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Femmes flics: 22, v’là le sexisme!

Les policières, dans l’imaginaire collectif, doivent être des femmes fatales | Roberto Bosi via Flickr CC License by

Les policières, dans l’imaginaire collectif, doivent être des femmes fatales | Roberto Bosi via Flickr CC License by

Les femmes au sein des forces de l’ordre, qu’elles soit policières, militaires ou agents de sécurité, n’échappent presque jamais à la misogynie.

Même si le sexisme égrillard et malveillant saute aux yeux dès les premières lignes, pour restituer toute sa bêtise au confidentiel paru dans Le Figaro du 19 octobre, il est recommandé de le lire à voix haute, en faisant des guillemets avec les doigts, des petits clins d’œil amusés et éventuellement en glissant un coup de coude complice dans les côtes de son voisin si lui aussi estime qu’une femme garde du corps ça fait quand même bien rigoler.

Cette brève, repérée par le journaliste d’Europe1 Michel Grossiort, est prodigieusement misogyne, méprisante pour les femmes policières et/ou gardes du corps et se permet, aussi, de prêter à Alexis Tsipras des intentions ô combien douteuses. Puisqu’à lire le texte l’affectation de cette policière à la protection du président français serait un «petit geste» de la part du Premier ministre grec pour «remercier Hollande». Soit un cadeau. Pourtant, et alors que le Figaro s’abrite derrière «la presse locale», le site les Nouvelles News relève que le seul journal grec à évoquer Evridiki Soulioti explique qu’elle a été selectionnée pour sa maîtrise de la langue française.

Même si la précision de la taille, de la couleur de cheveux et du fait que Evridiki Soulioti serait «plutôt très jolie» est un classique du genre toujours aussi insupportable, le pire est probablement l’ajout de guillemets au terme «protéger», qui peut laisser entendre bien des choses: d’abord, évidemment, qu’une femme ne peut protéger correctement un chef d’État, qu’elle n’en a pas les capacités ou, pire encore, que cette protection peut prendre des formes moins académiques. Vu le ton global de l’article, il ne serait gère étonnant que l’auteur ait caressé l’idée de faire plein de blagues avec les mots «garde du corps». Hoho. Haha.

OK. Tout cela n’a rien de très neuf. Il ne s’agit ici que d’une des nombreuses manifestations de misogynie à l’égard d’une femme par ceux (et celles) qui considèrent que certains métiers devraient rester l’apanage des hommes. Les femmes politiques notamment subissent régulièrement les attaques machistes dans l’Hémicycle ou dans la presse. Le journal Libération avait habilement décrit la façon dont les médias accolent souvent des commentaires supposément sympathiques mais odieusement sexistes dès qu’il s’agit de femmes en politique.

Torrides fliquettes

Mais les femmes des forces de l’ordre, qu’elles soit policières, militaires ou agents de sécurité, n’échappent presque jamais à cela. Eu égard, probablement, au fait que, dans l’imaginaire collectif, ces métiers doivent nécessairement être exercés par des hommes virils, testostéronés et si possible moustachus –«Police, un métier d’homme», était il y à peine vingt-cinq ans le slogan des affiches de recrutement. Et que les femmes, certes minoritaires, qui travaillent dans ces milieux-là, sont exotiques, plus vulnérables et probablement reconnaissantes du fait que malgré l’uniforme et/ou le caractère physique de leur métier, on leur reconnaisse certains aspects de la féminité.

Parce que c’est bien ainsi que les femmes policières sont présentées. Peu importe leurs états de service, il convient de rappeler qu’elles sont «des femmes avant», parfois des mères, et il est d’usage de leur demander si «elles n’ont pas trop peur».

Il serait nécessaire d’évoquer l’idée (par ailleurs parfaitement fausse) que les femmes seraient plus douces que leurs collègues masculins

Ainsi, quand Vice publie un reportage sur les gardes du corps d’élites chinoises, ces dernières sont des «femmes fatales». Le site Gentside publie un diaporama avec les photos de «dix-sept policières torrides» qui pourraient «donner envie de se faire passer les menottes».

Plus généralement, le mot «fliquette», dont on saisit pourtant tout l’aspect péjoratif et alors même qu’il est très courant dans l’univers du porno, est allègrement utilisé dans la presse ici, ici, ou encore ici.

Plus empathiques

Même quand l’École nationale supérieure de police dresse le portrait d’une commissaire de police algérienne, l’entrevue est décrite comme un moment «entre féminité et précision» et il est précisée que «l’auditoire a été séduit par sa voix douce mais affirmée avant de déguster des pâtisseries orientales».

Quand Paris Match évoque la «féminisation de la police» et dresse le portrait de certaines d’entre elles, l’article est titré «Femmes flics, une main de fer dans un gant de velours». Parce qu’il serait nécessaire d’évoquer l’idée (par ailleurs parfaitement fausse) que les femmes injectent «une dose de féminité», qu’elles seraient plus douces, plus empathiques que leurs collègues masculins.

Et finalement, même si en aucun cas la voix douce ou les cheveux blonds d’une femme flic ne devraient être une information, ce sont les qualités que l’on prête à ces femmes qui constituent le pire des clichés. Une femme flic serait plus empathique, plus patiente, plus réceptive pour les affaires concernant les agressions sexuelles ou les viols. Et cela est souvent présenté comme une évidence. Ainsi, quand La Dêpeche retrace le parcours d’une policière de 33 ans, cette dernière est d’abord décrite comme «une jeune maman» dont «l’habit ne fait pas le moine». Et la journaliste de préciser que «le fait d’être une femme est souvent un avantage. Dans les situations avec des femmes ou des enfants, la sensibilité et l’approche sont différentes d’avec un homme».

Sur son blog, la lieutenant de police Bénedicte Desforges démonte clairement ces présupposés:

«Dans ces situations qui nécessitent beaucoup de tact et d’écoute, voire de la douceur, ce ne sont pas nécessairement les femmes flics qui sont les plus à l’aise et efficaces. Dans l’absolu, c’est bien davantage une question de ressenti, d’expériences, de situation familiale ou d’âge. Dans la pratique, femme ou homme, chacun fait au mieux.»

Moins compétentes

La presse n’est évidemment pas la seule à charrier ce lot de stéréotypes. Le cinéma et surtout les séries télé françaises comme anglo-saxonnes ont largement contribué à ce que les femmes flics soient rarement perçues comme des flics tout court. Même si les choses sont progressivement en train de changer –les Julie Lescault et autre Candice Renoir qui mitonnent des blanquettes de veau entre deux arrestations et un brushing ont laissé la place à des personnages plus complexes et moins stéréotypes comme dans les séries Engrenages ou Braquo. Mais, comme le remarquait l’universitaire Mathieu Arbogast, qui a consacré une thèse à la figure de la femme flic, malgré ces transgressions, les femmes policières restent le plus souvent cantonnées à des rôles de faire-valoir (The Mentalist, New York, section criminelle...).

Le cinéma et surtout les séries télé ont largement contribué à ce que les femmes flics soient rarement perçues comme des flics tout court

Par ailleurs, il arrive encore que, quand un film américain a pour personnages principaux deux femmes flics, il soit ajouté sur l’affiche française le commentaire suivant: «le FBI aussi a ses règles».

Affiche du film Les Flingueuses

Si tous ces exemples peuvent éventuellement prêter à rire jaune, ils deviennent pourtant intolérables quand on connaît la réalité sur le le terrain et les comportements dont peuvent être victimes les femmes policières ou militaires. Rappelons qu’en 2010 quarante-et-une femmes avaient porté plainte après avoir découvert qu’un militaire avait publié sur le net plus de 200 photomontages pornographiques de ses collègues féminines. Le harcèlement et les violences sexuelles dont les femmes militaires sont victimes avaient d‘ailleurs été documentés par les journalistes Julia Pascual et Leila Miñano dans le livre La guerre invisible.

Quand le Figaro ou d’autres sexualisent les femmes policières, gardes du corps, pompiers, gendarmes, et insinuent que, du fait de leur genre, elles sont moins compétentes, cela encourage implicitement les pratiques qui n’ont déjà que trop cours dans ces milieux.

Certes, comme on peut le constater dans les exemples suscités et dans les autres clichés mentionnés par Bénédicte Desgorges, Le Figaro n’est pas le premier à accoler à ces femmes toutes sortes de clichés sexistes et dégradants mais cet article est bien le seul à avoir présenté une femme ex-policière, spécialisée dans la protection des personnalités, comme un objet joli et a priori peu efficace que les politiques se refileraient entre eux, en guise de cadeau. Depuis les attentats de janvier, nombreux sont les personnalités, parmi lesquels des journalistes, qui bénéficient d’une protection rappprochée. Plus globalement, la police est plus intensément mobilisée. On aurait aimé que, d’une façon générale, et dans ce contexte précis, il soit montré plus d’égard et de respect à celles qui se chargent de nous protéger. Sans aucun guillemet.

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