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À Rivesaltes, ce 16 octobre a des allures de 11 janvier

Le camp de Rivesaltes (M. Hédelin / Région Languedoc-Roussillon).

Le camp de Rivesaltes (M. Hédelin / Région Languedoc-Roussillon).

L'inauguration d'un mémorial du camp d'internement nous rappelle comment, il y a vingt ans, la mémoire de ce lieu fut réveillée par un scandale, et comment on tenta de l'étouffer.

Le 11 janvier, c'est par où? Entre le triomphe en librairie d'un brûlot antisémite, les débats sur la race blanche, les paniques quant aux réfugiés, vous avez peut-être été en quête de ses nouvelles. La bonne nouvelle, c'est qu'une trace en est présente ce vendredi 16 octobre, qu'elle parle encore d'une information libre envers et contre tout. La mauvaise, c'est qu'elle est résiduelle, individuelle et non collective. C'est l'histoire d'un journaliste, Joël Mettay, qui a eu contre lui les services de l’État et quasiment toutes les «élites» de l'époque. Et qui a assez résisté pour que les dominants soient obligés de changer de pied.

Ce vendredi, Manuel Valls vient inaugurer le mémorial de Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales. On a déjà parlé dans cette chronique de ce camp où, de 1939 à 2007, furent entassés républicains espagnols, juifs européens, collaborateurs, prisonniers de guerre allemands, supplétifs indochinois, guinéens, harkis puis immigrés clandestins. Reste à raconter comment la mémoire de ce lieu fut réveillée par un scandale, et comment on tenta de l'étouffer.

L'histoire à la déchetterie

Quand on pense «liberté de la presse», notre imaginaire mobilise les images des «Hommes du président»: c'est l'idée de la «grande presse» que représenterait par excellence les grands quotidiens nationaux. Le 7 janvier a bien montré que cela est plus complexe, mais, en l’occurrence, ici l'histoire commence dans la presse quotidienne régionale.

Sous la signature de Joël Mettay, le quotidien roussillonnais L’Indépendant du 8 mai 1997 révèle qu’un particulier a trouvé à la déchetterie de Perpignan des liasses de documents originaux relatifs aux internés juifs du camp de Rivesaltes et à leur déportation. Le préfet de Perpignan réagit.

Mais, ce préfet, c'est Bernard Bonnet, qui, peu après, envoyé en Corse, deviendra fameux en envoyant des gendarmes brûler des paillotes. La rumeur dit qu'il est là pour nuire à Jean-Paul Alduy, maire divers droite qui a eu le toupet de souffler la mairie aux chiraquiens. Il l'a fait dans un climat tendu, la campagne électorale de 1993 ayant été marquée par la profanation du cimetière juif de la ville, que le Front national a dénoncé comme une machination pour lui nuire. La rumeur diffamatrice circule encore: la profanation aurait été commandée par celui qui a gagné l'élection.

Alors, quand le préfet réagit, ce n'est pas pour dire la consternation de la République face à ces archives de la persécution antisémite jetée aux ordures. Il s’appuie sur la sale rumeur et assène que «quatre ans après la profanation du cimetière juif à Perpignan, le 11 juin 1993, la mémoire collective est à nouveau profanée» et précise que la directrice des archives départementales tiendra l’après-midi même une conférence de presse.

Cette dernière ne fait pas un mea culpa mais attaque. Elle déclare qu’il y a eu violation de la loi de janvier 1979 faisant obligation de remise des documents publics à l’administration des archives, que les documents publiés ne sauraient provenir d’un vol réalisé au sein des archives, puis elle s’interroge quant à la publication de ces documents dans la presse et quant au fait que Joël Mettay ne l'ait pas contactée. Alors qu'il est mis en cause, le journaliste débarque à la conférence avec l'employé municipal qui a trouvé les documents et les lui a apportés. L'employé explique que puisque l'administration avait jeté ces papiers, il n'a pas songé qu'elle puisse vouloir les récupérer. Il s'est tourné vers la synagogue de Perpignan, qui n'a pas réagi. Finalement, il a pensé que les amener à la presse était la meilleure solution pour que cette mémoire ne soit pas perdue; car ce camp là, tout le monde l'avait oublié, nul n'en parlait.

Conspirationnisme et art du lynchage

Alors que la presse nationale relaie l'invraisemblable jet d'archives, la contre-attaque vise la publication des faits. La thèse complotiste et le syndrome du soupçon s'avèrent hégémoniques. En pleine campagne des législatives anticipées, le FN se saisit des arguments grâcieusement offerts et de cette «manipulation politique qui rappelle le coup de 1993». Le chef de file local des chiraquiens, Claude Barate, déclare que «comme en 1993, en pleine période électorale, il y a tentative de manipulation».

Quatre ans après la profanation du cimetière juif à Perpignan, le 11 juin 1993, la mémoire collective est à nouveau profanée

Le préfet Bonnet, en 1997

Le préfet et des représentants d’associations juives adoptent des positions particulièrement offensives, tout comme les concurrents d'alors du Midi libre. Bernard Bonnet affirme qu’on a «voulu faire un coup en choisissant de diffuser ce document en pleine campagne électorale». Il choisit de porter plainte contre Joël Mettay et l'employé municipal pour «recel» d’archives, et requiert une enquête de la Police Judiciaire. Serge Klarsfeld apporte son aura au jeu préfectoral. Il reprend le discours des services départementaux en affirmant que les documents n’apporteraient rien de très nouveau sur le plan de la connaissance historique et en mettant en cause leur découverte dans une décharge. Selon lui, ils proviendraient d’un employé aux écritures de la préfecture dont les héritiers auraient trouvé les documents chez lui.

Le rapport de la Police judiciaire est accablant pour la thèse conspirationniste et montre avant tout la légèreté dilettante des services administratifs. Les archives du camp de Rivesaltes avaient été entreposées à la prison de Perpignan, explique-t-il, et tout le monde les oublia. Lorsqu’en 1995, la mairie rachète les locaux, les responsables des archives municipales constatent la présence de stocks d’archives relatives à la Seconde Guerre mondiale et à l’internement. Ils avisent la direction des Archives départementales. Celle-ci leur répond qu’elle va faire procéder à l’enlèvement des pièces en quelques jours.

L’affaire s’étiole et s’étale, et, au printemps 1996, le service municipal de propreté urbaine intervient et ramasse le container où sont déposées les archives. Quand, en mai 1996, les cadres des archives départementales reviennent, il n’y a plus rien. Sans guère s'en soucier, chacun repart à ses occupations. C’est donc à la déchetterie que deux employés, découvrent des chemises bleu pâle attachées par des ficelles et contenant de vieux papiers... Ils les inspectent. Ils considèrent que les documents ne doivent pas être détruits et les extraient du lieu.

Aucun complot là bien sûr, ni aucun rapport avec la profanation du cimetière: la dénonciation du montage et l'invention d'autres origines aux documents étaient fantasmagorie des naïfs et coup de billard politique des cyniques.

Notre éthique contre la leur

L'article du 8 mai 1997 aura des conséquences imprévues. Le jour même, l'écrivain Claude Delmas lance l'idée d'un mémorial. Une pétition appuie l'idée, avec les signatures du philosophe Edgar Morin ou du comédien Michel Boujenah. Le camp sort de l'oubli. Il devient un élément constructif de l'identité locale, un enjeu politique qui trouve son achèvement en 2015 par cette inauguration officielle d'un musée ayant coûté 23 millions d'euros.

Le scandale attire l'attention d'une étudiante, Anne Boitel, qui réalise la première étude du site pour sa période 1941-1942, travail d'excellence devenu rapidement un ouvrage (Le Camp de Rivesaltes 1941-1942, paru en 2001 aux éditions Mare nostrum). Il est paru en même temps que la première tentative d'écrire un récit complet du camp, qui fut entreprise par Joël Mettay (L'Archipel du mépris, Trabucaire).

Il est vrai qu'il avait du temps. Non soutenu par la corporation, attaqué par l’État pour avoir montré son dysfonctionnement, diffamé matin et soir, l'homme rend sa carte de presse. Il lâche alors ce qu'il n'avait pas dit dans le feu de la polémique, à savoir que pour le petit-fils d'un grand-père mort à Auschwitz, les accusations de «profanation», de «complot», étaient des plus déplaisantes. Changeant de métier, il fonde sa maison d'édition, dont le dernier ouvrage porte justement sur les manipulations mémorielles de la Guerre d'Algérie (dans le camp de Rivesaltes, c'est désormais le souvenir de sa période harki qui prédomine).

La mémoire vit ses derniers cahots: la même année que la parution de ces ouvrages, l'opinion locale s'émeut d'un projet d'épandage des boues d'une station d'épuration sur le site du camp. Des boues. Le projet de mémorial parut alors plus pertinent... Avec Abderahmen Moumen, nous avons procédé à des recherches historiques sur les diverses périodes du lieu, matière à la parution, en cet hiver 2015, d'un ouvrage de synthèse, chez le même éditeur que Joël Mettay[1]. Les temps ont changé: les entrepreneurs de mémoire nous ont adressé des messages pour nous dire que le lieu était pour eux, et qu'ils ne voulaient pas de la sortie d'un tel livre. Déconcertante agitation, mais signe que lorsque les conditions changent, les attitudes des bureaucrates et des dominants ne changent pas quant à elles.

Être Charlie,
c'est préférer
la subversion aux subventions,
la société libre
aux bureaucraties dociles, Joël Mettay aux préfets zélés

Si on a commencé l'année avec «l'esprit du 11 janvier», celui-ci n'a donc guère duré. Mais si on a beaucoup posé la question «Qu'est-ce qu'être Charlie?», il est possible que cette histoire y réponde quelque peu aujourd'hui. Être Charlie, c'est préférer la subversion aux subventions, la société libre aux bureaucraties dociles, Joël Mettay aux préfets zélés, sa liberté et celle des autres au conformisme liberticide.

C'est comprendre que sans un employé de déchetterie et un journaliste dotés de sens civique il y a 18 ans, il n'y aurait ce vendredi nul hommage national aux républicains espagnols, aux juifs européens, aux harkis, aux réfugiés, à tous ceux qui, persécutés, vinrent chercher asile, et que nous ne traitâmes pas à la hauteur de leur espérance.

Les boues s'épandraient, les bourgeois s’accommoderaient, comme toujours.

À n'en pas douter, certains des Espagnols qui furent à Rivesaltes y chantèrent cet hymne: «Negras tormentas agitan los aires / Nubes oscuras nos impiden ver / Aunque nos espere el dolor y la muerte / Contra el enemigo nos llama el deber /El bien más preciado es la libertad /Hay que defenderla con fe y valor.»[2] Si quelqu'un en connaît une traduction syrienne, nous pourrons sans doute la chanter un jour.

1 — Ouvrage sur lequel nous ne touchons pas de droits d'auteur Retourner à l'article

2 — «Des tempêtes noires agitent l'air / De sombres nuées nous empêchent de voir / Même si nous attendent la douleur et la mort / Le devoir nous appelle contre l'ennemi / La liberté est le bien le plus précieux / Il faut la défendre avec foi et courage.» Retourner à l'article

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