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Non, Aurous n'est pas le «Popcorn Time de la musique»

Capture d'écran de l'application Aurous. Aurous.

Capture d'écran de l'application Aurous. Aurous.

Rien ne sert de poursuivre Aurous en justice, le service va sûrement se planter tout seul...

Il y a quelques jours, début octobre, le développeur Andrew Sampson lançait Aurous, qui promet de révolutionner le milieu du streaming musical. Cette application propose d’écouter de la musique gratuitement et même de la télécharger en .mp3 directement sur son ordinateur. Grâce à un système de BitTorrent, c’est-à-dire d’échanges de fichiers directement entre utilisateurs, Aurous n’a pas à héberger la musique sur ses propres serveurs, rendant toute tentative de fermeture de son service très compliquée. Comme le détaille 01Net, qui relate sur son site un test plutôt complet«dans cette version préliminaire Aurous fait peu de choses: il peut chercher de la musique sur trois réseaux (Aurous, le réseau social russe VKontakte et Mp3WithMe) et lire de la musique en local pour peu que vous lui indiquiez votre répertoire –il ne liste pas votre musique sans votre accord, ce qui est un bon point. C’est cette musique qui est indexée dans sa base de donnée et partagée entre les utilisateurs: on lit les fichiers des autres qui peuvent, à leur tour, lire les vôtres, et ce, de manière transparente et anonyme –du moins entre les utilisateurs, on verra ce qu’en dit la police du net».

Bien sûr, tout cela est illégal, n’en déplaise à Sampson, qui affirmait pourtant le contraire il y a peu dans une interview pour Billboard:

«Nous prenons du contenus qui provient de sources possédant une licence. D’un point légal, ce que nous faisons est ok. Tous les fichiers proviennent de sources légitimes, nous n’hébergeons rien.»

Aurous ne prévoit pas de payer de droits de diffusion et va puiser les chansons sur d’autres services légaux, comme Soundcloud, Spotify ou YouTube mais aussi sur des plateformes illégales. Le logiciel s’est donc rapidement attiré les fureurs des ayants droit. Mercredi 14 octobre, la Recording Industry Association of America (RIAA), qui défend notamment les trois plus grandes majors américaines, a décidé d’attaquer en justice Andrew Sampson et sa société, estimant qu’elle repose sur «la violation de copyright à très grande échelle». D’ailleurs, à l’heure où nous écrivons ces lignes, Aurous a annoncé avoir suspendu les téléchargements de son application après une décision de justice.

Une réaction extrêmement rapide de l’industrie musicale, qui en rappelle une autre. L’année dernière, Hollywood décidait de s’attaquer à Popcorn Time, «grand frère» d’Aurous, mais pour les films et les séries télévisées. Lancée par des développeurs argentins en février 2014, cette application que l’on présentait comme un «Netflix illégal» a mis à disposition des films et des séries télévisées de façon illimitée et gratuite depuis votre ordinateur ou votre smartphone. En un mois à peine, un million de personnes l’avait adoptée partout dans le monde. À l’époque, les producteurs avaient tenté de faire fermer le site de téléchargement de Popcorn Time à plusieurs reprises et, un mois à peine après le lancement, les créateurs décidaient de tout suspendre eux-mêmes.

Sauf que le code de Popcorn Time avait été mis en ligne à disposition de tous, permettant à chacun de proposer une nouvelle version dès qu’une ancienne était bloquée par les producteurs de films. Aujourd’hui Popcorn Time continue de s’améliorer de version en version et des millions d’utilisateurs l’utilisent régulièrement, souvent peu inquiets de voir Hadopi (ou ses cousins étrangers) leur tomber dessus. C’est d’ailleurs ce qu’explique le journaliste Boris Manenti sur le site de L’Obs:

«Ceux qui choisiraient d’utiliser le logiciel, en particulier sa fonction de peer-to-peer pour écouter des morceaux qu’ils ne possèdent pas, pourraient alors tomber dans les filets de l’Hadopi. Les échanges P2P illégaux sont en effet surveillés et punis par l’autorité, selon le principe de réponse graduée (une sanction tombe après trois récidives).»

«Pas une super sélection»

Peut-on prédire un avenir similaire à Aurous? Andrew Sampson va-t-il surmonter les poursuites et imposer son application (qui ne lui rapporte rien) comme un concurrent de poids face aux services de streaming légaux? Du côté de Slate.fr, nous n’en sommes pas certains. Et ce pour plusieurs raisons.

Cela fait deux jours que nous essayons d’installer le logiciel. Deux jours d’échec. Et comme la majorité des gens préfère passer à autre chose plutôt que de continuer à persévérer à installer un service certes en version alpha, mais complexe, on ne donne pas cher de la peau d’Aurous. Et vu les premiers retours, on ne semble pas avoir raté grand-chose. Korben parle de «déception», ce que relaient également les journalistes de la version britannique de Wired:

L’industrie de la musique passe beaucoup de temps à penser à une façon de proposer des services numériques ‘meilleurs que le piratage’: eh bien, si le nouveau truc pirate à la mode est ‘pire que Spotify’, c’est encourageant

MusicAlly, site spécialiste du streaming musical

«Il y a une interface où vous tapez le nom de l’artiste et une sélection de morceaux arrive. Enfin, ce n’est pas une super sélection. La plupart des articles laissent suggérer qu’il manque beaucoup de morceaux, d’albums ou alors qu’ils sont incomplets, mal rangés et que la qualité n’est pas très bonne. Bien joué.»

En matière de résultats de recherches, 01Net parlait lui aussi d’un «chaos des plus parfaits et de résultats loin d’être exhaustifs». Le service n’avait cependant que douze heures d’existence à ce moment-là.

Même chose chez Wired UK: «C’est l’un des gros problèmes d’Aurous, en dehors des poursuites judiciaires. C’est moins utile, et plus difficile pour trouver de nouveaux morceaux que Spotify.» Ce qui a fait dire au site MusicAlly, spécialiste du streaming musical:

«L’industrie de la musique passe beaucoup de temps à penser à une façon de proposer des services numériques “meilleurs que le piratage”: eh bien, si le nouveau truc pirate à la mode est “pire que Spotify”, c’est encourageant.»

Mais même le site Torrent Freak, qui n’est pas le plus grand ennemi de l’illégalité, avait un avis tranché en sortant des premiers tests:

«Oui, le Popcorn Time de la musique est arrivé. Seulement voilà, il est arrivé il y a plus de dix ans, et il s’appelle Spotify»

Secteur embouteillé

En effet, le secteur économique du streaming musical est très différent de celui de la vidéo à la demande. Popcorn Time tombait à pic puisqu’il compensait un secteur déficient en matière d’offres et de contenus. En France, il faut attendre plus d’un an après la sortie en salle d’un film pour le voir à la télévision, et plus encore si l’on veut le voir sur Netflix par exemple. Aurous, de son côté, arrive dans un paysage déjà surpeuplé de sites et d’applications proposant d’écouter de la musique. Spotify, Deezer, Apple Music, Google Music, YouTube… les portes d’entrées sont nombreuses, et surtout légales pour peu qu’on accepte de payer 9,99 euros par mois ou de subir quelques publicités en échange de la gratuité. C’est pour cela que Tidal, le service de Jay Z, s’est planté; il était trop cher et tentait de se faire une place dans un secteur déjà embouteillé et performant.

On pourrait nous dire que le téléchargement illégal ne fait pas peur, et c’est vrai si l’on en croit la faible efficacité de la technique de réponse graduée mise en place par la Hadopi (seulement trente-deux condamnations en cinq ans). Mais, là encore, il semble assez incertain que des personnes qui ont l’habitude de lancer leurs morceaux sur YouTube, ou de télécharger les albums en entier sur internet –en téléchargement direct, ce qui n’est pas surveillé par la Hadopi–, se laissent convaincre par cette application encore bancale. 

Ayants droit, justice, soucis techniques, secteur concurrentiel... Tout semble s’opposer (pour l’instant en tout cas) à l’émergence d’un service comme Aurous. Si la justice a raison de son existence, ses créateurs pourraient alors s’inspirer de Popcorn Time en publiant leur code en open source afin de permettre à chacun de créer son «clone» d’Aurous. Encore faudrait-il que les internautes en aient envie.   

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