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Les touchers intimes sans consentement ne sont pas réservés aux CHU

Dans un hôpital suisse en 2011. REUTERS/Michael Buholzer

Dans un hôpital suisse en 2011. REUTERS/Michael Buholzer

Plusieurs témoignages incriminent l’Institut Montsouris à Paris et concordent avec des déclarations troublantes de praticiens qui ont suivi les révélations de presse sur les touchers vaginaux.

Après le déclenchement de la polémique sur les touchers vaginaux sur patients endormis, un argument fut souvent déployé par certains praticiens, qui opposaient d’un côté l’hôpital public, où les patients devraient nécessairement consentir d’avance (et sans même en avoir été informés) à tout examen d’étudiant, et de l’autre le «privé», où ils seraient dispensés de tels «exercices». «À un moment, il faut expliquer aux gens que, s’ils veulent choisir leur praticien, il y a les cliniques pour cela», commentait par exemple sur son compte Facebook un interne en médecine. «Les patients, en franchissant le palier d’un hôpital universitaire, plutôt que celui de la clinique privée, acceptent de jouer le jeu même si cela est parfois pénible», écrivaient aussi des médecins sur le blog «Souriez vous êtes soignés» de France TV info. «Si les patients ne souhaitent être touchés que par le chirurgien, ils ont toujours la possibilité de passer par le secteur privé avec dépassements d’honoraire plutôt que par les CHU, on n’oblige personne à venir dans le public», écrivait encore Lind sur Rue 89.

Mais les établissements privés sont-ils vraiment exempts de ce type de pratiques? Pas tous. Des informations convergentes dont nous disposons indiquent que des touchers intimes ont aussi été pratiqués sans consentement sur des patients dans au moins un établissement privé à but non lucratif, l’Institut Montsouris, à Paris.

«Ce n’était pas justifié par un but thérapeutique»

Rappelons le droit: le code de santé publique précise que le consentement «porte également sur la participation éventuelle du patient à la formation d’étudiants ou de professionnels de santé», un consentement qui doit être donné de manière explicite, et ne peut être jugé comme déjà octroyé par le seul fait de se rendre dans un établissement où sont présents des étudiants. D’ailleurs des étudiants sont aussi formés dans des établissements privés. Comme l’explique le groupe Vitalia, deuxième groupe d’hospitalisation privée en France et qui compte quarante-cinq établissements dans l’Hexagone, «le privé participe à la formation dans les métiers de la santé». L’agence régionale de la santé d’Île-de-France a ainsi octroyé un agrément pour la formation des étudiants de troisième cycle (à partir de la septième année) à des établissement de santé privé d’intérêt collectif comme les hôpitaux Saint-JosephPierre-Rouquès-les-bleuets, René-Huguenin, etc.

Or, selon plusieurs témoignages que nous avons recueillis, le consentement requis par le code de santé publique serait régulièrement bafoué, et des examens de pur exercice seraient régulièrement pratiqués sans l’accord des patients pendant qu’ils sont endormis au bloc opératoire. 

«On n’était pas dix à examiner la patiente. Cétait purement pour de l’entraînement. Oui j’ai vu plein de fois des étudiants qui ne demandaient pas au patient leur consentement mais c’est un poids hiérarchique. C’est le médecin qui demande à l’étudiant et lui dit “tu l’examines” et il faut avoir le courage de refuser. Quand j’ai refusé, ce n’était pas le chef de service, c’était un chirurgien, je ne sais pas si j’aurais eu le courage de refuser si cela avait été le chef de service. Des touchers sans consentement et que je jugeais inutiles pour le patient, je dirais que j’y ai été confrontée quatre ou cinq fois personnellement. On ne me demandait même pas le résultat de mon examen donc c’est la preuve que c’était juste pour moi», explique Carole*[1], qui a effectué trois mois de stage de gynécologie en qualité d’externe à l’Institut Montsouris en 2013, et parle d’une pression des chefs «insidieuse et difficile à gérer» et du «poids de la hiérarchie». En incluant les témoignages de ses camarades de l’époque, elle pense avoir été témoin directement ou indirectement d’une «vingtaine de cas», touchers vaginaux et touchers rectaux compris.

Au bloc, on ne m’avait même pas demandé si je voulais m’entraîner, c’était: ‘Vas-y, mets tes gants.’ Je me demandais si c’était moi qui avais un problème

Marina, qui a effectué son stage de gynécologie en qualité d’externe à l’Institut Montsouris en 2013

Marina*, en stage la même année dans le même établissement, a rencontré des pressions similaires au moment des «avortements par aspiration», par deux fois:

«On procédait à une très courte anesthésie générale. À ce moment-là, le médecin m’a dit “fais le TV [toucher vaginal, ndlr]”, mais je ne voulais pas le faire sans avoir demandé à la patiente. Ce n’était pas justifié par un quelconque but thérapeutique. Cela me gênait. Quand j’ai demandé au médecin si je pouvais le refaire une autre fois en demandant à la patiente avant l’opération, il a dit qu’il comprenait mais qu’il ne voulait pas que je demande à la patiente. J’ai donc refusé. Parce que cela avait surpris que je refuse et parce que ne pas demander à la patiente avait été présenté comme une évidence, je pense que c’était quelque chose qui était régulièrement fait. Au bloc, on ne m’avait même pas demandé si je voulais m’entraîner, c’était: “Vas-y, mets tes gants.” Je me demandais si c’était moi qui avais un problème.»

«Nous pouvons utiliser le corps du patient pour former»

Des témoignages doublés de déclarations publiques de praticiens de cet hôpital qui indiquent une méconnaissance des règles d’éthique. Ce sont d’abord des tweets d’un chirurgien du département d’urologie de cet institut, par ailleurs professeur à l’université Paris-Descartes et membre de l’Académie nationale de médecine, ulcéré par l’émergence d’un tel débat, qui ont soulevé quelques questions. «J’ai appris les rudiments de l’urologie en faisant des touchers rectaux et vaginaux au bloc. Mes maîtres m’ont appris à reconnaître les pathologies par les touchers pelviens sous anesthésie. Où est l’offense? Nous étions respectueux», a écrit le 24 février dernier sur Twitter le professeur Guy Vallancien à la suite des révélations de presse sur les touchers vaginaux sur patientes endormies.

Ce professeur a réitéré ses propos dans une interview à la BBC (disponible dans son intégralité ici, les propos se trouvant à partir de la dixième minute) en les explicitant:

«Quand j’étais jeune, j’ai été formé comme ça par mes chefs à faire des touchers vaginaux et des touchers rectaux sous anesthésie sans aucun consentement du patient. Car nous pensions à ce moment que le patient faisait confiance au chirurgien. Donc c’était fait dans un bon objectif.  Personnellement, je pense que nous pouvons utiliser parfois le corps du patient pour former. C’est normal, c’est comme cela que nous apprenons. Avons-nous besoin d’un formulaire de consentement? Un de plus? Pourquoi pas. Mais je ne crois pas que cela soit vraiment important.»

Voici une vidéo contenant à partir de la troisième minute un extrait de cette interview:

 

Les étudiants qui se plaignent, des «mal-baisés»

Contacté par Slate et interrogé sur sa pratique au quotidien, le professeur Guy Vallancien a été encore plus clair: «Non, on ne demande pas de consentement du patient à l’apprentissage clinique des étudiants. Si la loi le demande, on le fera!» affirme Guy Vallancien, oubliant ou ne sachant visiblement pas que la loi demande déjà un consentement. Pour ce professeur, un tel accord n’est pas nécessaire, car les étudiants, externes ou internes, «font partie de l’équipe médicale». «Quand vous êtes dans un avion, faut-il demander un consentement spécifique à la présence du pilote?», argumente-t-il. Quand on lui rappelle l’article de loi L1111-4 du code de santé publique, qui dispose que «l’examen d’une personne malade dans le cadre d’un enseignement clinique requiert son consentement préalable», le professeur répond que le texte est «flou»: «Consentement, cela veut dire quoi? Cela veut dire que ce n’est pas écrit, pas signé, la personne peut ne pas avoir entendu ce qu’on lui dit, c’est ma parole contre sa parole. Comprenez-le, le truc a été très bien fait, c’est le consentement le plus flou du monde, s’il n’y a pas écrit que c’est écrit, signé, daté, c’est que ce n’est rien!» Le praticien n’est donc pas au courant non plus que, dans un tel cas, la charge de la preuve, à défaut de consentement écrit, doit être apportée par le médecin.

Ce membre de l’Académie nationale de médecine juge que le débat actuel autour des touchers vaginaux est du «délire». «Si un malade se fait opérer, c’est qu’il a confiance. Les malades comprennent très bien qu’ils participent à l’amélioration globale de la médecine.» «On n’est pas dans l’intime, on est dans l’anatomie», ajoute le praticien, qui plaide pour que les organes soient tous considérés de la même manière, «quel que soit l’orifice». Le professeur de médecine et consultant en urologie se dit prêt à faire signer des consentements, mais s’insurge:

«Vous voyez le travail des secrétaires pour des malades qui s’en foutent! Vous voyez dans quelle société on est en train de rentrer? On rentre dans un monde dégeulasse. C’est une société de cons. On fait un pataquès d’un truc qui n’a aucun intérêt. Il y a des choses plus importantes que ça en santé publique», lâche-t-il.

À la lecture des témoignages cités plus haut concernant son hôpital, son verdict est encore plus lapidaire: selon lui, les étudiants qui se disent mal à l’aise, lorsqu’on leur demande de faire des touchers vaginaux sur des malades auxquels ils n’ont pu demander leur accord au préalable, sont des «mal baisés». «Ce sont des étudiants qui sont mal dans leur peau, il ne faut surtout pas qu’ils fassent de médecine!» s’emporte-t-il...

Un médecin condamné

«Quand les patientes sont réveillées, on leur demande bien entendu leur accord et on leur explique pourquoi les étudiants doivent apprendre et comment. Quand une patiente est endormie, prête à être opérée pour un problème gynécologique, je ne vois vraiment pas en quoi l’examiner et apprendre éventuellement à l’étudiant présent l’examen clinique, base de notre métier [pose problème]», écrivait par ailleurs sur Facebook un autre praticien de cet hôpital, le 3 février dernier, suggérant qu’un consentement à l’apprentissage clinique des étudiants n’était pas nécessaire.

Un médecin de l’Institut Montsouris a déjà été condamné en 2012 pour un défaut de consentement d’une patiente. Celle-ci avait refusé de participer à un programme de recherche du CNRS impliquant la présence d’un technicien, mais le praticien en question n’en avait pas tenu compte. La décision a été confirmée par le Conseil d’État le 19 septembre 2014.

D’autres établissements dotés d’un statut similaire pourraient également être concernés par des défauts de consentement, semble-t-il, si l’on en croit d’autres témoignages qui nous ont été rapportés. Étudiante à Lyon Sud, Isabelle* affirme par exemple avoir procédé dans un centre hospitalier semi-privé à un toucher rectal de pur exercice sur un patient. «Il y a bien eu consentement sur le geste, mais la personne n’était pas consciente que je lui faisais un toucher rectal pour m’entraîner», explique-t-elle.

«C’est mieux pour les patients»

Mais si certains étudiants sont en désaccord avec les exercices qu’on leur demande de faire, d’autres ne trouvent pas choquant que les patients ne soient pas prévenus de leur présence ou du fait que les étudiants pourront être amenés à faire des actes en double, non nécessaires au patient. Et tous ne sont pas enthousiastes à l’idée de faire signer aux patients des feuilles de consentement à leur apprentissage, ou tout simplement de demander. «Cela n’a aucune espèce d’importance que l’externe se soit présenté ou pas au patient. Cela ne me choque pas qu’on puisse faire un TR ou un TV de plus, sans que le patient soit au courant. L’objectif, c’est que l’étudiant apprenne son métier», affirmait en mai dans les colonnes de Libération un interne du CHU Rangueil à Toulouse.

«Des touchers rectaux au bloc (faits par des étudiants), il y en a dans tous les CHU de France! Quel est le préjudice à ce qu’un patient soit examiné deux fois au bloc opératoire? Ça n’est pas gravissime, je ne vois pas où est le préjudice», nous disait alors à cette époque une autre interne, s’inquiétant d’une «judiciarisation» de la pratique médicale, et mettant en avant l’aspect «plus confortable» pour le patient d’avoir à subir des exercices lorsqu’il est endormi plutôt qu’éveillé: 

«Je préfère apprendre à mes étudiants à faire un toucher rectal au bloc plutôt qu’en consultation parce que c’est un geste désagréable. C’est mieux pour les patients.»

«Il n’y a aucune “sexualisation" au bloc»

Si Marina se dit choquée par le fait qu’on ne demande pas le consentement des patients, elle est aussi partagée sur les conséquences que peut avoir une réglementation plus stricte des ces pratiques:

«Maintenant je ne sais pas bien faire un toucher vaginal. J’ai appris en consultation, mais si j’avais fait ces sept ou huit TV en plus, est-ce que cela ne m’aurait pas mieux formée?»

Il y a un décalage entre la manière de penser en médecine et la manière de penser à l’extérieur

Marina, qui a effectué son stage de gynécologie en qualité d’externe à l’Institut Montsouris en 2013

Après quelques discussions avec ses proches, des amies ou de la famille, elle pense quand même avoir fait le bon choix. «Toutes m’ont dit que c’était mieux qu’on leur demande avant, et cela a confirmé mon sentiment qu’il y avait un décalage entre la manière de penser en médecine et la manière de penser à l’extérieur. La médecine, c’est un microcosme avec ses codes, et parfois on est tellement dedans qu’on ne se rend pas compte».

Marina tient aussi à écarter tout «fantasme» qui pourrait assimiler les exercices des étudiants à des gestes de pervers ou des des gestes qui n’auraient pas de but pédagogique. «Il n’y a aucune “sexualisation” au bloc, mais vraiment pas. La dérive, c’est de déshumaniser la patiente et d’en faire un objet d’apprentissage. Les craintes du public de sexualisation sont à côté de la plaque. Les commentaires de patients que j’ai vus sur internet montraient qu’ils ne comprenaient pas le cœur du problème», explique-t-elle, visiblement inquiète des répercussions de ces révélations sur le grand public et sur la communauté des médecins: «Il faut faire attention à ce que cela ne crée par une réaction de repli du milieu médical.»

«Les étudiants ne doivent plus se retrouver confrontés à cela»

Interrogé par Slate, le docteur Henri Cohen, chef service en gynécologie-obstétrique au sein de l’Institut Montsouris, a une toute autre vision et une toute autre pratique que celle de Guy Vallancien:

«En consultation, je demande à chaque patiente si elle accepte que l’externe procède à l’examen. Dans l’immense majorité des cas, elles disent oui. Au bloc, les gens sont endormis, je demande donc aux externes de se présenter avant et de demander l’autorisation avant que l’anesthésie n’ait démarré. L’externe se présente et dit ce qu’il souhaiterait faire. Je me suis demandé s’il fallait faire signer un papier. Mais pour l’instant ce n’est pas fait. Cela pourrait devenir une pratique d’établissement. Si un externe ne s’est pas présenté, je ne lui fais pas faire de geste. Dire ce qu’on va faire et faire ce qu’on va dire: cela relève d’une éducation médicale pour la suite.»

Confronté aux témoignages des deux étudiantes, il les juge «crédibles» et les trouve «remarquables par la conscience» dont ils témoignent. «Les étudiants aujourd’hui ont une sensibilité bien supérieure à celle des anciens. Je ne peux que féliciter ces personnes et féliciter leurs enseignants [en faculté, ndlr]», affirme-t-il. Sans excuser ces pratiques, le professeur Cohen tente de les expliquer: «Lorsque l’on se concentre pour une chirurgie, c’est un mécanisme puissant, nous visualisons à l’avance l’opération et nous sommes totalement absorbés par ce qui va se produire, pour ne pas faire d’erreurs. C’est pour cela que les choses de moindre importance ne sont pas toujours perçues, comme un pilote dans un avion qui n’entend pas les alarmes.» Jugeant que la manière dont l’enseignement à l’hôpital Montsouris s’est passé pour ces étudiantes n’est «pas satisfaisante», il affirme qu’il faudra «travailler dessus et l’améliorer»: «Il faut que cela s’améliore et que les étudiants ne se retrouvent plus confrontés à cela. Des choses banales et évidentes le sont moins quand on est de l’autre côté [sous entendu à l’hopital, ndlr]. Cela montre qu’il y a encore des progrès à faire.»

Pour mieux comprendre ces dérives, leur nature et leur ampleur, il faudrait une étude rigoureuse, inexistante à ce jour. Signée par une cinquantaine de médecins, journalistes et féministes, une tribune exhortait en février la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche à «faire toute la lumière sur cette affaire et les conditions de l’apprentissage pratique des futurs médecins de notre pays». Un rapport sur le sujet de la Conférence des doyens de facultés de médecine doit être remis officiellement demain mardi au ministère de la Santé.

1 — Les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés Retourner à l’article

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