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Le court métrage viral est-il le sésame pour Hollywood?

Capture d'écran du court métrage «Sundays» du Néerlandais Mischa Rozema.

Capture d'écran du court métrage «Sundays» du Néerlandais Mischa Rozema.

Quelques minutes de film postées sur internet suffisent aujourd'hui à attirer l'attention des grands studios. C'est ensuite que ça se complique. Retour sur le parcours d'embûches auquel doivent faire face les futurs coqueluches d'Hollywood.

C’est une histoire de légende, de celle qu’on se raconte encore sur les bancs d’école de cinéma. Celle de deux jeunes étudiants texans qui se rencontrent en cours de dramaturgie à l’université d’Austin en 1992. Ensemble, ils écrivent un scénario de court métrage, l’histoire de trois apprentis criminels. Deux ans plus tard, le résultat de cette rencontre, Bottle Rocket, est présenté au Festival de Sundance.


C’est un flop, aussi bien auprès des critiques que des festivaliers. Mais le film attire l’attention du réalisateur du trois fois oscarisé Tendres Passions et producteur des Simpson, James L. Brooks, qui propose au duo d’en réaliser une version longue avec le concours financier des studios Columbia. Le film du même nom atterrit sur les écrans en 1996 avec l’aval de Martin Scorsese qui en fait un de ses 10 films préférés des années 1990.


Deux ans plus tard, les studios Disney proposent de financer Rushmore, le deuxième film du duo, lançant définitivement la carrière à Hollywood d’un des réalisateurs et d’un des acteurs les plus atypiques et populaires de cette dernière décennie.

Cette histoire, c’est celle de Wes Anderson et d'Owen Wilson.

George Lucas, Sofia Coppola et les autres

Mais elle est aussi, plus ou moins, celle de George Lucas à qui on a offert l’occasion de réaliser une version longue, distribuée par la Warner, de son court métrage Electronic Labyrinth THX 1138 4EB après qu’il a remporté le premier prix au Festival de films étudiants en 1968. 


Elle est aussi celle de Tim Burton, dont le court-métrage Frankenweenie fut repéré par Stephen King qui recommanda le jeune réalisateur au comique Paul Reubens pour son film financé par la Warner, Pee-Wee Big Adventure.


Traditionnellement, le court métrage est une bonne porte d’entrée pour pénétrer l’antre de Hollywood –en particulier si vous avez des velléités d’auteur. C'est un exercice toujours très personnel qui permet d’avoir un aperçu de vos capacités de mise en scène et, surtout, d’avoir un aperçu de votre regard sur les choses et le monde. Ce n’est pas étonnant que des réalisateurs comme Wes Anderson, Tim Burton, George Lucas, Paul Thomas Anderson ou Sofia Coppola ont tous été repérés via des courts métrages.

Passion science-fiction

Là où le clip permet de capter rapidement un univers visuel fort (David Fincher, Michel Gondry, Spike Jonze…), la publicité un style de mise en scène (Michael Bay, les frères Ridley et Tony Scott…), le court métrage permet de combiner les deux, tout en apportant des éléments sur les capacités de son réalisateur à raconter une histoire.

J’ai publié Panic Attack ! un jeudi. Le lundi, ma messagerie était remplie d’e-mails des studios hollywoodiens

Fede Alvarez

Mais, vous l’aurez remarqué, ces cinq dernières années, Hollywood n’a plus trop la tête à s’embarrasser d’auteurs. Si vous pouvez lui apporter des histoires toutes faites riches en effets spéciaux, dans l’idéal avec des super-héros et déclinables en franchises, vous serez davantage le bienvenu qu’avec des histoires personnelles.

On a alors vu apparaître, ces cinq-six dernières années, sur les plateformes vidéo Vimeo, YouTube ou Dailymotion une flopée de court métrages de science-fiction réalisés pour des bouchées de pain mais très riches en effets spéciaux numériques, destinés à attirer l’œil des grands studios hollywoodiens.

Profitant de la démocratisation des effets spéciaux numériques, de jeunes réalisateurs ont ainsi su exploiter l’effet grossissant du web et l’accumulation des «likes» et des «views» pour faire monter la sauce chez les cols blancs d’Hollywood, toujours à l’affut de nouveaux talents.

«J’ai publié Panic Attack! un jeudi. Le lundi, ma messagerie était remplie d’e-mails des studios hollywoodiens», raconte à la BBC l’uruguayen Fede Alvarez, auteur d’un court à 300 dollars de budget et à 1,5 millions de vues.


De jeunes talents approchés

Cet été, la productrice Polly Johnsen, célèbre pour avoir repéré la première le potentiel de Harry Potter au cinéma, s’est, par exemple, engagée sur The Garden, un court de 6 minutes réalisé pour 30.000 dollars dont le but avoué et revendiqué par ses auteurs est d’attirer les investisseurs. Les effets spéciaux sont sommaires, les comédiens des amis mais l’idée est là: accompagner un scénario pour donner une idée de l’univers visuel d’un futur film racontant les aventures d’un groupe d’explorateurs à la recherche d’une nouvelle planète pour s’y installer.


En 2010, c’était Universal qui achetait The Raven, un court du péruvien Ricardo De Montreuil sur un rebelle utilisant ses super-pouvoirs pour lutter contre un gouvernement totalitaire. 


En 2011, la 20th Century Fox acquérait les droits du court Rosa de l’Espagnol Jesus Orellana sur une cyborg, dernier rempart de l’humanité contre l’extinction de la Planète. 


En 2012, la Warner, elle, se passionnait, une semaine à peine après sa mise en ligne, pour True Skin, l’histoire d’un homme se transformant en robot après avoir acheté au marché noir une puce lui permettant d’augmenter ses capacités physiques.


Le modèle Neill Blomkamp

Tous ont en effet en mémoire Alive In Joburg, l’histoire d’extra-terrestres débarqués en Afrique du Sud et parqués dans des ghettos, réalisé en 2006 par le sud-africain Neill Blomkamp. Son coup de force, devenu viral, attira l’attention de Peter Jackson qui lui proposa d’en faire un long métrage financé par les studios Sony/Columbia. 


Le résultat, District 9, sorti trois ans plus tard rapportera plus de 200 millions de dollars dans le monde et sera nommé à l’Oscar du meilleur film.

Une belle histoire qui cache une réalité plus triviale. Car pour un District 9, il y a un Numéro 9, flop de 2009 adapté du très remarqué court métrage 9 nommé aux Oscars et repéré par Tim Burton en 2005. 


Depuis cet été, il y a aussi un Pixels, la très couteuse adaptation du court métrage du même nom publié en 2010 par le Français Patrick Jean. Avec une perte estimée à 75 millions de dollars pour le studio, le film avec Adam Sandler fait partie des 5 plus gros flops de l’été 2015.


 

Résultat: plus aucune nouvelle depuis 2013 du projet The Raven. Pour Rosa, c’est encore pire: la Fox s’est récemment désengagée du projet. Idem pour la Warner avec True Skin.

La promesse faite à Patrick Jean qu'il réalisera le film adapté de son court est brisée quand le budget modeste se met à exploser

La frilosité des gros budgets

Car passé l'enthousiasme des premiers mois et la peur de passer à côté d’une potentielle franchise très lucrative, les auteurs déchantent vite. Hollywood reste Hollywood. La machine à rêve est impitoyable.

Exemple typique: quand Patrick Jean signe avec Sony/Columbia pour un chèque à six chiffres quelques semaines seulement après la publication de son court sur Dailymotion, il signe avec la promesse qu’il pourra réaliser la version longue. Une promesse brisée quand le budget modeste du film se met à exploser. Ce sera donc finalement le très expérimenté Chris Columbus, le réalisateur de Maman J’ai raté l’avion et des deux premiers Harry Potter, qui sera choisi. Jean, lui, n’a le droit que de regarder de loin.

Quand un studio donne le feu vert à un film de science-fiction avec beaucoup d’effets spéciaux, il ne le fait jamais à moitié. Comprendre: il dépense, beaucoup, et la facture n’est jamais légère. Pixels a été fait pour 88 millions de dollars. True Skin, lui, aurait été acheté avec l’idée d’en faire un film à 200 millions de dollars! Et confier une telle somme à un réalisateur débutant (malgré les promesses des débuts) n’est pas un risque que les studios sont prêts à prendre.

La débâcle «4 Fantastiques»

Il suffit de voir la débâcle du récent 4 Fantastiques, confié à Josh Trank, un réalisateur qui s’était fait la main sur Chronicle un film de found footage à 12 millions de dollars avant de se révéler incapable d’affronter la pression qu’implique un blockbuster avec un budget 10 fois supérieur. Imaginez le risque avec un réalisateur qui a travaillé essentiellement dans sa chambre sur son ordinateur personnel, comme c’était le cas notamment de Jesus Orellana.

Les histoires comme celles de Rupert Sanders, engagé pour réaliser Blanche-Neige et le Chasseur, un film à 170 millions de dollars de budget, sur la seule foi de son court métrage Black Hole, sont rares, voire totalement inédites.

Quand les studios ont l’impression de tomber sur un réel nouveau talent, ils lui proposent souvent de faire ses preuves

Mais le problème majeur pour ces jeunes réalisateurs reste la peur panique d’Hollywood à s’engager sur des concepts nouveaux, des concepts SF qui sortent du triptyque comic-book/best-seller/jouets. Sur l’année 2015, sur les quinze blockbusters (films à plus de 100 millions de dollars de budget) de l’année sortis jusque-là, seuls cinq en sortaient, dont deux étaient des films de science-fiction (Tomorrowland et Jupiter Ascending). Les deux films ont fait des flops énormes. En 2014, c’était également le cas avec Edge of Tomorrow. Idem en 2013 avec Pacific Rim.


Un essai pour se faire la main

Peu importe que votre court soit cool, fun et ait été vu par plusieurs millions de personnes sur internet. Ca ne suffit plus pour justifier un investissement lourd et rivaliser avec des fan-bases hyper puissantes de super-héros ou d’héros de best-sellers pour adolescents, qui permettent de remplir les salles massivement dès le premier week-end d’exploitation. D’autant que les exemples précédents ont démontré que même une grande star (Tom Cruise, George Clooney ou Channing Tatum) ne pouvait rien faire pour sauver les meubles au box-office.

Pour autant, les studios ne laissent pas tomber les auteurs de ces courts métrages. Au contraire. Quand ils ont l’impression de tomber sur un réel nouveau talent, ils lui proposent souvent de faire ses preuves. C’est ce qui est arrivé à Wes Ball, le réalisateur du très remarqué Ruin


Un mois à peine après avoir acheté son court, la 20th Century Fox lui a proposé de réaliser les trois volets de sa franchise Le Labyrinthe. Résultat: 340 millions de recettes dans le monde pour le premier volet, plus de 200 millions pour le deuxième en cours d’exploitation et un troisième volet qui se tournera en février 2016.

Le réalisateur de Rosa a décliné les offres de la 20th Century Fox pour réaliser leur version apocalyptique de Zorro

L’Urugayen Fede Alvarez a vécu la même expérience quand Sam Raimi, après avoir échoué à convaincre un studio de financer un long basé sur son court Panic Attack!, lui a proposé de réaliser le remake de son film culte, Evil Dead

Fort de cette expérience et du succès du film, Alvarez a une carte supplémentaire dans son jeu pour convaincre et s’imposer avec des projets plus personnels. Une chance que n’aura probablement pas Jesus Orellana, le réalisateur de Rosa qui a décliné les offres de la 20th Century Fox pour réaliser leur version apocalyptique de Zorro.

Une nouvelle génération pleine de promesses

Alors, il est sûrement encore trop tôt pour dire si ces jeunes réalisateurs auront la carrière de Wes Anderson. Malgré deux flops successifs (Elysium et Chappie), Neill Blomkamp, le parrain de cette nouvelle génération garde une certaine aura de réalisateur de SF exigeante et réalisera bientôt un nouvel épisode de la saga Alien. Patrick Jean, lui, à défaut d’Hollywood, est revenu en France pour réaliser une adaptation de la BD Omni Visibilis produit par Dimitri Rassam.

Les studios, eux, continuent, à manifester leur intérêt pour ces courts métrages et leurs réalisateurs. La Warner est toujours engagée sur le conte métaphysique et apocalyptique Sundays du Néerlandais Mischa Rozema. 


Quant à la Fox, elle a mis la main sur Controller de l’Américano-iranien Saman Kesh et The Leviathan de l’Irlandais Ruairi Robinson.


 


Rendez-vous dans deux-trois ans pour voir s’ils auront plus de chances à devenir les nouvelles coqueluches d’Hollywood.

 

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