l'État turc. L’enlisement du conflit affaiblira la légitimité de l'État turc au sud-est du pays, qui aura de plus en plus de mal à contrôler les institutions au fur et à mesure de l'autonomisation des régions kurdes. Selon certains analystes militaires et des services de renseignement, «à moyen terme, la Turquie pourrait bien ne plus être viable dans ses frontières actuelles». 

D’ici là pourtant, ce n'est pas vers un effondrement de l'État turc que l'on s'acheminerait mais «tout au contraire, selon Benjamin Gourisse, vers le renforcement et la réaffirmation de l'État dans ses dimensions autoritaire et sécuritaire».

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