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La banalisation du statut de cadre fait exploser les compteurs des retraites

Avec la flambée du chômage, la masse salariale s’est contractée, tandis que les cotisations aux caisses de retraite complémentaire ont stagné | Stuart Caie via Flickr CC License by

Avec la flambée du chômage, la masse salariale s’est contractée, tandis que les cotisations aux caisses de retraite complémentaire ont stagné | Stuart Caie via Flickr CC License by

La population des cadres a fortement gonflé au sein de la génération née au milieu du XXe siècle. La baisse des cotisations pendant la crise a révélé le déséquilibre entre le nombre de cotisants qui s’est stabilisé et le nombre d’ex-cadres retraités qui a beaucoup augmenté.

Dans l’univers des retraites complémentaires, sur lequel les partenaires sociaux viennent de parvenir à un accord de principe à finaliser le 30 octobre, c’est la caisse des cadres, l’Agirc, qui pose le plus de problèmes, avec une perte cumulée de 6,5 milliards d’euros en quatre ans entre 2011 et 2014. L’autre régime obligatoire de retraite complémentaire des salariés du privé, l’Arrco, concerne les salariés non cadres et a essuyé 4,2 milliards d’euros de pertes cumulées sur la période.

Avec le temps, le régime de retraite des cadres, qui procure une pension plus élevée une fois sorti du monde du travail, est devenu l’un des principaux privilèges associés à ce statut apparu au siècle dernier, dans l’entre-deux-guerres.

Carotte professionnelle

Au départ attribué avec parcimonie aux salariés exerçant des responsabilités sur la base de leur mérite et de leur dévouement à leur entreprise, ce statut a progressivement été ouvert à une plus grande proportion de collaborateurs dans les entreprises. Les directions l’ont utilisé dans les négociations d’embauche pour rendre les propositions plus attractives, ou comme gratification à la place d’une augmentation salariale. En faisant miroiter le passage à un échelon supérieur dans la hiérarchie sociale, et une retraite plus confortable.

Ainsi, en une vingtaine d’années entre 1954 et 1975, le nombre de cadres moyens en France a été multiplié par 2,5 alors que la population active n’augmentait que de 13%. Le mouvement s’est poursuivi puisque le nombre de cadres, évalué aujourd’hui à environ 4,4 millions, a quasiment doublé depuis les années 1980: ils représentent selon l’Apec 20% de l’effectif salarié du secteur privé (ou 15% de la population active, selon l’Insee).

Le tiers d’une vie à la retraite

Les cadres nés dans les années 1940 et 1950 ont progressivement pris leur retraite. S’agissant de la génération des baby-boomers, l’Agirc a dû faire face à un afflux de nouveaux pensionnés. À cela s’ajoute l’allongement de l’espérance de vie, qui, d’après le Conseil d’orientation des retraites en juin dernier, porte par exemple à vingt-sept ans la durée de la retraite pour des pensionnés de la génération de 1950, au lieu par exemple de vingt-trois ans pour la génération de 1930. De sorte qu’aujourd’hui, pour les cadres comme pour le reste de la population, la durée de retraite représente en moyenne 30% de la durée de vie totale.

Le gonflement de la population des cadres retraités par rapport au nombre de cotisants et l’allongement de l’espérance de vie se paient cash

Tous ces éléments ont une incidence évidente sur le rapport entre actifs cotisants et retraités. Selon l’Agirc en 2014, pour 4,1 millions de cadres cotisants, on comptait 2,87 millions de retraités. Soit, pour la caisse des cadres, 1,42 cotisant pour 1 retraité. C’est moins que pour l’Arrco, qui compte 1,48 cotisant pour 1 pensionné. Et beaucoup moins qu’à l’échelon national, avec un rapport de 1,65 lorsqu’on considère l’ensemble de la population active et celle des retraités. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que le régime de l’Agirc soit aujourd’hui le plus fragilisé.

Cette situation est toutefois récente. Entre 1998 et 2008, l’Agirc et l’Arcco ont connu «onze années consécutives d’excédents techniques», souligne la Cour des Comptes dans son rapport de décembre 2014. Durant cette période, la masse salariale sur laquelle est établi le montant des cotisations progressait en moyenne de 2,4% par an en France, alors que les charges annuelles d’allocations augmentaient de 2,25% pour les deux caisses de retraite complémentaire. Une situation idéale pour l’Agirc comme pour l’Arrco, dont les recettes gonflaient plus vite que les dépenses. Ensemble, ces deux régimes totalisaient plus de 60 milliards d’euros de réserves! Les retraites ne semblaient pas menacées.

Décrochage entre cotisations et pensions

Mais, avec la crise et la flambée du chômage –qui touche les cadres comme l’ensemble des salariés–, la masse salariale s’est contractée, n’augmentant que de 0,2% en moyenne pendant les cinq années suivantes. Les cotisations aux caisses de retraite complémentaire ont stagné, alors que le montant total des pensions à verser a continué de grimper. L’écart s’est creusé et les deux régimes ont alors été obligés de puiser dans leurs réserves.

Le constat de la Cour des Comptes est sans appel: dans les scénarios économiques les plus optimistes, «l’épuisement des réserves globales de l’Agirc et de l’Arrco  interviendrait avant 2029, et d’ici 2019 pour l’Agirc seule». Et, sur la base de scénarios moins optimistes mais plus réalistes, cet épuisement interviendrait «avant 2023 pour l’ensemble Agirc+Arrco et au plus tard au début de 2018 pour l’Agirc seule». On y est!

Le gonflement de la population des cadres retraités par rapport au nombre de cotisants et l’allongement de l’espérance de vie se paient cash. C’est aujourd’hui dans l’urgence que les partenaires sociaux doivent faire émerger des solutions, qui impliquent des sacrifices. La difficulté consiste précisément à les répartir. 

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