C'est quoi le problème avec les «foutus emails» d'Hillary Clinton?

Hillary Clinton, le 18 octobre 2011 | REUTERS/Kevin Lamarque

Hillary Clinton, le 18 octobre 2011 | REUTERS/Kevin Lamarque

Pour éclaircir nos lecteurs sur ce scandale qui ne cesse de faire son apparition dans les débats, nous avons tenté de répondre aux dix questions que l'on se pose le plus souvent à ce sujet.

Hillary Clinton est le grand vainqueur du premier débat de la primaire démocrate, qui s'est tenu dans la nuit du 13 au 14 octobre 2015. L'ancienne secrétaire d'État a réussi à prendre le dessus sur ses opposants et à s'imposer comme la mieux placée pour succéder à Barack Obama et affronter le futur candidat républicain lors de l’élection présidentielle qui aura lieu en novembre 2016.

Pendant ce débat, elle a d'ailleurs reçu le soutien assez inattendu de Bernie Sanders, son principal opposant dans le cadre du «scandale» de ses emails. Le sénateur démocrate a ainsi affirmé que «les Américains en ont marre d’entendre parler de [ses] foutus emails. [...] Assez parlé des emails, parlons des vrais problèmes des États-Unis». Depuis mars dernier, la candidate démocrate ne parvient pas à se dépétrer de cette affaire. Mais comme peu de monde a l'air de comprendre de quoi il est question de ce côté-ci de l'Atlantique, nous avons tenté de répondre aux questions que l'on se pose le plus souvent à ce sujet.

1.C'est quoi ce scandale des emails?

Hillary Clinton a été secrétaire d’État des États-Unis de 2009 à 2013. Pendant ces quatre ans, au lieu d’utiliser une adresse email state.gov, elle a choisi d’utiliser son email en @clintonemail.com, qu’elle hébergeait sur un serveur personnel. Utiliser un hébergeur privé «la protégeait de demandes via le Freedom of Information Act, assignations du Congrès et d’autres recherches, explique Josh Voorhees sur Slate.com. Le gouvernement fédéral archive régulièrement les documents officiels pour pouvoir fournir un récit juste et exhaustif du processus de décision administratif –pour le gouvernement, les cours de justice et le public. Le gouvernement ne peut pas conserver de documents qu’il n’a pas».

Si la sénatrice avait utilisé son compte email public, personne ne se serait sans doute intéressé à ses emails, à l'exception de quelques journalistes et membres du Congrès participant aux commissions d'enquête.

Mais, depuis, une partie de ses emails privés a été rendue publique. Comme le raconte Jason Voorhees, «le département d'État avait proposé au départ de publier les emails de Clinton (à l’exception de ceux qui étaient classifiés et dont les infos devaient être expurgées) pour que tout le monde y ait accès en janvier 2016, après que l'archive a été analysée dans sa totalité. Un juge fédéral a cependant mis un terme à ce plan originel et ordonné à la place que le département publie les emails en lots mensuels, au fur et à mesure qu'ils étaient approuvés».

Résultat: aujourd'hui, certains ont décidé de les passer au peigne fin. Le Wall Street Journal s'est ainsi doté d'une jolie infrastructure qui permet de fouiller dans les emails qui ont été rendus publics et des articles et des tweets dévoilent un autre aspect du cabinet de la secrétaire d'État.

2.Qui l'a révélé?

C’est le New York Times qui l'a révélé au grand public. Le quotidien américain a publié le 2 mars dernier un article expliquant que l’actuelle candidate à la primaire démocrate utilisait «exclusivement un compte email privé pour gérer ses affaires de secrétaire d’État».

3.Est-ce que c’était illégal?

À l’époque, il n’y avait rien d’illégal à cette pratique. Comme l’expliquait Jamelle Bouie au moment du scoop du New York Times, «quand elle est devenue secrétaire d'État en 2009, l'email ne faisait pas partie des règles sur les archives fédérales»:

«Un peu plus tard cette année-là, cela a changé quand la National Archives and Records Administration a introduit de nouvelles règles “permettant aux employés de traiter des affaires professionnelles sur des comptes email non officiels”, tant qu'ils conservaient les archives dans “dans les systèmes d'archivage appropriés”

Cela aurait cependant été illégal après septembre 2013, mais Hillary Clinton avait déjà quitté son poste de secrétaire d'État. Un article du Wall Street Journal expliquait ainsi que dans ses nouvelles instructions, la National Archives and Records Administration affirmait alors que «les employés fédéraux ne devraient pas utiliser de comptes emails personnels pour conduire des affaires professionnelles, sauf dans des cas limités, comme lors d'urgences quand un officiel ne peut pas accéder à un compte officiel». Résultat, John Kerry est le premier secrétaire d'État à ne pas pouvoir utiliser son adresse email personnelle.

4.Même si ce n’était pas illégal, est-ce que c’était une bonne idée?

Reste que, comme le rappelle Jamelle Bouie, si Hillary Clinton n'a pas enfreint la loi, elle a clairement ignoré son esprit. Ce qui n’était pas une très bonne idée. Jamelle Bouie expliquait dans ce même article que, «si Clinton travaillait avec une adresse email non chiffrée, tout un tas de communications officielles auraient pu être surveillées par une puissance étrangère».

C’était d’ailleurs l’une des inquiétudes du chef de la NSA, l’agence de renseignement américaine, qui a estimé que, «du point de vue des services de renseignement d’une puissance étrangère, cela représenterait une opportunité», avant d’acquiescer à la question d’un sénateur républicain qui lui demandait si ce serveur serait «une priorité majeure pour des services de renseignement étranger».

5.Si ce n'était pas illégal, pourquoi est-ce qu’on en parle autant?

Et si on en parle autant, c’est parce que les opposants politiques numéro un à Hillary Clinton, à savoir les Républicains, ont tout intérêt à faire traîner un peu plus cette affaire, quitte à la relier à Benghazi, en expliquant que l’ancienne secrétaire d’État a supprimé certains des emails liés à cette affaire avec ses emails personnels. Cette affaire est l’une des meilleures choses qui pouvaient leur arriver, car elle leur permet également de rappeler cette notion —que beaucoup estiment absurdes— de culte du secret autour d’Hillary Clinton. C’était d’ailleurs l’un des points abordés par Jamelle Bouie au moment de la révélation de cette affaire. Nous sommes à un mois d’un an d’un possible retour républicain à la Maison Blanche après huit ans d’absence. Et vu ce qu’ont donné les clips de campagne de la dernière élection, on peut être à peu près sûrs que ses opposants ne vont pas oublier Hillary Clinton.

Ensuite, et c’est là surtout l’avis de l’ancienne secrétaire d’État, estime Josh Voorhees sur Slate.com, les journalistes politique ont une prédisposition au scandale qui fait qu’ils sont naturellement attirés par cette histoire.

6.Mais pourquoi est-ce que cela revient mois après mois?

Comme tout bon scandale, cette affaire se déroule en épisodes. Comme le racontait Politico après la dernière vague de publications d’emails, le 30 septembre, «les efforts du département d’État pour rendre publics la totalité des emails de Clinton —un projet réalisé mois par mois en réponse à l’ordre d’un juge fédéral dans une affaire de FOIA— n’est complète qu’à 33% pour l’instant. Plus de divulgations sont prévues mois par mois d’octobre jusqu’à janvier, quand la premier caucus aura lieu pour la primaire démocrate et que la nomination sera vraiment lancée».

7.Il y a quoi dans ces emails?

Dans ces emails, il y a un peu de tout. Sur les 62.320 messages, elle en a remis 30.490 au département d’État, détaille Slate.com. Comme le racontait CNN en septembre dernier, «la plupart des emails sont inoffensifs. On peut y lire des demandes de rendez-vous de Clinton, le fait qu’elle demande de caler ceux avec son coiffeur. [...] Mais les emails offrent également un aperçu des contacts les plus proches de Clinton. [...] Beaucoup des emails sont en partie ou en totalité expurgés. Cela rend difficile de savoir quelles conversations se sont déroulées en coulisse alors que Clinton navigait en eaux troubles».

On a également trouvé des passages sur Nicolas Sarkozy, BHL et la Libye, comme le dévoilait Mediapart en juin dernier.

Les 31.830 restants qu’elle et son équipe ont estimé être des messages «personnels» ont été supprimés. Mais contrairement à ce qui avait été annoncé au départ, ces messages ont pu être récupérés par le FBI. Le petit problème, c’est que, parmi ses 31.830 messages, il est possible que certains aient été supprimés par erreur –ou exprès, selon où vous vous placez.

8.Pourquoi parle-t-on de Benghazi?

Le 11 septembre 2012, une attaque a coûté la vie à Christopher Stevens, l'ambassadeur américain en Libye, et trois autres Américains. Depuis les Républicains, qui considèrent que l’administration Obama –et Hillary Clinton, alors secrétaire d’État– a fait plusieurs fautes et a menti, les attaquent régulièrement et demandent à ce que la vérité soit faite dans cette affaire. Quel rapport avec les emails d’Hillary Clinton? Eh bien, comme le racontait le New York Times quand il a révélé le scandale des emails, «cela a été découvert par la commission d’enquête du Congrès sur Benghazi alors qu’elle cherchait les correspondances entre Mme Clinton et ses assistantes à propos de l’attaque».

9.Est-ce que cela intéresse les électeurs américains?

Selon Hillary Clinton, rien de tout cela n’intéresse les Américains –même si la candidate à la primaire démocrate a tenu à s’excuser de ses actions au début du mois de septembre. Ce 13 octobre, Bernie Sanders, son principal adversaire pour l’investiture démocrate, est venu à sa rescousse et affirmé que «les Américains en ont marre d’entendre parler de [ses] foutus emails. [...] Assez parlé des emails, parlons des vrais problèmes des États-Unis».

Pour autant, rappelle, Josh Voorhees sur Slate.com, dans un sondage qui date d’août dernier, 63% de ceux qui se déclarent indépendants et environ 30% des démocrates estimaient que Clinton a fait une faute en utilisant un compte email et un serveur privés.

10.Est-ce que cela pourrait lui coûter l’élection?

Difficile de dire si cela peut lui coûter l’élection. Sur FiveThirtyEight, Nate Silver rappelait qu’il n’y a pas eu de changement soudain dans les sondages, comme on peut le voir habituellement en cas de gros scandale. Il précise également que les Clinton se retrouvent régulièrement accusés de «scandale» au beau milieu d’une course à l’élection présidentielle.

Cependant, la totalité des emails n’a pas encore été rendue publique et, si l’un d’entre eux venait à prouver que la secrétaire d’État a délibérément cherché à entraver l’enquête sur Benghazi –ce que les Républicains pensent–, alors cette affaire pourrait prendre une toute autre tournure. Si on en reste à des révélations sur l’aperçu du travail quotidien d’un secrétaire d’État, il y a de grandes chances que cela ne joue aucun rôle.

Cet article est grandement inspiré de l'excellente explication de Jason Voorhees sur Slate.com. Nous conseillons grandement à ce qui veulent aller plus loin de la lire.

 

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