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Les racines de «l’intifada des couteaux»

Un Palestinien envoyant des pierres sur des soldats israéliens à Beit El, près de Ramallah, le 18 octobre 2015 | REUTERS/Mohamad Torokman

Un Palestinien envoyant des pierres sur des soldats israéliens à Beit El, près de Ramallah, le 18 octobre 2015 | REUTERS/Mohamad Torokman

Quand un conflit territorial redevient un conflit religieux.

Contrairement aux explications faciles, les attaques aux couteaux contre des juifs en Israël n’ont pas grand-chose à voir avec l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens. Elles reflètent plutôt le glissement d’un conflit territorial vers une guerre de religion. Le détonateur apparent est le raid mené le 13 septembre par la police israélienne sur le mont du Temple, à Jérusalem, pour y saisir des projectiles, y compris des cocktails Molotov. Les affrontements se sont ensuite poursuivis tout au long du mois de septembre sur le Mont du Temple jusque dans la mosquée d’al-Aqsa.

Ils ont ravivé la vieille théorie d’une menace juive contre le mont du Temple. Cette thèse existe depuis près d’un siècle et ressurgit opportunément. Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne, n’a pas hésité à l’utiliser. Il déclarait ainsi en septembre que «chaque goutte de sang répandue à Jérusalem est pure, tous les martyrs iront au paradis et chaque blessé sera récompensé par Dieu». Depuis, Mahmoud Abbas tente de reprendre le contrôle d’une situation qui lui a échappé.

Pogrom et falsification

Rien de nouveau. En septembre 1928, déjà, un groupe de juifs avait installé des bancs devant le mur des lamentations ce qui avait été considéré comme une provocation par les autorités musulmanes et le prélude à une prise de contrôle du mont du Temple. Des dizaines de juifs avaient été tués dans les émeutes qui avaient suivi et, à Hébron, la très ancienne communauté juive avait subi en 1929 un pogrom après la distribution dans la ville de photographies falsifiées montrant que la mosquée d’al-Aqsa et le dôme du Rocher avaient été endommagés.

Pour de nombreux dirigeants palestiniens, les juifs ont fabriqué de toutes pièces les liens historiques et religieux avec le mur des lamentations et le mont du Temple pour justifier le sionisme. Une accusation qui contredit même l’histoire musulmane puisque les conquérants arabes de Jérusalem ont construit la mosquée d’al-Aqsa en souvenir des deux temples juifs qui s’y trouvaient.

L’intifada des couteaux –de jeunes palestiniens, des hommes et aussi de plus en plus de femmes qui cherchent à tuer des juifs pour «protéger» le mont du Temple est liée au même type de manipulation religieuse que celle des années 1920.

Pas de drapeau israélien sur le mont du Temple

La colonisation masque l’une des causes principales du conflit: le refus d’accepter que les juifs constituent en Israël une nation dont l'identité ne se résume pas à une religion

Un engrenage que les dirigeants israéliens ont longtemps cherché à éviter. Quand Israël a capturé en juin 1967 la vieille ville de Jérusalem lors de la Guerre des Six Jours, la tentation était grande de prendre le contrôle du mont du Temple. Entre 1948, date de la création de l’État d’Israël, et 1967, la Jordanie, qui occupait la partie est de Jérusalem, avait interdit aux juifs d’accéder au mont du Temple et au mur des lamentations. Quand les parachutistes ont pris la ville, ils ont hissé le drapeau israélien sur la mosquée d’al-Aqsa. Moshe Dayan, alors ministre israélien de la Défense, l’a fait retirer et a promis aux dirigeants de la Waqf, l’association musulmane jordanienne qui gère la mosquée, de ne pas interférer avec ses activités. Tous les gouvernements israéliens ont maintenu depuis le statu quo.

Il existe bien de petits groupes de religieux radicaux juifs qui veulent faire à nouveau du mont du Temple un lieu de prière juif. Ces activistes ont des appuis dans l’extrême droite israélienne mais restent très minoritaires, y compris au sein des mouvements religieux. Et même Benjamin Netanyahou mesure les risques de transformer le conflit israélo-palestinien en guerre de religion.

«Sentiment national»

Quand la violence éclate en Israël et dans les territoires occupés, l’explication immédiate est qu’elle est la conséquence de l’occupation. C’est malheureusement plus compliqué que cela. La colonisation, c’est encore un de ces méfaits, masque l’une des causes principales du conflit: le refus d’une grande partie du monde arabe et musulman d’accepter le fait que les juifs constituent en Israël une nation dont l'identité ne se résume pas à une religion.

Ce qu’explique dans le quotidien Haaretz, l’expert politique de gauche Shlomo Avineri. «Pour de nombreux Palestiniens, il ne s’agit pas d’un conflit entre deux mouvements nationaux, mais d’un affrontement entre un mouvement national [palestinien] et une entité impérialiste et coloniale [Israël]… Du point de vue palestinien, les juifs ne sont pas une nation, mais une communauté religieuse, et en tant que tel n’ont pas droit à un sentiment national…»

Il y a bien sûr d’autres raisons, très nombreuses, aux errements de tous les processus de paix depuis des décennies. L’échec des échanges de territoires contre la paix au sud-Liban et à Gaza, la disparition de toute confiance entre les deux populations, le poids dans chaque camp des opposants aux processus de paix, l’assassinat de Yitzhak Rabin, l’accident vasculaire cérébral de Ariel Sharon, les tromperies de Yasser Arafat, les victoires électorales du Likoud, le terrorisme palestinien, la colonisation permanente, la guerre entre le Hamas et l’Autorité palestinienne, la faiblesse politique de Mahmoud Abbas, la mauvaise foi sans limite de Benjamin Netanyahou, l’impuissance américaine…

Mais il y a une raison plus profonde: la volonté, présente dans les deux camps, de nier toute légitimité aux droits nationaux et religieux de l’adversaire. Et tant qu’elle n’aura pas disparu, la paix restera impossible.

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