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Conférence sur le climat: on commence enfin à parler du prix du carbone

Centrale à charbon à Shijiazhuang, dans le Hebei, en Chine, le 28 janvier 2015 | REUTERS/Kim Kyung-Hoon

Centrale à charbon à Shijiazhuang, dans le Hebei, en Chine, le 28 janvier 2015 | REUTERS/Kim Kyung-Hoon

Un appel international pour un prix du carbone vient d’être lancé par plusieurs organisations internationales (FMI, Banque mondiale, OCDE) et des chefs d’État ou de gouvernement (dont François Hollande et Angela Merkel). Il était temps!

C’était une surprise et nous l’avions déjà signalé: dans les documents de travail préfigurant le futur accord de Paris, il n’était nulle part fait mention de la question du prix de la tonne de C02. Le 5 octobre dernier, une nouvelle version de ce projet (un «non-paper», comme on dit dans le jargon des Nations unies pour désigner un texte qui n’a encore aucune valeur juridique) a été publiée et, là encore, c’est le silence sur ce point. Tout le monde a salué l’avancée réalisée par rapport au document précédent de quatre-vingts pages, confus et plein de passages entre crochets représentant les diverses options. Beaucoup se sont émus de l’article 11 de ce projet, qui stipule que le futur traité ne comportera aucune procédure de sanction en cas de manquement aux engagements pris. Mais c’était une clause attendue: un accord contraignant n’aurait pratiquement aucune chance d’être ratifié par les États-Unis. Le silence persistant sur la question du prix du carbone n’a pas non plus constitué une surprise. Malheureusement, il fallait s’y attendre.

Quelques semaines auparavant, à l’Élysée, on nous avait dit que ce point ne figurerait pas dans l’accord: le prix du carbone est un instrument dont l’utilisation doit être laissée au libre choix des États et des agents économiques. Fin septembre, à New York, dans le cadre de la réunion Business Dialogue COP21, Laurent Fabius avait tenu le même langage devant les industriels. Mais, ce 14 octobre, à Dauphine, lors d’une conférence organisée par la Chaire Économie du climat, la Toulouse School of Economics et le CEPS (Center for European Policy Studies), on a eu une petite surprise. Jean-Louis Bianco, intervenant en tant que conseiller spécial de Ségolène Royal, a fait entendre une musique un peu différente:

«Le discours sur le prix du carbone est partout, sauf dans les couloirs des négociations. C’est une question ouverte laissée à la discrétion des États. Il faut trouver le moyen de l’amener à la table, peut-être dans le préambule de l’accord.»

Il s’agirait de recommander aux pays d’accompagner leurs engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre par une politique de prix du carbone «pour donner des signaux acceptables et fiables aux agents économiques».

Donner un prix au carbone

Et enfin, le lundi 19 octobre, est arrivé un appel lancé par le Groupe de tarification du carbone formé par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international avec le soutien de l’OCDE. Cet appel à une tarification du carbone a été notamment signé par François Hollande, Angela Merkel, les présidents de plusieurs pays en développement, le gouverneur de Californie, le maire de Rio de Janeiro, etc. Il a le soutien de plusieurs groupes privés, investisseurs comme l’américain Calpers ou industriels comme Engie. Une nouvelle organisation, la Carbon Pricing Leadership Coalition, doit être lancée officiellement à Paris le 30 novembre.

Jean Tirole ne croit pas au succès d’un accord qui ne reposerait que sur les programmes de réduction des émissions de gaz à effet de serre proposés par les États

On va peut-être y arriver! Pour les spécialistes, ce n’est pas une question accessoire, c’est un point fondamental. Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014 et président de la Fondation Jean-Jacques Laffont-Toulouse School of Economics, est très clair: il ne croit pas au succès d’un accord qui ne reposerait que sur les programmes de réduction des émissions de gaz à effet de serre proposés par les États (les fameux INDC selon le signe anglais pour Intended Nationally Determined Contributions). Il faut une incitation forte à agir. Et cette incitation, ce ne peut être précisément que le prix du carbone.

Edmond Alphandéry, ancien ministre de l’Économie, ancien président d’EDF et président du CEPS, approuve ce discours:

«La COP21 donnait le sentiment que c’était une affaire politique entre les États. Mais c’est d’abord un problème de fonctionnement des économies. Des centaines de millions de décisions sont prises chaque jour par les ménages et les entreprises en fonction des prix relatifs. Les émissions de CO2 ne gênent pas si elles n’ont pas un coût. Il faut donc modifier de façon certaine les prix relatifs, faire jouer l’effet de substitution. Le seul moyen est de donner un prix au carbone.»

Il reconnait que le problème n’est pas simple. Il faut veiller à ce que la concurrence mondiale se fasse correctement, «il ne faut pas laisser un avantage comparatif à ceux qui polluent. C’est très difficile. Il y aura des résistances pour un prix unique». Mais tout le monde y aurait intérêt, y compris les pays en développement qui craignent qu’un prix du carbone ne freine leur croissance, car «le réchauffement climatique est plus dramatique pour les pays pauvres».

Se pose alors la question de savoir comment procéder pour imposer un prix du carbone et à quel niveau devrait s’établir ce prix. Christian Gollier, directeur général de la Toulouse School of Economics, explique comment les économistes procèdent pour déterminer le prix qu’il serait souhaitable d’instaurer. Sans rentrer trop dans les détails, disons que le raisonnement de base s’appuie sur la technique du taux d’actualisation: il s’agit d’évaluer le bénéfice futur de notre action d’aujourd’hui et donc l’importance des sacrifices que nous devons faire pour éviter aux générations futures des dommages importants. Le calcul est d’autant plus complexe que l’argument du doute impliquerait que l’on fasse plus d’investissements de précaution aujourd’hui. Au passage, Christian Gollier souligne un point souvent passé sous silence: si des efforts important sont faits dès maintenant, ils laisseront la possibilité aux générations futures de connaître des taux de croissance plus élevés. Au total, ses calculs aboutissent à un prix de la tonne de carbone oscillant autour de 30 euros.

Plus on attendra, plus ce sera douloureux

Carte de crédit carbone | Charles Fettinger via Flickr CC License by

Carlo Carraro, de l’Université de Venise, constate que les travaux du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) mènent à des niveaux de prix comparables. Mais à une condition: qu’il y ait «coopération entre tous les États et une action immédiate». En cas de participation fragmentée à divers mécanismes sans consensus sur le prix du carbone, il pourrait être nécessaire de porter la tonne de carbone à 300 dollars ou plus à l’horizon 2040 ou 2050! Conclusion: plus on agira tôt et de façon concertée, moins l’effort demandé sera pénible.

Mais tout le monde doit-il fournir le même effort? Les discussions en cours dans le cadre de l’ONU s’effectuent en tenant compte d’une «responsabilité commune mais différenciée», commune parce que chaque émission de gaz à effet de serre compte, quel que soit l’endroit où elle a lieu, différenciée, parce que tous les États n’ont pas effectué le même parcours (la Chine, par exemple, désormais premier émetteur mondial, est très loin d’avoir autant contribué que les États-Unis à l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère depuis la première révolution industrielle) ni atteint le même niveau de développement. La question du partage des charges est importante. C’est pour cela que Christian de Perthuis et Pierre-André Jouvet, au nom de la Chaire Économie du climat, présentent une élégante solution de bonus-malus qui permettrait le transfert de 100 milliards de dollars par an auquel les pays développés se sont engagés à Amsterdam en 2009 envers les pays en développement.

Le principe est simple. Les pays dépassant la moyenne mondiale des émissions de CO2 par habitant seraient taxés (malus) sur les émissions dépassant ce seuil et les recettes de cette taxe seraient reversées (bonus) aux pays émettant moins de CO2 que la moyenne. Le bonus serait calculé en faisant la différence entre la moyenne mondiale et les émissions du pays bénéficiaire. Avec un taux de 7,5 dollars la tonne de CO2, et en prenant comme année de référence 2011, les États-Unis devraient verser 34,4 milliards de dollars par an, la Chine 15,7 milliards de dollars et l’Union européenne 10,3 milliards de dollars. L’Inde serait le premier bénéficiaire, avec 38,9 milliards de dollars, devant le Bangladesh (6,2 milliards) et le Pakistan (près de 6 milliards). Pour les plus gros émetteurs, l’incitation serait forte à réduire leurs émissions. Parallèlement, l’instauration d’un marché international du carbone permettait de fixer un prix de référence, qui conduirait les agents économiques à intégrer dans leurs coûts la valeur accordée au carbone.

Taxe ou marché, au fond peu importe

Le principe est simple: les pays dépassant la moyenne mondiale des émissions de CO2 par habitant seraient taxés et les recettes de cette taxe seraient reversées aux pays émettant moins de CO2 que la moyenne

Un marché international (ou, de façon plus réaliste, une «coalition» de marchés régionaux) est-il vraiment la bonne solution ou faut-il lui préférer une taxe carbone? Edmond Alphandéry ne cache pas sa préférence pour la taxe, qui lui semble mieux à même de donner un signal prix clair: en annonçant le niveau de la taxe applicable plusieurs années à l’avance, on permet aux industriels de décider de leurs investissements avec une bonne visibilité, ce que n’a pas pu faire le marché européen des droits d’émission, qui est monté un moment à plus de 30 euros et stagne maintenant autour de 8 euros. Roger Guesnerie, professeur au Collège de France, plaide, lui, en faveur des marchés, mais, quand on lui en parle, il admet que la taxe a aussi ses avantages et il rappelle qu’il avait proposé que l’Europe fasse coexister les deux (c’est d’ailleurs ce que fait la France)…

Sur ce point, Gérard Mestrallet, PDG d’Engie, souligne qu’en majorité les entreprises préfèrent les marchés, «parce qu’elles n’aiment pas les taxes», mais à condition qu’ils fonctionnent. En fin de compte, le débat entre taxe et marché semble secondaire: l’important est qu’il y ait un signal prix sérieux, quel que soit la façon dont il est émis. Après son annonce dans le Figaro d’un arrêt de la construction de centrales à charbon là où des contrats fermes n’ont pas encore été signés, il a été accusé d’avoir pris une décision «à la fois économique et écologique», pour reprendre ses propres termes. Et c’est là que l’affaire devient intéressante.

Si effectivement on attend des chefs d’entreprise qu’ils prennent des décisions par pure conviction écologique, dans le seul but d’apporter leur contribution à la lutte contre le changement climatique, on risque fort d’être déçus. En revanche, on voit bien que le signal prix fonctionne. Si Gérard Mestrallet n’avait pas pu convaincre son conseil d’administration que, sous une forme ou une autre, il y aurait bientôt un peu partout dans le monde un prix du carbone et que ce prix serait sans doute amené à augmenter, il n’aurait jamais obtenu l’autorisation de renoncer à construire des centrales au charbon et, très probablement, il ne l’aurait même pas demandée. De même, si Patrick Pouyanné, PDG de Total, n’avait pas eu quelques solides arguments économiques à présenter à ses homologues de neuf autres compagnies pétrolières et gazières, il n’aurait jamais pu les réunir à Paris le 16 octobre dernier et leur faire signer un texte appelant notamment à un accord «efficace» sur le climat à la COP21 à soutenir la mise en place de «cadres réglementaires clairs et stables» visant à limiter à 2°C le réchauffement global. Dans ce cadre réglementaire clair et stable, on peut inclure une politique de prix du carbone, prix que M. Pouyanné souhaite «suffisamment élevé pour stimuler l’innovation, pas trop pour ne pas décourager». Comme Gérard Mestrallet, il affirme prendre ses décisions d’investissement sur la base d’une tonne de CO2 à 25 euros.

Encore des résistances

À l’évidence, tous les industriels et producteurs de pétrole n’en sont pas là. Patrick Pouyanné constate que, lorsqu’il déclare vouloir un prix du carbone, éventuellement par le biais d’une taxe, ses collègues américains se demandent s’il n’a pas perdu la raison. Au Japon, l’idée même d’un prix du carbone n’est pas encore acceptée. Il est manifeste que, si l’accord de Paris incluait l’obligation d’instaurer un système de prix, sous une forme ou l’autre, le gouvernement japonais ne le signerait pas. C’est une des raisons pour lesquelles on s’oriente plutôt vers une simple recommandation, ce qui serait déjà un pas en avant.

En fait, pour juger de l’accord de Paris, il y aura deux critères simples: une recommandation concernant le prix du carbone et une réelle avancée concernant l’aide financière à apporter aux pays pauvres, pour les aider à faire face aux effets du changement climatique qui, de toute façon, est déjà en cours (l’objectif est seulement d’en limiter l’ampleur) et à adopter un modèle de développement reposant moins sur les produits carbonés. Les engagements pris par les États en matière de réduction des émissions de CO2 ne figureront pas dans le traité lui-même mais dans un document à part n’ayant pas de valeur juridique. Il n’est donc pas trop inquiétant que ces engagements soient encore insuffisants si, par ailleurs, on incite ces pays à mettre en place des systèmes de prix du carbone qui aideront les agents économiques à accélérer le pas.

Si on attend des chefs d’entreprise qu’ils prennent des décisions par pure conviction écologique, on risque fort d’être déçus

Une chose est sûre: depuis la conférence ratée de Copenhague en 2009, beaucoup de choses ont changé. Il y a maintenant la possibilité d’avancer. Il serait dommage que le monde politique reste en retrait du monde économique qui, lui –à des degrés divers–, se montre conscient de la nécessité d’évoluer. Le propos est-il trop optimiste? Peut-être pas, le lobby des énergies renouvelables et de l’innovation pourrait prendre le pas sur celui des énergies conventionnelles plus vite qu’on ne le croit.

En tout cas, on ne fait pas une bonne politique avec seulement de bons sentiments. Des arguments sonnants et trébuchants peuvent faire la différence. Et le prix du carbone sera un élément déterminant.

Addendum. Selon les informations qui ont circulé ces derniers jours, Philippe Verdier, chef du service météo de France 2, aurait été mis à pied pour avoir défendu des thèses climato-sceptiques dans un livre dont il fait actuellement la promotion. On peut espérer que la vraie raison du litige n’est pas la défense d’idées contraires à la thèse d’une responsabilité humaine dans le réchauffement climatique. Il faut défendre le droit d’exprimer des idées, y compris des idées fausses. En tout cas, si Philippe Verdier a des loisirs forcés, il peut prendre le temps de lire le livre de l’économiste Ivar Ekeland, Le syndrome de la grenouille, publié aux éditions Odile Jacob. Pourquoi ce titre pour un ouvrage consacré aux rapports entre l’économie et le climat? Par référence à ce qu’on raconte sur la meilleure façon de faire cuire une grenouille: mettez-la dans une eau douce dont vous élevez progressivement la température; quand elle s’apercevra qu’elle est en train de cuire, il sera trop tard...

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