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Christoph Blocher et la flambée du «populisme alpin»

Christophe Blocher lors d’un entretien avec Reuters à Maennedorf, près de Zurich, le 19 janvier 2015 | REUTERS/Arnd Wiegmann

Christophe Blocher lors d’un entretien avec Reuters à Maennedorf, près de Zurich, le 19 janvier 2015 | REUTERS/Arnd Wiegmann

Le 18 octobre, l’UDC a spectaculairement progressé aux élections au Conseil national suisse, marquées, dans l’ensemble par un glissement à droite de la scène politique helvétique.

Les élections de ce dimanche 18 octobre ont encore donné à l’Union démocratique du centre (Schweizerische Volkspartei) la première place au Conseil national suisse, au sein duquel il a gagné onze sièges. En moins de vingt-cinq ans, l’UDC a presque triplé son score, passant d’environ 11% au début des années 1990 à un score dépassant les 28% en 2015, ce qui n’est pas son record en voix. En 2007, fort de 28,9%, l’UDC avait obtenu un score historique après quatre années de présence de son leader Christoph Blocher au Conseil fédéral –le gouvernement de la Confédération–, où il eut la responsabilité du département de la Police et de la Justice. Ce passage au gouvernement ne fit que renforcer.

Ces élections, comme les récents scrutins qui ont eu lieu dans un autre pays alpin, l’Autriche, ont été marquées par la question des migrants, exploitée ad nauseam, par les candidats de Blocher.

Cependant, il faut essayer de comprendre comment un petit parti né de la fusion de trois partis «agrariens» dans les années 1970 a pu se hisser en tête des différents scrutins de la Confédération helvétique.

Si le pays n’est pas membre de l’Union européenne, c’est bien le référendum de 1992 qui a donné le coup d’envoi de «l’expérience Blocher», du nom du remarquable documentaire de Jean-Stéphane Bron consacré au leader de l’UDC. À l’époque, Blocher mène la campagne du «non» à l’entrée de la Suisse dans l’Espace économique européen et l’emporte, contre la plupart des ténors politiques du pays. Son irruption dans vie politique suisse va se concrétiser par un spectaculaire essor des suffrages obtenus à chaque élection par son parti, l’UDC, qu’il transforme progressivement en une machine de guerre recomposant l’idéologie de la Confédération helvétique.

Image dopante de parti d’opposition

Assez classique dans ses préférences idéologiques marquées par le conservatisme et une forme de nationalisme, Blocher représente une hostilité marquée à l’ouverture de la Suisse tout en gardant une ferme ligne libérale sur le plan économique. L’homme est un paradoxe vivant: Blocher Christoph fait fortune grâce la mondialisation pendant que Christoph Blocher la dénonce sur les estrades électorales. Contre l’entrée dans l’Espace économique européen, contre la «menace» de l’Union européenne, contre l’adhésion à l’ONU, contre les demandeurs d’asile et l’immigration, pour le secret bancaire, pour une conception traditionnelle de l’armée (dont il est officier), pour une stricte interprétation de la neutralité suisse, Blocher veut que la Suisse continue son chemin seule.

Blocher Christoph fait fortune grâce la mondialisation pendant que Christoph Blocher la dénonce sur les estrades électorales

Il ressemble à bien des égards à son voisin du FPÖ, même si leurs origines sont très différentes, l’UDC étant issue d’un parti agrarien fondé en 1917 et le FPÖ étant au confluent du courant «libéral-autrichien» et des «nationaux-allemands». Néanmoins, à quelques années près, leur essor est parallèle.

Ce «populisme alpin», décrit par Jean-Yves Camus, dont on retrouve des traits propres à des vallées alpines, plaide pour une économie débarrassée de l’État, des mesures xénophobes et s’adapte à chaque contexte (Suisse, Autriche, Italie du Nord…).

La mise en avant de la «démocratie référendaire» est aussi une caractéristique de l’idéologie de Blocher, qui feint de prétendre qu’elle serait menacée. Appel au peuple, défense des formules démocratiques traditionnelles du pays, revendication d’un approfondissement de la démocratie référendaire… ces formules sont d’autant plus efficaces que, vainqueur ou perdant des consultations, l’UDC redéfinit à son bénéfice les clivages du pays. Même ses défaites dans des référendums populaires (sur l’Espace Schengen et l’Espace Dublin en 2005, sur l’acquisition de la nationalité suisse, sur l’assurance maternité ou le partenariat entre personnes de même sexe) ont profité à l’UDC, qui a ainsi acquis une image de parti d’opposition le dopant électoralement.

Vision du monde cohérente

Voici quelques années, deux chercheurs –Philippe Gottraux et Cécile Péchu– s’étaient intéressés aux militants de l’UDC pour comprendre leurs motivations et la façon dont le parti de Blocher a constitué une offre idéologique s’articulant à des demandes militantes, le tout dans un contexte liée à l’émergence d’enjeux relatif à la fragilisation du Alleingang suisse («chemin seul»).

Blocher et ses amis ont, en vingt ans, constitué une offre politique performante, à laquelle progressivement ont adhéré différentes strates de militants et cadres, de manière différente selon les cantons. Gottraux et Péchu invitent à prendre de la distance avec l’idée selon laquelle les militants UDC (les militants, pas les électeurs) seraient des «perdants», au sens économique ou «culturel». Ils établissent le lien entre l’impulsion donnée par l’appareil UDC et la réception et l’assimilation de ces thèmes par différentes catégories d’électeurs: «déclassés», «jeunes anti-européens», «méritants», «libéraux»… Les catégories décrites par Gottraux et Péchu trouvent une cohérence dans l’idéologie développée par Blocher, ne manifestent pas une simple révolte mais développent une vision du monde cohérente, qui doit autant à l’émetteur qu’à leur propre choix d’adhérer idéologiquement.

Toutefois, cette formule idéologique n’est pas sans évoluer. Cette fois, ce n’est pas dans le canton de Zurich que l’UDC se reconfigure mais… dans le Valais.

La relève d’Oskar Freysinger

Cap est mis sur une forme d’idéologie à la fois conservatrice et identitaire qui ressemble à ce que peut promouvoir le Vlaams Belang, le FPÖ de Strache ou le FN dans sa version la plus identitaire

Oskar Freysinger incarne la nouvelle génération de l’UDC. Désormais conseiller d’État valaisan (en charge de l’Éducation), c’est-à-dire ministre, il est, en France, la coqueluche des mouvements identitaires, qui l’ont invité à venir prendre part aux «Assises contre l’islamisation de l’Europe» en 2010. Il est aussi dans le canton du Valais celui qui a placé l’UDC en orbite politique et qui peut se satisfaire de l’avoir vue progresser aux élections du 18 octobre. À l’origine professeur d’allemand, à ses heures poètes (comme Blocher est un des amateurs et collectionneurs privés d’art les plus importants de Suisse), son style décontracté tranche avec un positionnement très radical au sein de l’UDC. Opposé au droit à l’interruption volontaire de grossesse, il est aussi celui qui a fait de l’islam un élément de forte polarisation du débat politique en Suisse.

Freysinger est en effet l’un des principaux promoteurs de «l’Initiative populaire “Contre la construction de minarets”», approuvée par les Suisse en novembre 2009 à 57,5% des voix. À partir de la fin des années 2000, sous l’impulsion d’Oskar Freysinger, cap est mis sur une forme d’idéologie à la fois conservatrice et identitaire qui ressemble à quelques égards à ce que peut promouvoir le Vlaams Belang (qui a invité Freysinger dans le passé), le FPÖ de Strache ou le FN dans sa version la plus identitaire, c’est-à-dire lorsqu’il est calqué sur les idées d’un Jean-Yves Le Gallou et le militantisme d’un Philippe Vardon.

Avec 28% des voix, l’UDC a surtout obtenu un nombre de sièges record au Conseil national, dans un contexte de basculement à droite du paysage politique suisse. Loin d’être isolée, cet enracinement du «populisme alpin» est un témoignage de plus de l’intense lutte idéologique et politique qui se déroule sur notre continent.

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