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Voici comment remporter n’importe quel débat politique

 West Point - The U.S. Military Academy |_West Point Women's Boxing_006 via Flickr License by

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Il existe une méthode infaillible pour convaincre votre adversaire et remporter une joute oratoire (et elle est un peu cynique).

Pour convaincre, travaillez contre vous-même et soyez pragmatiques: cherchez à défendre votre idée en partant du point de vue de votre adversaire. C’est en substance l’idée défendue par deux chercheurs en sociologie de l’université de Stanford, Robb Willer et Matthew Feinberg, et repérée par le site Quartz. L’étude, publiée dans le Bulletin de personnalité et de psychologie sociale, épluche les arguments de plus de 1.300 libéraux et conservateurs, et conclut que les participants qui ont cherché par exemple à défendre le mariage pour tous en utilisant l’argument du patriotisme avaient beaucoup plus de chances de convaincre les conservateurs que s’ils mettaient en avant l’idée d’égalité. Il suffit d’affirmer qu’une telle réforme rend les couples homosexuels plus «fiers et patriotes».

C’est une question souvent débattue, par exemple dans le domaine de l’égalité professionnelle: pour convaincre les entreprises d’embaucher des femmes, faut-il leur demander d’embaucher autant de femmes que d’hommes à compétences égales parce que c’est juste, ou faut-il trouver d’autres arguments plus pragmatiques, à même de les séduire? Par exemple, en leur montrant que les entreprises dirigées par des femmes sont en meilleure santé, ou que les femmes ont des talents particuliers.

Technique peu utilisée

Partir du point de vue de l’autre s’avère nettement plus efficace, démontrent Robb Willer et Matthew Feinberg. Concernant le débat sur une assurance santé universelle, qui fait rage depuis que l’«Obamacare» a été votée en 2005, les conservateurs qui lisaient un argument affirmant que ce système éviterait d’être confronté à des Américains «sales, infectés et malades» avaient plus de chances d’être convaincus. De l’autre côté, les libéraux étaient aussi plus enclins à soutenir une augmentation des dépenses militaires lorsqu’ils lisaient que celle-ci permettrait de lutter contre la pauvreté en embauchant des personnes sans ressources.

Mais cette façon de se placer du point de vue de l’autre est assez peu pratiquée, ont remarqué les chercheurs: seulement 34% des libéraux ont utilisé des arguments issus des valeurs morales de l’autre camp. Et ces chiffres sont encore plus faibles pour les conservateurs, qui n’étaient que 14%.

Sophismes

Si l’étude des chercheurs de Stanford est très loin d’épuiser ce vieux débat entre pragmatisme et rigueur morale, elle apporte de l’eau au moulin des partisans du pragmatisme rhétorique, en montrant que ce pragmatisme fonctionne. Une vision de plus en plus répandue, notre époque se caractérisant par une «éthique indolore», comme l’a montré le philosophe Gilles Lipovetsky dans Le Crépuscule du devoir.

L’héroïsme éthique fait place à un égoïsme intelligent, une éthique «post-moraliste», comme la qualifiait un autre philosophe, Alain Renaut. Celle-là même qu’emploie le tacticien politique, qui est prêt à faire quelques compromis sur ses principes pour faire avancer sa cause. Mais faut-il vraiment s’en réjouir? De ce point de vue, l’idée que peu de conservateurs et de libéraux aient pensé à employer des techniques que le penseur Socrate aurait regardé comme de purs sophismes est plutôt rassurante.

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