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Éternel immobilisme du sport français: de l'air, on étouffe!

Les Français défaits ce samedi 17 octobre à Cardiff (Reuters / Andrew Boyers)

Les Français défaits ce samedi 17 octobre à Cardiff (Reuters / Andrew Boyers)

Si la lourde défaite du XV de France face à la Nouvelle-Zélande devait changer quelque chose au sport français, ce serait la consanguinité de ses dirigeants plus occupés à se coopter qu'à reformer.

L’affaire est désormais entendue: Philippe Saint-André a été un mauvais sélectionneur du XV de France, corrigé par la Nouvelle-Zélande 62-13 en quarts de finale de la Coupe du monde, et qui, sous ses ordres, en quatre ans, n’a rien gagné sans jamais donner l’impression d’avoir eu le moindre fond ou style de jeu. Est-il un médiocre entraîneur pour autant? Probablement pas, mais à l’inverse d’un Claude Onesta capable de fédérer les talents et les individualités du handball tricolore, PSA n’a pas réussi à matérialiser un projet technique et tactique nourri au feu d’une passion collective.

Son procès s’ouvre, mais c’est tout le rugby français, dans son fonctionnement, qui se retrouve sur le banc des accusés, sans risque, toutefois, de peines très lourdes. Le système est suffisamment verrouillé de l’intérieur depuis la nuit des temps pour étouffer assez vite toute révolution de palais. La preuve et, c’est l’un des nombreux paradoxes de la discipline, le successeur de Philippe Saint-André, Guy Novès, est connu depuis le mois de mai. Circulez, il n’y a donc presque rien à voir, la page ayant déjà été tournée…

Pourquoi changer?

Chaque sélectionneur du XV de France est désigné, rappelons-le, dans l’opacité la plus brumeuse au sein d’un conclave de dirigeants où des Barbarians comme Jean-Pierre Rives et Serge Blanco pèsent de tout leur poids –et de leurs amitiés. C’est un entre-soi habituel, plutôt autour d’une bonne table, dans un sport où règne toujours un esprit villageois avec, comme un cliché, ses chapelles, ses clans et ses rites d’un autre âge. Le rugby, sport de valeurs qui n’attendent pas le nombre des années pour se figer dans une sorte de caricatures d’elles-mêmes… Changer? Pourquoi changer? Nous sommes si bien ensemble.

Mais les vieux usages du rugby ne sont pas une exception, loin de là, dans un sport français dont le mode de gouvernance, à l’heure de la mondialisation, est enferré dans des pratiques anciennes au diapason de tous les blocages, notamment institutionnels, du pays. Le sport français est majoritairement replié sur lui-même dans un immobilisme presque total où, comme en politique, le souci premier est avant tout de se repasser le mistigri, de se partager le pouvoir et les prébendes, de se protéger soi-même et de ne surtout rien réformer en profondeur. 

Bernard Laporte à l'offensive

Il vaut d’ailleurs mieux avoir un ravi de la crèche (ou l’idiot dudit village) à la tête d’une fédération ou d’une institution plutôt que de se risquer à porter au pouvoir un homme ou une femme capable de renverser la table au rugby ou ailleurs. Dans le sport français, on est toujours plus près de l’esprit d’un Conseil municipal que d’une assemblée internationale…

Ses dirigeants élus puis réélus depuis des «siècles» régnant sur leurs territoires comme de petits marquis provinciaux protégés par la non-limitation des mandats

Le virevoltant Bernard Laporte, qui se lance actuellement à la conquête de la présidence de Fédération française de rugby (FFR), dont l’élection est prévue en décembre 2016, entend bien, pourtant, faire tournebouler le système, mais face à l’actuel «tenant du titre» (s’il se représente), Pierre Camou –soutenu par l’inamovible Serge Blanco–, il risque de se retrouver à pousser face à une grosse mêlée d’opposants à l’indestructible force d’inertie.

Restreindre les mandats? 

Il n’empêche, Laporte «fonce dans le tas» en remettant en cause le projet de «grand stade» dédié au rugby dans l’Essonne, en prônant un Top 12, en s’étonnant, de trouver les mêmes personnes «dans une fédération depuis trente ans» et en proposant –révolution sacrilège!– de restreindre à deux le nombre de mandats possibles pour le président de la FFR et –quel inconscient!– les élus du Comité directeur. De l’air! Du mouvement!

Comme si Bernard Laporte n’avait pas été (certes éphémère et, il faut bien le dire, à peu près transparent) secrétaire d’État des sports de Nicolas Sarkozy pour s’apercevoir du déficit de démocratie des fédérations sportives que ce soit à leur sommet ou à leur base au niveau des ligues ou des comités régionaux et départementaux avec des dirigeants élus puis réélus depuis des «siècles» régnant sur leurs territoires comme de petits marquis provinciaux protégés par la non-limitation des mandats si répandue dans le sport français à de très rares exceptions (la Fédération française de cyclisme n’autorise pas, par exemple, plus de trois mandats présidentiels de quatre ans, ce qui est déjà beaucoup). Surtout ne pas bouger…

Un système très politique

Mais, après tout, pourquoi les politiques modifieraient-ils dans le sport, par la force de la loi, un mode de fonctionnement qu’ils s’appliquent à eux-mêmes pour ne jamais décrocher du pouvoir à quelque échelon que cela soit?

En 2015, Didier Gailhaguet peut être à la tête de la Fédération des sports de glace malgré de médiocres résultats et les casseroles en fonte qu’il traîne à ses patins depuis le scandale des Jeux de Salt Lake City en 2002. En 2013, Jean Gachassin, 74 ans dans quelques semaines, a été réélu à 85% des voix (sans adversaire) à la tête de la Fédération française de tennis malgré sa faiblesse extrême que ses soutiens sont même obligés de reconnaître, gênés, aujourd’hui, après l’avoir notamment vu «sécher» piteusement et préventivement (peur de la gaffe!) toutes les conférences de presse officielles liées à la récente et pathétique destitution d’Arnaud Clément à la tête de l’équipe de France de coupe Davis.

En 2013, Jean Gachassin, bientôt 74 ans, a été réélu (sans adversaire) à la tête de la Fédération française de tennis malgré sa faiblesse extrême

L’équipe de France de volley-ball est, elle, bien héroïque d’obtenir les résultats qui sont les siens actuellement dans le climat délétère des derniers mois de sa fédération déchirée par les clans, les haines rances et recuites avec le seul but pour certains de défendre leur pré-carré. La Fédération française de natation, cornaquée depuis… 1993 par le même homme, Francis Luyce, 68 ans, s’interroge quant à elle sur le niveau de sa relève en ayant le sentiment de ne pas avoir su saisir quelques opportunités en cours de route. Et le rugby, pauvre rugby, désormais par terre et qui n’a rien vu venir malgré tellement de signaux d’alerte… Le sport français, qui peut compter néanmoins sur quelques exceptions comme Jean-Pierre Siutat, président dynamique depuis 2010 de la grandissante Fédération française de basket, est globalement encalminé dans son incapacité à se transformer véritablement avec le souci du renouvellement, du rajeunissement, de l’impartialité, d’une féminisation de ses instances et d’une vraie vision, moderne, sur le très long terme.

Paris 2024, l'entre-soi permanent

Et ce n’est pas la candidature de Paris aux Jeux olympiques de 2024 qui risque de changer quoi que ce soit à l’affaire. Paris 2024 a placé en n°1 Bernard Lapasset, chantre hier de l’immobilisme à la Fédération française de rugby et aujourd’hui à l’IRB, la fédération internationale de rugby qu’il dirige, où les petits pays, notamment du Pacifique, sont ostensiblement défavorisés et lésés dans le cadre de la Coupe du monde par rapport aux grandes nations historiques au point d’avoir fait connaître leur colère. Lapasset représentant d’un sport dont, de surcroît, une bonne partie du monde (et des votants du CIO) se fiche. 

Dans cet entre-soi permanent du sport français, il n’était donc pas étonnant de voir nommé Étienne Thobois, directeur général de la candidature de Paris 2024 après avoir été directeur général… de la Coupe du Monde de rugby 2007 et, plus tôt, directeur des sports et de la planification du Comité de candidature Paris 2012. Comme en politique, les mêmes, toujours les mêmes, cooptés par les mêmes, toujours les mêmes dans les mêmes cénacles consanguins, et peu importe qu’ils soient marqués au fer rouge de l’échec face à Londres il y a dix ans, à Singapour. Dans le village du sport français, on adore toujours entendre les mêmes sons de cloche sans se rendre compte qu’ils ont parfois les accents du tocsin jusqu’à la débâcle: comme celle de Cardiff…

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