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L’ubérisation n’est pas forcément créatrice de valeur en économie

Comment faire pour éviter que l’ubérisation déchire le tissu social? | Alexandr Trubetskoy via Flickr CC License by

Comment faire pour éviter que l’ubérisation déchire le tissu social? | Alexandr Trubetskoy via Flickr CC License by

Les plateformes collaboratives sont des outils de la révolution numérique mis au service de l’économie du partage. Mais un modèle économique dépend de l’utilisation de l’outil.

Les chauffeurs Uber en colère en font l’expérience: le modèle économique développé par l’entreprise californienne n’est pas fondé sur le partage, mais sur la précarisation.

Pour concurrencer les taxis en utilisant la plateforme technologique qui permet aux clients de se mettre en relation avec les chauffeurs de VTC, ceux-ci acceptent qu’Uber prélève une commission de 20% sur le prix de leurs courses… sans avoir la liberté de fixer leurs tarifs et en héritant de toutes les contraintes.

Même si l’entreprise présente abusivement les chauffeurs comme des partenaires, elle développe un modèle dans lequel elle se libère de la prise en charge des coûts d’exploitation des véhicules et de toutes les charges sociales des conducteurs, décidant de la politique commerciale sans en subir les effets. En quelque sorte, l’équivalent d’une entreprise sans usine avec seulement un centre de recherche et un service marketing, utilisant uniquement des sous-traitants captifs: un vieux rêve d’exploitation capitaliste, aux antipodes d’un système collaboratif.

Et si les sous-traitants se rebiffent à cause d’une trop grande précarité imposée par les coûts auxquels ils doivent faire face, pas de problème: il y aura toujours d’autres personnes encore plus précaires qui voudront les remplacer. Le soi-disant miracle économique de «l’ubérisation» n’est rien d’autre, dans ce cas précis, qu’une dérive bien connue accommodée à la sauce numérique.

Une forme de salariat dissimulé, à tel point que c’est en Californie, pourtant le paradis des start-ups, que la société Uber pourrait être obligée par la justice de requalifier les contrats de ses chauffeurs en contrat de salariat!

Les compagnies de taxis vivaient sur des rentes de situation. Mais ce n’est pas parce qu’elles ont tardé à se moderniser et pris de plein fouet cette nouvelle concurrence avant d’améliorer le service aux clients que cette précarisation se justifie. C’est tout le système qui doit être remis à plat, et notamment par l’État, qui a une grande part de responsabilité à cause d’une politique incohérente: il ne peut en même temps vouloir réguler l’accès à la profession en maintenant le principe malthusien de la licence, et laisser des concurrents s’engouffrer dans les brèches du système ouvertes par la libéralisation de l’économie.

Les conclusions de la Commission Attali en 2008 sur l’ouverture du marché et du rapport Chassigneux sur la réforme de la profession n’ont pas été suivies. La contradiction doit sauter pour que les excès dans les deux directions (des tarifs trop élevés des taxis et une trop grande précarité des chauffeurs de VTC) puissent être corrigés.

Le précédent du statut d’auto-entrepreneur

On a déjà connu en France un phénomène de précarisation analogue lorsque, en 2009, fut créé le statut d’auto-entrepreneur. Des entreprises saisirent l’occasion pour faire travailler ces nouveaux indépendants plutôt que de créer des emplois de salariés pour profiter de la flexibilité de cette nouvelle sous-traitance et réduire leurs coûts d’exploitation, d’autant que les avantages fiscaux liés à ce nouveau statut rendaient les prestations plus compétitives que celles des artisans traditionnels et autres travailleurs indépendants sous un statut différent.

Mais progressivement, à force de déconvenues dans les rangs d’auto-entrepreneurs et pour sécuriser leur situation, il fallut rétablir des éléments de couverture sociale attachés à ce statut. Ce qui, mécaniquement, alourdit les charges d’exploitation et réduit l’attractivité du régime.

De sorte que, contrairement à une idée reçue, le nombre d’auto-entrepreneurs évolue peu: de 911.000 fin 2013 (en hausse de 11% sur un an) à 982.000 fin 2014 (en augmentation de près de 9%) mais avec seulement 58% de comptes économiquement actifs. Et en 2015, le nombre de nouveaux micro-entrepreneurs serait en forte baisse.

L’ubérisation de l’économie crée un système concurrent susceptible de tirer un peu plus à la baisse l’activité des auto-entrepreneurs

«L’ubérisation de l’économie» crée un système concurrent susceptible de tirer un peu plus à la baisse l’activité des auto-entrepreneurs. Pour éviter que ne s’instaure une jungle, la Fédération des auto-entrepreneurs a mis en place début octobre un Observatoire français de l’ubérisation. Il s’agit d’un outil devant servir à formuler des propositions pour faire évoluer le code du travail et le système de protection sociale, quitte à réviser le niveau des cotisations pour les retraites et l’assurance prévoyance.

Mais en toile de fond, l’objectif consiste aussi à faire émerger un système, qui rompant avec le régime du salariat, empêche que des modèles économiques inédits puissent s’affranchir du paiement de certaines charges et deviennent à ce titre encore plus compétitifs que l’actuel régime de l’auto-entrepreneur. Si l’ubérisation progresse et si l’auto-entreprise en est un accélérateur, comme l’indique Grégoire Leclercq, président de la Fédération, il convient d’encadrer le processus par les mêmes règles que celles auxquelles les auto-entrepreneurs sont soumis.

Le défi de l’économie collaborative

La problématique posée par l’ubérisation de l’économie implique de profondes remises en question. Sous l’effet de la révolution numérique, la multiplication de plateformes collaboratives grâce auxquelles le consommateur devient aussi fournisseur de services est à l’origine d’une économie nouvelle. Depuis le covoiturage jusqu’au financement participatif pour des projets de toutes tailles, en passant par la location de logements de particuliers ou la vente de produits agricoles. Toute une économie qui échappe en partie aux prélèvements fiscaux et aux cotisations sociales.

En bout de course avec l’extension du phénomène, la révolution numérique mise au service de l’économie du partage débouchent sur un manque à gagner pour l’État, fragilisant l’équilibre des systèmes actuels de redistribution et de protection sociale déjà malmenés.

Et tout cela sans forcément créer de l’emploi, au contraire. C’est bien le motif qui a justifié que le service UberPOP, qui mettait en relation des particuliers utilisant leur voiture personnelle et des clients, fut jugé illégal par les pouvoirs publics et suspendu en juillet dernier après avoir défié la justice pendant plusieurs mois. Les taxis ont gagné une manche; mais leur rente est sérieusement compromise.

 Une fois compressés les coûts de structure et les charges sociales, c’est sur les rémunérations que des économies sont trouvées

D’autres professions sont aussi confrontées à cette réalité, comme l’hôtellerie, dont les tarifs ne peuvent rivaliser avec ceux de particuliers qui s’organisent pour proposer des hébergements. Les chiffres d’affaires en pâtissent, avec des conséquences immédiates sur les créations d’emplois. Avec des formules du type Airbnb, les consommateurs profitent de nouvelles opportunités à moindre coût et les loueurs y puisent un complément de revenu; il n’est pas certain que l’économie d’un pays y gagne à tous les coups.

En outre, il n’existe pas de remèdes miracles pour réduire les coûts. On le voit dans le cas des taxis: les baisses de tarifs dont profitent les clients ne deviennent possibles que par le biais d’une plus grande flexibilité du travail associée à une plus grande précarisation des chauffeurs contraints d’accepter des baisses de revenus. Les argumentaires peuvent vouloir démontrer le contraire, il n’en demeure pas moins vrai que, une fois compressés les coûts de structure et les charges sociales, c’est sur les rémunérations que des économies sont trouvées…

Mais comme les opérateurs dans un secteur d’activité sont en même temps consommateurs dans d’autres secteurs, le système est aujourd’hui plébiscité par le grand public.

Cette mutation vers une économie collaborative apparaît ainsi inéluctable. Le rôle des pouvoirs publics consiste à l’intégrer une intégration en douceur pour que le système, ébranlé, puisse s’adapter progressivement, pour éviter des déchirures dans le tissu social. Le défi n’est plus technologique, mais culturel.

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