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D'Azincourt à Shakespeare, la légende du poireau gallois

REUTERS/Dylan Martinez.

REUTERS/Dylan Martinez.

Le poireau est un symbole national du Pays de Galles mais contrairement à la légende, cela n'a rien à voir avec la célèbre bataille, dont on s'apprête à fêter les 600 ans.

Chez moi, en Artois, on raconte que lors de la bataille d’Azincourt, en 1415, l’ennemi britannique se trouvait dans un champ de poireaux avant l'assaut. Pour être distingués des Anglais par les Français, les Gallois ont accroché le légume à leur casque. Le poireau est alors devenu l'emblème national du Pays de Galles.

A quelques heures de son match contre l’Afrique du Sud en quarts de finale de la Coupe du monde et une semaine avant les 600 ans de la fameuse bataille, il est temps de fact-checker les souvenirs d’une vieille visite guidée dans la commune d'Azincourt. 

La bataille 

25 octobre 1415. La pluie martèle le sol accidenté. Seuls quelques centaines de mètres séparent les Français des Anglais épuisés, en campagne depuis plusieurs mois et qui viennent de prendre Harfleur. L'armée française leur barre la route à Azincourt alors qu'ils se dirigent vers Calais.

Selon Anne Curry, professeure d'histoire médiévale à l'Université de Southampton et auteure d'Agincourt: Great Battles Series, publié en août 2015, les Anglais étaient environ 8.500; les Français 12.000. «Certains historiens pensent même qu'ils étaient 15.000», précise-t-elle. Les troupes anglaises sont majoritairement constituées d'archers tandis que les Français possèdent plus de 9.000 hommes en armes. 

«Ce sont ces archers qui ont causé le plus de pertes chez les Français, raconte la chercheuse. Mais beaucoup sont aussi morts par suffocation, écrasés par les soldats qui tombaient.» D'autres historiens pointent le poids des armures ou le manque d'organisation des troupes françaises. Toujours est-il qu'Azincourt restera notre plus grande défaite pendant la guerre de Cent ans. 

Les poireaux

Jusqu'ici, pas de trace de poireaux. «J'ai bien peur que cette histoire ne soit pas vraie», avance Anne Curry avec diplomatie. Aucune source historique ne mentionne cette anecdote. 

Par contre, ces sources évoquent des soldats anglais «travaillés de faim et de froid», rapporte Christophe Gilliot, directeur du Centre historique médiéval à Azincourt. Le roi Henri V d'Angleterre demande à ses troupes de ne préparer que huit jours de vivres pour parcourir la distance qui sépare Harfleur de Calais. Mais dès le 7 octobre, les troupes anglaises sont harcelées par l'armée française et sont contraintes d'emprunter un chemin considérablement plus long.

«Alors, le 25 octobre, c'est une armée en déroute et affamée qui affronte les Français. Sous-alimentés, les Anglais n'auraient pas accroché les poireaux à leurs casques s'ils en avaient trouvés, ils les auraient mangés!», s'amuse le directeur du musée d'Azincourt.

Ils n'auraient pas accroché les poireaux à leurs casques s'ils en avaient trouvés, ils les auraient mangés

Christophe Gilliot, directeur du Centre historique médiéval d'Azincourt 

«Les archers étaient des gens du peuple, poursuit-il, ils n'avaient souvent pas de casques. Et quand ils en avaient un, il s'agissait d'une cervelière ou d'un bassinet sur lesquels il est très difficile d'accrocher quelque chose.»

La pièce

Mais si cette légende persiste, c'est parce qu'elle apparaît dans Henry V de William Shakespeare, écrit vers 1599. Cette pièce de théâtre raconte la vie du monarque d'Angleterre et les évenements qui suivent la bataille d'Azincourt. Dans la scène 7 de l'Acte 4, on peut lire:

Le roi Henri. Grâces en soient rendues à dieu et non à notre force! Comment nomme-t-on ce château qui est tout près d'ici.

 

Montjoie. On l'appelle Azincourt.

 

Le roi Henri. Eh bien, nous nommons cette bataille la bataille d'Azincourt, livrée le jour de la saint Crépin.

 

Fluellen. Plaise à votre majesté, votre aïeul de glorieuse mémoire, et votre grand-oncle, le prince Noir, à ce que j'ai lu dans les chroniques, ont livré ici, en France, une fameuse bataille.

 

Le roi Henri. C'est vrai Fluellen.

 

Fluellen. Votre majesté dit vrai. Si votre majesté se le rappelle, les Gallois firent merveille ce jour-là dans un jardin ou croissaient des poireaux; ils portaient tous des poireaux à leur coiffure de Monmouth, et vous savez que jusque aujourd'hui cette coutume s'est conservée en mémoire de ce fait d'armes. J'ai la certitude que votre majesté ne rougit pas de porter le poireau à la saint David.

Dans ce texte, Fluellen fait référence à la bataille de Crécy (1346), gagnée par les Anglais contre les Français au début de la Guerre de Cent ans. Les archers y auraient combattu... dans un champ de poireaux.

Mais la première légende qui crée un lien historique entre le poireau et les Gallois daterait du VIe siècle. Saint David, saint patron du Pays de Galles, aurait demandé aux Britanniques d'arborer un poireau sur leur casque pour se différencier des Saxons. 

L'emblème

Encore aujourd'hui, les Gallois brandissent fièrement le légume à tous les matchs de rugby et chaque 1er mars lors de la Saint David. «Mais le pourquoi est une question très difficile», répond Adam Chapman, auteur de Welsh Soldiers in the Later Middle Ages, 1282-1422:

«Le vert et blanc étaient les couleurs de l'uniforme de la famille des Tudor, à la fin du XVe siècle. Les Gallois présents à la bataille de Crécy portaient également des uniformes verts et blancs. Au XIIIe siècle, les princes de Gwynedd, au nord du pays de Galles, habillaient leurs courtisans et leurs soldats avec ces mêmes couleurs. Alors les poireaux, bien sûr, sont verts et blancs, mais il ne sont mentionnés comme symbole gallois qu'à la fin du XVIe siècle.» 

Ces approximations historiques n'empêcheront pas les supporters de venir déguisés en poireaux pour mieux soutenir les Gallois, qui tenteront samedi de poursuivre leur chemin vers la finale.

Une première version de ce papier notait par erreur que l'emblème du poireau se trouvait sur le maillot de l'équipe de rugby du Pays de Galles (mise à jour le 19.10.2015).

 

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