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Le Brésil se prépare-t-il à un chassé-croisé Dilma-Lula?

Manifestation pour dénoncer la corruption du Parti des Travailleurs de la présidente Dilma Rousseff et Lula, le 7 septembre 2015 (REUTERS/Ueslei Marcelino)

Manifestation pour dénoncer la corruption du Parti des Travailleurs de la présidente Dilma Rousseff et Lula, le 7 septembre 2015 (REUTERS/Ueslei Marcelino)

L'hypothèse d'un départ contraint de la présidente brésilienne, Dilma Rousseff, –destituée ou démissionnée– se précise. Celle d'un retour en lice de l'icône Lula n'est plus à exclure. Reste à savoir si elle est crédible.

La crise politique qui fait rage au Brésil depuis des mois est à un tournant. Encore très improbable l’été dernier, la destitution de la présidente Dilma Rousseff, réélue de justesse il y a un an, constitue aujourd’hui pour elle une menace aussi proche que réelle. Plusieurs demandes d’«impeachment» ont déjà été déposées. Chargé de les analyser, le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, avait annoncé il y a huit jours sa volonté d’en soumettre une au vote avant de se raviser (1), et pourrait examiner dès cette semaine une nouvelle demande déposée au Parlement, et soutenue par le PSDB, principal parti d’opposition.

Cet emballement est la conséquence de deux bombes politiques qui ont explosé ces jours derniers. Primo, le rapport de la Cour des Comptes(2), rendu public le 7 octobre, a recommandé aux parlementaires de rejeter les comptes publics 2014 (dernière année de son premier mandat), n’hésitant pas à parler de «manœuvres fiscales pour maquiller les comptes». Les adversaires de Dilma pensent tenir là le motif juridique de destitution qui leur manquait(3). Secundo, le Tribunal supérieur électoral (TSE) vient de relancer une enquête sur sa campagne présidentielle de 2014 sur la base d’accusations de financement illicite. Si la fraude et son impact sur l’élection sont avérés, Dilma Rousseff –mais aussi son vice président Michel Temer– sont susceptibles d’être éjectés, ce qui entraînerait cette fois des élections anticipées.

La menace Eduardo Cunha

La procédure d'impeachment, si elle était déclenchée, pourrait durer des mois, en tout cas jusqu’en 2016, sans garantie de succès. Elle devrait être avalisée par les deux-tiers des députés, ce qui est loin d’être acquis. Certes, avec un taux de popularité tombé à moins de 10%, Dilma Rousseff est isolée comme jamais: elle est fort peu soutenue par son allié centriste, le PMDB, malgré ses nombreuses concessions (7 ministres sur 31 lors du dernier remaniement); et surtout, elle est lâchée par la base de son propre camp, le Parti des travailleurs (PT), qui ne lui pardonne pas le tournant de la rigueur initié en début d’année sous la houlette du très orthodoxe ministre des Finances Joaquim Levy.

Dilma Rousseff argue sans convaincre, même si c’est sans doute vrai, que les manips sur le budget étaient déjà pratiquées par ses prédécesseurs

Mais les calculs et les intérêts personnels des députés rendent tout pronostic incertain. Le comportement du président de la Chambre Eduardo Cunha, acteur central du système, est particulièrement imprévisible. Conservateur habile et redouté, il est désormais –bien que PMDB – ouvertement en guerre contre la présidente. Un basculement lié à sa propre mise en cause dans le scandale Petrobas: il est soupçonné depuis l’été d'avoir reçu 5 millions de dollars de pots de vins, soupçons étayés depuis par la justice suisse qui a récemment bloqué ses comptes bancaires et transmis ses conclusions à Brasilia. Ce qui a permis, vendredi dernier au parquet brésilien de l’accuser en outre d’évasion fiscale, à hauteur de 15,5 millions de dollars…

«Coup d'État démocratique»

Cunha est donc menacé d'éviction tout autant que Rousseff, et même à plus court terme. Par conséquent sans doute faut-il voir dans sa volonté affichée de déclencher une procédure de destitution une tactique répondant autant au désir de se venger de la présidente et de son entourage (à l'origine, selon lui, des fuites le concernant) qu'à celui de sauver son poste, via un chantage.

Dans ce chaos, Dilma Rousseff se défend aussi maladroitement que possible, criant au «coup d'État démocratique», se justifiant sans être écoutée, arguant sans convaincre –même si c’est sans doute vrai–  que les manips sur le budget étaient déjà pratiquées par ses prédécesseurs. Incapable en tout cas d'allumer le moindre contrefeu. Une impuissance d'autant plus inquiétante que la première économie latino-américaine a plongé dans la récession (-3% cette année, -1% l'an prochain, selon les derniers chiffres du FMI), que l'inflation flirte avec les 10% et que le chômage repart à la hausse.

Opération lavage auto

Pendant ce temps, la police fédérale et la justice poursuivent implacablement –avec une autonomie remarquable– leurs enquêtes dans le cadre de l'opération Lava Jato (lavage auto) chargée de faire la lumière sur le gigantesque scandale Petrobras. La compagnie pétrolière est au cœur d'un réseau de malversations de plus de 2 milliards de dollars entre 2004 et 2014, impliquant des directeurs du groupe, la plupart des ténors du BTP du pays et de nombreux politiques bénéficiaires des pots de vins. 

À bientôt 70 ans, Lula n'exclut pas de se représenter en 2018 «pour empêcher l'opposition de prendre le pouvoir»

Le juge fédéral Sergio Moro, qui pilote l'opération, s'est d'abord occupé des entreprises –nombre de dirigeants sont déjà sous les verrous, dont le très puissant Marcelo Odebrecht, patron du groupe éponyme– avant de s'attaquer aux responsables politiques. Le mois dernier, l'ancien trésorier du PT João Vaccari Neto a été condamné à quinze ans de prison pour avoir servi d’intermédiaire dans le versement à son parti d'un pot de vin de près d'1 million d'euros.

Magic Lula, le retour?  

Quant à Lula, il a, selon ses propres termes, «repris son envol» et annoncé fin août son intention de revenir dans l'arène, n'excluant pas de se représenter en 2018 «pour empêcher l'opposition de prendre le pouvoir». L'hypothèse d'une candidature de l'ancien président est désormais dans tous les esprits, à l'horizon 2018 ou même avant, en cas d'élections anticipées. Pour autant, est-elle crédible?

Lula a quitté le pouvoir au premier janvier 2011 avec une popularité au zénith, laissant un pays moins pauvre, plus sûr de lui et plus actif sur la scène internationale, fort d'un taux de croissance quasi asiatique et de découvertes pétrolières mirifiques. L'ancien leader syndical métallurgiste dont l'arrivée au pouvoir en 2003 avait tétanisé les milieux d'affaires, est devenu en huit ans la coqueluche des patrons brésiliens et des chefs d'État de la planète (y compris d'ailleurs les plus sulfureux) tout en restant le héros des favelas, célébré pour ses programmes sociaux, dont l'emblématique Bolsa Familia. Quiconque l'a déjà écouté parler en public –qu'il s'agisse d'un meeting politique ou d'un colloque– avec ce mélange de simplicité familière et d'éloquence lyrique qui lui est propre, a pu tester l'efficacité de son charisme.

Un désastre à venir?

Que reste-t-il de cette magie? Lula aura 70 ans à la fin du mois, il a été éprouvé il y a trois ans par un cancer (dont il se dit guéri), le Parti des Travailleurs qu'il a cofondé est miné par la corruption et une profonde crise morale, le pays est en récession... 

«L'homme a perdu de son aura et de son punch, mais l'effet Lula n'a pas totalement disparu, les sondages le créditent de 30% d'intentions de vote, constate le sociologue Bernardo Sorj, professeur émérite de l'université fédérale de Rio de Janeiro. Mais il me semble que ses chances de revenir au pouvoir sont faibles. Il a perdu l'appui des classes moyennes et des intellectuels de gauche. Tout dépendra de son adversaire:un Aecio Neves [candidat social démocrate battu de peu par Dilma en 2014, ndlr] riche et politicien serait moins dangereux qu'un Jose Serra à la fibre sociale plus développée.»

Il est en forme, il sait encore enthousiasmer une salle, il se prépare et tout porte à croire qu'il a envie d'y aller

L’avocat Charles-Henry Chenut

Selon lui, «il n'a pas envie d'être candidat et ne revient dans l'arène que parce qu'il pense être le seul à pouvoir éviter un total effondrement du PT, à qui l'on prédit un désastre lors des municipales de 2016».

«Avec Lula, c'était l'open bar» 

Pour l'avoir récemment écouté face à un parterre d'entrepreneurs, l’avocat Charles-Henry Chenut, du cabinet franco-brésilien Chenut Oliveira Santiago, ne partage pas complètement cette analyse: «Il est en forme, il sait encore enthousiasmer une salle, il se prépare et tout porte à croire qu'il a envie d'y aller.» L'ancien président, ajoute-t-il,  est  encore considéré dans une grande partie du pays, comme une «incarnation divine, le père de la nation». Il ne voit pas qui serait de taille à le battre: «personne n'émerge, ni dans l'opposition, ni dans la société civile». Lula reste l'homme qui a sorti plus de 35 millions de personnes de la pauvreté, venant gonfler les rangs de la classe moyenne brésilienne.

Mais le vent a tourné, ces mêmes classes moyennes croulent aujourd'hui sous leurs crédits et s'inquiètent de nouveau pour l'avenir. De nombreux cadres moyens songent à quitter le pays. 

«Avec Lula, c'était l'open bar. Il a surfé sur une économie internationale très porteuse et une période de prix élevés des matières premières, en ouvrant largement les vannes des dépenses publiques, mais sans faire les réformes nécessaires», déplore Charles-Henry Chenut. 

Réformes que son héritière Dilma Rousseff n'est plus en capacité d'imposer aujourd'hui, alors que le pays est en outre affaibli par le retournement des marchés de matières premières et le ralentissement de la Chine.

L'épée de Damoclès judiciaire

Dans le contexte actuel de crise économique et de délitement de la vie politique, l'ex président aurait-il l'énergie et les appuis nécessaires pour relancer la machine et nettoyer les écuries d'Augias? En fait, l'inconnue principale reste aujourd'hui son éventuelle mise en cause dans le scandale. Les interpellations policières se succèdent, les prévenus se mettent à table et la justice se rapproche de lui. En juillet, le parquet fédéral de Brasilia a ouvert une enquête, le soupçonnant d'avoir utilisé son influence d'ancien président pour aider le leader du BTP Odebrecht à décrocher des contrats à l'étranger. 

Beaucoup pensent que ni Lula ni Dilma ne pouvaient ignorer l'existence de ce réseau de corruption

Bernardo Sorj

D'autre part, la Cour Suprême a autorisé début octobre la police fédérale à l'interroger dans le cadre du réseau Petrobas, certes en qualité «d'informateur». «Aucun élément concret ne montre actuellement sa participation directe», précise d'ailleurs la police fédérale. «Beaucoup pensent que ni Lula ni Dilma ne pouvaient ignorer l'existence de ce réseau de corruption», note sobrement Bernardo Sorj. Durant sa présidence, Lula est déjà passé entre les gouttes du précédent grand scandale de corruption du pays, le «Mensalaõ», qui a notamment conduit en prison son ancien bras droit Jose Dirceu. Reste à savoir si l'icône est toujours intouchable.

1 — Le Tribunal suprême fédéral a suspendu provisoirement la démarche pour en vérifier la validité Retourner à l'article
2  Le tribunal des Comptes de l’Union (TCU) Retourner à l'article
3  Rappelons que, dans le scandale de corruption Petrobras, Dilma Rousseff n’est pour le moment pas mise en cause personnellement Retourner à l'article

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