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Dans l’ombre trash de l’auteur anonyme de Bourbon Kid

Couvertures du «Livre sans nom», de «Psycho Killer» et «Le Pape, le Kid et l’Iroquois»

Couvertures du «Livre sans nom», de «Psycho Killer» et «Le Pape, le Kid et l’Iroquois»

Fuyant la célébrité et se plaisant dans l’anonymat, l’auteur du «Livre sans nom» ou de «Le pape, le Kid et l’iroquois» défie les règles du marketing et du bon goût dans des romans réjouissants. Rencontre à distance avec un psychopathe du traitement de texte.

L’autre jour à un concert, indisposé par les sauts de marsupial du mec d’à côté et le sac de camping posé derrière mes pieds par un couple venu pique-niquer en plein Olympia, j’ai pensé au Bourbon Kid et à l’Iroquois. Même en plein milieu d’une foule, eux sauraient se faire respecter! Une réflexion effrayante. D’abord parce que l’on parle de deux psychopathes, capables de tuer de mille façons différentes et pour des motifs parfois douteux. Avec eux dans la fosse, le concert aurait été salement écourté, ha ha ha. Autre problème, beaucoup plus préoccupant: il s’agit quand même de personnages de roman et, apparemment il est conseillé, afin de mieux vivre en société, d’établir une frontière non poreuse entre fiction et réalité.

Finalement, c’était mieux que le Bourbon Kid et l’Iroquois soient absents. Vu qu’ils se déplacent rarement pour le fun, ça aurait sans doute signifié que la foule était sur le point de se transformer en zombies, en vampires ou cheerladers de l’apocalypse. Le premier des deux, le visage constamment caché sous sa capuche, tire de son nom de sa propension à perdre le contrôle quand il boit cul sec un verre de bourbon. Il devient alors un colosse maléfique, capable avec ses gros guns de transformer la tête de quelqu’un en milk-shake (heureusement, il n’est pas cannibale). Celui qui a inventé le Bourbon Kid se souvient:

«Quand je travaillais dans un bar, j’ai vu plein de gens se transformer en psychopathes après avoir bu de l’alcool. Il y en avait un qui était particulièrement vicieux. Il portait toujours un long chapeau noir et il avait une voix rocailleuse. C’était aussi un pathétique salopard. Je me rappelle avoir voulu lui servir de la pisse.»

Une anecdote authentique? Impossible de l’affirmer. En tout cas, l’épisode a été recyclé: Sanchez, le barman du Tapioca, un bouge peu recommandable, sert de la pisse au Bourbon Kid au début du Livre sans nom. Après, des moines débarquent au même endroit –Santa Mondega, ville d’Amérique du Sud– pour récupérer une pierre magique. Quant au Livre sans nom, de quoi est-il le nom? Fabriqué avec le bois de la Croix sur laquelle Jésus-Christ a été accroché, cet artefact sert à éliminer les vampires. Cela tombe bien, l’espèce est très présente à Santa Mondega.

Thriller qui bouscule les codes

Publié en 2000 en Grande-Bretagne et dix ans plus tard chez nous grâce aux éditions Sonatine, Le Livre sans nom n’est pas ce que les pédants appellent «de la grande littérature». Il n’empêche que ce bouquin a bousculé les codes du thriller horrifique par sa recette totalement azimutée, encore plus dingue que celle du From Dusk Till Dawn (Une nuit en enfer) signé par la paire Tarantino/Rodriguez et depuis adapté en série. En gros: plusieurs rasades de genre virils et sanglants (western, fantastique, thriller), une flopée de personnages badass (à Santa Mondega, on ne manque pas de tueurs à gage), des gags désopilants, des situations scabreuses, des coups de théâtre qui tombent au pire moment. Tout ça lié par une écriture simple et très cinématographique arrosée d’une sauce violemment pop –références à Seven, tueur à gage sosie d’Elvis Presley (celui de 1968), etc. «J’ai utilisé ces références pop pour épicer les descriptions et accrocher l’attention du lecteur», explique l’auteur. En gros, il n’a pas voulu s’emmerder, quoi.

Ultime pirouette: le créateur de ce livre sans nom a voulu rester anonyme. L’intéressé explique: «C’était pour m’amuser et créer du mystère.» Traduit dans plus de trente pays, Le Livre sans nom est devenu un vrai best-seller et s’est vendu à France à 100.000 exemplaires. Très joli score pour un récit qui ne rentre pas dans les clous et surfe à contre-sens de la mode des vampires. «Il n’y a pas beaucoup de films de vampire que j’aime. J’ai regardé le premier Twilight et, bien que je l’aie apprécié, dès que Bella a compris qu’Edward était un vampire, je voulais qu’elle lui plante un pieu dans le cœur ou qu’elle lui canarde le cul avec un flingue. C’est ce que le Bourbon Kid aurait fait, en tout cas. Cela dit, je crois qu’Edward aurait aimé ça. Tu peux le voir dans ses yeux.» Oui, l’humour vache et sans tabou –la scatologie figure en bonne place sur la palette drolatique de l’écrivain– a aussi contribué au carton.

Et pourtant, justement pour ça, le succès n’était pas gagné. Malgré des prédispositions évidentes de l’écrivain:

«J’ai commencé à écrire des histoires quand j’avais 7 ans, elles étaient toujours basées sur des films que je venais de voir comme Flash Gordon ou Le Magicien d’Oz. Quand j’ai grandi, j’ai trouvé que les livres pour adultes n’étaient pas si amusants et lire m’ennuyait. J’ai alors décidé d’écrire les histoires que j’aimerais avoir devant les yeux. Des histoires toujours influencées par des films comme Le Magicien d’Oz…»

Quand j’ai grandi, j’ai trouvé que les livres pour adultes n’étaient pas si amusants et lire m’ennuyait. J’ai alors décidé d’écrire les histoires que j’aimerais avoir devant les yeux

Auteur anonyme du Livre sans nom

Reflet des goûts et de la versatilité de son auteur, la genèse du Livre sans nom a été incroyablement chaotique:

«Je l’ai commencé comme un western mais, après un chapitre, j’étais dans une impasse. Je suis donc parti sur autre chose avec des moines… puis j’ai fusionné les deux histoires. Quand je me suis à nouveau retrouvé bloqué, j’ai écrit une autre histoire à propos d’une femme amnésique et je l’ai mélangée avec les précédentes. En fait, à chaque fois que j’ai été coincé, je suis parti vers autre chose et j’ai réussi à tout fondre dans le même livre malade. Ça a vraiment été fun mais c’est un miracle que l’ensemble ait du sens.»

Les déboires de l’auteur sans nom ne s’arrêtent pas là: les premiers éditeurs qu’il contacte détestent son manuscrit. «Un d’entre d’eux m’a expliqué que j’avais saboté une bonne histoire en ne parvenant pas à m’attacher à un genre littéraire. Un autre trouvait que mon humour était déplacé. Mais si je les avais écoutés, mes histoires auraient ressemblé aux autres. Et ça, c’était impossible.» Finalement, il met en ligne les premiers chapitres et vend son roman aux internautes. Le bouche à oreille virtuel fonctionne au point qu’un éditeur le contacte et achète les droits.

Du cinéma sur papier

La miraculeuse success story ne s’arrête pas: toujours un peu par accident, l’écrivain anonyme vient en quelques années à bout d’une tétralogie autour du Bourbon Kid et d’autres personnages récurrents tels que Sanchez le barman ou le couple formé par Dante et Kacy… «Initialement, Le Livre sans nom était un one-shot. Mais j’avais délibérément laissé des détails à régler au cas où… J’ai donc écrit la suite, L’Œil de la Lune et tout mis en place pour un troisième volume, Le Livre de la Mort. Sauf que mon éditeur anglais n’en a pas voulu et, à la place, il m’a demandé d’en écrire le prequel. Ça a donné Le Cimetière du Diable, où j’ai pu intégrer des indices pertinents pour Le Livre de la Mort. Qui est donc devenu le quatrième tome. Tout a très bien marché mais j’ai été confronté à des gros défis d’écriture pour en arriver là.»

Comme ça, ça a l’air compliqué mais Le Livre sans nom, L’Œil de la Lune, Le Cimetière du Diable et Le Livre de la Mort s’emboîtent bien les uns dans les autres, malgré les flashbacks et l’élasticité de la timeline. Et forcément, vu combien ses livres sont du cinéma sur papier («j’aime écrire chaque chapitre comme s’il s’agissait d’une scène de film, j’aime que les lecteurs en aient une vision claire»), un producteur hollywoodien est venu par l’odeur alléché.

Du lourd, carrément le producteur de Natural Born Killers et Transformers, Don Murphy, qui «avait une super idée de série télé». Mais le temps a passé, le projet n’a pas abouti et c’est la société belge Belga Films qui a pris le relais sanguinolent. Mr Anonymous (a priori rien à voir le réseau d’activistes) suit ça de très près.

Une idée du casting? «Les gens à qui je pensais sont trop vieux maintenant.» Lui avait en tête l’acteur vénézuélien Édgar Ramírez (Carlos d’Olivier Assayas) pour le Bourbon Kid, Shia LaBeouf et Victoria Justice pour le couple Dante/Kacy et Cheech Marin (Cheech et Chong mais aussi Une nuit en enfer) pour le barman Sanchez. Pour l’instant, on se contentera des trailers rigolos réalisés par les fans français de Soja Prod…

 

Quant à l’auteur, il est bien occupé par un autre cycle de livres entamé par Psycho Killer, un réjouissant slasher mettant en vedette l’Iroquois, masque d’Halloween et crête rouge. Un nouveau tueur dingo et quasi-implacable pour qui, dans des circonstances bien spéciales, le lecteur finit par éprouver de la compassion. L’écrivain de l’ombre aime les anti-héros. «C’est amusant d’en faire des héros. Prends le tueur des films Halloween. C’est un sale type, un vrai démon, mais si vous étiez dans une pièce, entourés par des vampires désirant vous tuer, et s’il venait à votre rescousse, vous l’aimeriez très rapidement.» Logique.

Je ne suis pas fan de sang et de films gore s’il s’agit juste de choquer. Je veux de la violence qui me fasse rire, pleurer ou applaudir

Auteur anonyme de Psycho Killer

Pour revenir à l’Iroquois, attention, il a des excuses, un gros trauma impliquant une tuerie et des chants de Noël écoutés au casque. Ce farceur d’auteur aime bien plaquer des morceaux très cheesy sur des moments éprouvants. «Si on pouvait choisir la BO de notre meurtre, on sélectionnerait une musique qui ait du sens. Malheureusement, les victimes de meurtre n’ont pas le temps de choisir la musique de fond parfaite pour accueillir la Grande Faucheuse.» Une chose est sûre: lui travaille en musique et ses playlists piochent souvent dans les BO de films. «J’écoute beaucoup celle de The Mad Max: Fury Road ces jours-ci, ça me donne envie d’écrire un chapitre où une horde de vampires chasserait Sanchez dans le désert.»

Ses livres baignent tellement dans le cinéma que l’intrigue de Psycho Killer s’appuie en partie sur Halloween et Massacre à la tronçonneuse. «J’aime les films d’horreur qui te mettent mal à l’aise. C’est ma grand-mère qui m’a fait regarder le premier Halloween quand j’avais 9 ans. J’étais terrifié. Je ne suis pas fan de sang et de films gore s’il s’agit juste de choquer. Je veux de la violence qui me fasse rire, pleurer ou applaudir. Die Hard est probablement mon film violent favori. J’ai même basé dessus ma nouvelle Sanchez: A Christmas Carol (disponible en e-book).» Avec son dernier livre, Le Pape, le Kid et l’Iroquois, l’auteur sans nom frappe encore plus fort puisqu’il s’agit d’un crossover où il réunit ses personnages phares. On retrouve intacte son écriture débridée et extrêmement visuelle. «Je doute qu’il y ait beaucoup de livres où Elvis cherche à empêcher Frankenstein et Dr Jekyll de tuer le pape. Autre exemple, l’Iroquois vit dans un repaire souterrain que le précédent propriétaire a construit pour qu’il ressemble à la Batcave telle qu’on la voit dans la série télé des 60’s. Je crois que c’est plus amusant d’utiliser ce genre de lieu plutôt que de passer trois pages à décrire chaque détail de sa cachette.»

Pas prêt à retirer le masque

Maintenant que l’effet de surprise s’est dissipé et que ses livres trouvent naturellement leur place dans les bibliothèques des amateurs de sensation fortes et de fun, pourquoi ne pas mettre fin aux rumeurs les plus folles qui circulent depuis Le Livre sans nom? Certains ont même parlé de David Bowie ou du Prince Charles (!). Mais c’est Quentin Tarantino qui a été le plus souvent cité, ce qui est aussi invraisemblable –d’autant que l’auteur a répondu très vite à mon email de questions, ce qui cadre mal alors que la sortie des Huit salopards se profile. Mais alors, qui est-ce, bon sang? Seule certitude: il a déjà publié des livres sous son vrai nom. «Je ne suis pas fier de ceux-là. Quand j’y pense, je tremble. Dès que j’ai du temps, je traque les exemplaires d’occasion qui trainent sur Ebay, je les achète et je les détruis.»

Alors que la carrière de beaucoup d’auteurs repose sur une intense médiatisation, des passages télé, lui reste incognito et n’est pas prêt de retirer son masque tant il a pris goût à la situation… «Plus le temps a passé, plus j’ai compris que c’était une bénédiction de rester anonyme. Je n’aimerais vraiment pas être célèbre ou que les gens me reconnaissent.» Cela dit, il est fort en promo sur le net, présent sur Twitter sous le nom de… Bourbon Kid.

Mais, dans la vraie vie, il reste fantomatique. Pas pour lui les salons du livre et les séances de dédicace! «C’est vrai que ça serait super de rencontrer tous les lecteurs à l’occasion d’une signature ou d’une rencontre. Malheureusement, quand je parle, ma voix est rocailleuse comme celle du Bourbon Kid, je ne suis pas très causant. Un auteur qui ne parle pas, cela ne serait pas super amusant pour les gens. C’est probablement mieux que je reste à distance de ce genre de choses», botte-t-il en touche.

Lors d’un salon du livre de Londres, il y a quelques années, il avait même recruté un étudiant pour jouer son rôle. Il y a deux ans, il a tout de même posé pour le magazine VSD à visage découvert… après avoir été maquillé en tête de mort. Heureusement, à Slate, on a fait notre boulot et on a obtenu un scoop. «Je suis un super chanteur et j’ai aussi été un assez bon danseur. Et une fois dans ma vie je suis allé travailler en Elvis.» Ok, on oublie. 

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