Partager cet article

La malédiction des lieux d’exception ruinés par un best-seller

Ubud, à Bali, où se rendent les lecteurs de «Mange, prie, aime» | Yoan Carle via Flickr CC License by

Ubud, à Bali, où se rendent les lecteurs de «Mange, prie, aime» | Yoan Carle via Flickr CC License by

Certains lecteurs cherchent à recréer pas à pas l’itinéraire (réel ou fictif) de leurs héros et contribuent à détériorer la magie qui les avait attirés dans ces hauts lieux littéraires.

Une rizière balinaise, une forteresse médiévale italienne, une ville de bûcherons dans l’État de Washington et quelques mirifiques sentiers de randonnée se sont tous retrouvés au centre d’une monumentale attention pas toujours voulue.

Pour cela, il n’aura suffi que de quelques best-sellers, écrits par des auteurs qui n’auraient probablement jamais imaginé que leurs admirateurs et leurs disciples allaient chercher à recréer pas à pas leur itinéraire, qu’il soit réel ou fictif.

Dans de tels lieux, toutes les conversations tournent désormais autour d’un seul auteur. Chaque lieu a son livre, mais dans tous il est impossible d’y échapper. Ces livres ont-ils cassé la magie qu’ils avaient voulu capter? On se plaint souvent que les gens ne lisent plus, mais est-ce possible que ces lieux aient été détériorés par des livres?

Magie touristique

Un lieu relativement improbable –Ubud, dans la province de Bali, en Indonésie– sest ainsi transformé en «éponge à paumés». Ces âmes perdues appartiennent aux lecteurs de Mange, prie, aime en quête de transformation intérieure, celle décrite par Elizabeth Gilbert dans son best-seller de 2006. En réalité, les âmes perdues sont si nombreuses dans ce village autrefois paisible que les locaux les surnomment aujourdhui les «MPA».

La blogueuse Sarah Van de Daele s’est rendue pour la première fois à Ubud en 2008, avant d’y retourner en 2013. Lors de son premier voyage, la ville était composée de deux artères principales et comportait quelques boutiques et restaurants –il y avait du monde, mais ce n’était pas la cohue. «Quand je suis revenue, il y avait des magasins, des restaurants, des clubs de yoga partout –la ville avait été transformée en un rien de temps», dit-elle.

L’économie locale a fait son beurre du succès d’Elizabeth Gilbert, redoublé en 2010 avec l’adaptation du livre au cinéma, avec Julia Roberts en tête d’affiche. Depuis, la ville est alternativement qualifiée de «Bali d’Elizabeth Gilbert» ou de «Bali de Julia Roberts» (à laquelle de ces femmes blanches Bali appartient-elle vraiment?). Envie de vacances de rêve? Réservez la formule «Mange, Prie, Aime» et revivez «le cheminement intime d’Elizabeth Gilbert», avec son emblématique tour d’Ubud à vélo.

Centre commercial

Absolument tout, des marchands de glace aux cliniques vétérinaires, comportait une allusion au livre et au film

Ashley Fleckenstein, «MPA»

La blogueuse Ashley Fleckenstein pourrait vaguement satisfaire à la définition du «MPA». Elle s’est mise à rêver d’un voyage à Bali après être tombée amoureuse du livre lorsqu’elle avait 16 ans. Mais, en 2013, lors de son arrivée à Ubud, la ville qu’elle trouve est loin d’être le havre de paix et de sérénité décrit par Gilbert. Au contraire, elle lui fait penser à un énorme centre commercial. «Tout, absolument tout, des marchands de glace aux cliniques vétérinaires, comportait une allusion au livre et au film», déclare Ashley Fleckenstein. Avec son amie, elle se rend chez Ketut Liyer, un chaman qui a une très grande importance dans Mange, prie, aime. Contre 25 euros, il leur lira les lignes de la main comme dans le livre. Les deux femmes consulteront aussi Wayan Nuriayasih, un guérisseur dont parle Gilbert, qui leur prescrira des plantes pour fortifier leur santé.

À l’heure actuelle, tous les chauffeurs de taxi d’Ubud savent où vivent Ketut et Wayan, explique Sarah Van de Daele, et cela même si Ketut et Wayan sont des prénoms traditionnels balinais très fréquents, donnés au premier et au quatrième né d’une famille. Ce qui veut aussi dire que les touristes débarquent souvent chez les mauvais Ketut et Wayan.  

Pour bon nombre de visiteurs, la nouvelle Bali est dégradée au-delà du réparable. J’ai demandé à Sarah si Ubud avait ou non perdu la magie qui a fait sa renommée mondiale. «C’est assez bizarre, mais je dirais que la magie est toujours là, précise-t-elle. Elle est un peu partie, parce que les Occidentaux sont partout et que cela grignote un peu d’authenticité, mais elle est encore là.»

Embouteillages

Quelques années après Gilbert, en 2012, une autre américaine publiait son récit d’illumination intime post-divorce. Depuis, le Pacific Crest Trail (PCT) n’est plus le même. Ce livre, c’est Wild, de Cheryl Strayed, adapté en 2014 dans un autre blockbuster, et qui se passe sur ce sentier de grande randonnée s’étirant sur 4.240 km entre la frontière mexicano-californienne et le Canada.  

Reese Witherspoon joue Cheryl Strayed dans le film Wild | 20th Century Fox

Avant Wild, quelque 300 personnes s’inscrivaient chaque année à l’association de randonnée gérant le sentier, la PCTA, dans l’intention de faire le périple complet. En 2014 et 2015, ils allaient dépasser le millier d’adhérents –et créer ce qu’on appelle «l’effet Wild». Sur le site de l’association, le trafic a augmenté de 300% et la PCTA a désormais mis en place un système de permis pour s’assurer qu’il n’y ait pas plus de cinquante randonneurs par jour sur le sentier.

Michael Benko a fait la randonnée complète en 2014, un trek qu’il planifiait depuis 2009. En moyenne, il a parcouru entre quarante et cinquante kilomètres par jour, en général avec un temps d’avance sur le reste du troupeau. «Tous les gens qu’on croisait, invariablement, et surtout dans des groupes, parlaient à un moment donné du livre», dit-il. Beaucoup de randonneurs font le même constat: avant, pendant des mois, il n’était pas rare de ne croiser aucune âme qui vive et là, d’un coup, c’est souvent l’embouteillage.

Gain de célébrité

Quid de la magie du sentier? Le livre l’a-t-il érodée sans faire exprès?

Pour Benko, Wild a certainement pu pervertir la «magie de la marche», mais pas la magie du sentier. Ce qu’il appelle la magie de la marche, ce sont les bénévoles et les «anges gardiens» qui fournissent aux randonneurs de l’eau, de la nourriture et des abris gratuitement –enfin, qui leur fournissaient tout cela gratuitement. Le problème, c’est que ces «anges» sont limités en nombre et qu’ils n’ont pas pu faire face à l’afflux subi de randonneurs. Par exemple, des bénévoles s’occupent d’approvisionner en bidons d’eau le Désert des Mojaves, soit la partie la plus aride du périple. S’il n’y a plus d’eau dans les endroits prévus, les marcheurs peuvent avoir de gros soucis (ce qui arrive à Strayed dans le livre). Selon Benko, à cause de ce nouveau flot de randonneurs, ces services autrefois gratuits sont en train de devenir payants. Quant au plus célèbre refuge «angélique» des Mojaves, il a tout simplement préféré fermer ses portes.   

Tous les gens qu’on croisait, invariablement, et surtout dans des groupes, parlaient à un moment donné du livre

Michael Benko, à propos du Pacific Crest Trail

Wild aura incité divers lecteurs à se lancer sur des portions du sentier et, comme son auteure, ce sont souvent des femmes seules. Bon nombre n’ont que peu d’expérience du trekking, à l’instar de l’héroïne qui les a inspirées. Benko a souvent entendu des histoires d’abandons au deuxième jour de marche ou de personnes se faisant hélitreuiller pour des bobos, mais ce qui le préoccupe le plus c’est la sauvegarde et l’entretien du sentier. Il espère que ce gain de célébrité augmentera les ressources de la PCTA, avant de donner l’exemple du Sentier des Appalaches, qui a lui aussi vu sa fréquentation augmenter après le succès du livre de Bill Bryson, Promenons-nous dans les bois, publié aux États-Unis en 1998 (et va sans doute la voir augmenter encore plus cette année, avec la sortie du film éponyme). «Aujourd’hui, près de certains refuges, on se croirait à Coachella», dit-il.

Trophée pour riches

Avant Wild, il y avait eu Into the Wild, de John Krakauer (1996), qui a lui aussi suscité son propre déferlement de pèlerins de la vie sauvage. Le livre raconte l’épopée introspective d’un jeune homme, Chris McCandless, qui finira par mourir de faim en Alaska dans un bus abandonné sur la Piste Stampede. C’est l’histoire vraie d’un homme qui avait voulu rejeter le joug de la société de consommation et mener une existence plus pure, plus libre. Un message qui allait séduire beaucoup de gens et pousser beaucoup de gens sur les traces de McCandless. 

Emile Hirsch dans le rôle de Christopher McCandless, dans le film Into The Wild | Paramount Vantage 

Reste que les habitants du coin mentent souvent aux touristes en quête du vieux bus. Nombreux sont ceux qui terminent leur pèlerinage en devant appeler les secours, échoués qu’ils sont –quand ils ne sont pas morts noyés– sur les berges de la Teklanika, la rivière qu’il faut traverser pour arriver à l’épave. Selon Craig Medred, un écrivain alaskain s’exprimant dans Alaska Dispatch, ces pèlerins sont «des citadins américains imbus d’eux-mêmes, soit le peuple le plus éloigné de la nature de toute l’histoire des sociétés humaines, qui viennent là pour vouer un culte au noble Chris McCandless, égotiste suicidaire, glandeur, pilleur et pitoyable braconnier»

En matière d’inspiration à la grande aventure, espérons que le film Everest, adapté du livre Tragédie à l’Everest, de John Krakauer, ne poussera pas trop d’alpinistes en herbe sur les cimes de l’Himalaya. Après tout, Krakauer a lui-même a regretté le succès de son livre et, en septembre, déclarait que l’ascension de l’Everest «n’avait rien à voir avec de l’alpinisme»:

«C’est de la grimpette de riches. C’est un trophée qu’ils accrochent au mur et voilà, c’est fini. Quand je disais que j’aurais voulu ne jamais y aller, j’étais sérieux.»

Disneyland

Mais qu’en est-il des personnages de fiction vivant dans des endroits réels? Les adolescents semblent privilégier les repaires de vampires aux virées méditatives. Et, pour ce faire, quoi de mieux que Volterra en Italie et Forks, dans l’État de Washington?

Volterra, en Toscane, existe à peu près depuis le VIIIe siècle avant J.C., mais ce n’est qu’à partir de 2006 qu’elle a acquis le statut d’endroit le plus sûr du monde en cas d’attaque de vampires. Dans la saga Twilight, de Stephanie Meyer, Volterra est la ville où résident les Volturi, soit le clan de vampires parmi les plus anciens et les plus sexys de la planète.    

À Volterra , les tour-operators proposent des formules «VIP Volturi», qui comportent une visite guidée sur les «traces torrides d’Edward et Bella»

Uniquement accessible en voiture, Volterra n’a jamais affolé les touristes, ce qui est en train de changer dernièrement. Les tour-operators du coin proposent désormais des formules «VIP Volturi» et autres «Volterra, les ombres des Volturi», qui comportent une visite guidée sur les «traces torrides d’Edward et Bella» (le couple principal de l’histoire). Il est «chaudement recommandé» d’avoir lu au minimum le chapitre 20 de Tentation pour ne pas être largué par le conférencier.

Des dizaines de milliers de touristes (pour la plupart des adolescentes) ont fait le voyage jusqu’à Volterra, et incité la ville à réfléchir à son identité. Doit-elle tirer profit des vampires ténébreux ou rester fidèle à elle-même et à son héritage médiéval? Pendant la crise économique, les circuits vampiriques de Volterra ont toujours affiché complet, ce qui a protégé la ville de ses conséquences les plus désastreuses. Certains habitants se plaignent de voir leur ville transformée en Disneyland, quand d’autres n’ont pas apprécié qu’un village voisin ait été choisi pour tourner l’adaptation cinématographique de la saga.

Circuits Twilight

Meyer n’a jamais mis les pieds à Volterra. Elle l’a simplement eu vent de son existence lors de ses recherches sur internet et a trouvé qu’elle collait bien à son histoire. Idem pour Forks, dans l’État de Washington, où une autre de ses décisions littéraire arbitraires (elle a googlé «ville la plus pluvieuse des États-Unis») aura eu un impact physique et esthétique conséquent. Forks, qui n’apparaît pas dans les films, a sauté sur l’occasion de devenir «la ville de Twilight».

À Forks, les circuits Twilight, les panneaux et autres cartes touristiques orientent les fans vers des endroits ressemblant vaguement aux descriptions des livres –des quartiers résidentiels, des restaurants, le lycée de la ville. Le livre est partout –vous pourrez même dormir dans des motels thématiques et déguster des «Bellasagnes» dans une pizzeria. Ce qui aura donné un coup de fouet majeur et totalement inattendu à l’économie locale.

Bien évidemment, les effets sont similaires sur des sentiers battus plus anciens –le Dublin d’Ulysse, de James Joyce (1904), l’Amsterdam de Nos étoiles contraires (livre en 2012, film en 2014) et le Boston de Make Way for Ducklings (1941), du moins en ce qui concerne les canards. Mais les livres populaires ont des effets plus prononcés sur des endroits autrefois reculés, invisibles aux yeux des masses. Des livres qui risquent de s’entremêler étroitement à l’identité de ces lieux –et même d’en effacer la magie.

Reste que bon nombre de ces livres ont été une inspiration pour des lecteurs qui, avant cela, n’étaient jamais partis à l’aventure et qui, parfois pour la première fois de leur vie, osent sortir de leur confort pour se risquer à la nouveauté. Ce qui, disons-le, est quand même assez magique.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte