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Samedi, le rugby français affiche son amateurisme

Déception du XV de France à la fin du match de la Coupe du monde 2015 contre l’Irlande, le 11 octobre 2015, à Cardiff, au Pays de Galles | Reuters/Toby Melville

Déception du XV de France à la fin du match de la Coupe du monde 2015 contre l’Irlande, le 11 octobre 2015, à Cardiff, au Pays de Galles | Reuters/Toby Melville

Le Championnat de France de rugby redémarre le week-end où la Coupe du monde entre dans sa phase à élimination directe. Ces «doublons» illustrent l’incapacité des dirigeants du rugby français à dégager un projet de long terme pour leur discipline.

C’est le dernier bastion de l’amateurisme. L’ultime zone grise où le rugby de papa demeure; la dernière ligne de résistance au plus élémentaire bon sens dans un sport devenu ultra-professionnel. Les doublons: tel est le joli nom de ces inepties qui rendent le calendrier du rugby français indéchiffrable. Ils vont effectuer leur grand retour cette semaine, au moment où les choses sérieuses débutent pour la Coupe du monde. Le fan absolu de rugby pourra se gaver. L’amateur occasionnel se demandera encore comment une telle pagaille est possible. Et le joueur international, condamné à l’exploit contre les All Blacks, traînera derrière lui quatre saisons organisées en dépit du bon sens. On lui aura fait croire qu’il a été préservé avec un plafond artificiel de trente matches annuels en club. Il aura en réalité dépensé beaucoup d’énergie entre deux loyautés, celle de son club qui le paie, et celle du Coq dont il rêve depuis son enfance.

Imaginez, la veille du France - Allemagne de Coupe du monde de football, que votre chaîne à péage préférée programme un PSG - OM d’où seraient soustraits les joueurs parisiens et marseillais retenus par Didier Deschamps. Pour une industrie qui a basé son développement sur des droits TV survitaminés, cela n’aurait pas de sens. Cela n’en a pas. Sauf dans le rugby français, où ce schéma se reproduit plusieurs fois par an, sept fois cette saison. À la veille du France - Nouvelle-Zélande de Coupe du monde samedi 17 octobre, le Top 14 retrouvera les terrains avec six rencontres. À quelques heures du quart de finale de Cardiff, un Brive - Toulon aura occupé les antennes du groupe Canal+. «Nos structures ne sont pas encore celles d’un sport très pro, nous disait à la fin de l’été Pierre Rabadan, capitaine du Stade Français, sacré champion de France la saison dernière. Le manque d’un calendrier clair en est la preuve.»

Micmac schizophrénique

À l’originale de ce surplace, il y a la gouvernance du rugby français, séparée en deux instances. À gauche, la Fédération française de rugby (FFR), qui organise notamment l’activité de l’équipe de France. À droite, la LNR (Ligue nationale de Rugby), qui gère le rugby des clubs pros. Plus que les institutions, les chapelles et les hommes qui les défendent donnent au rugby français toute sa schizophrénie. Les autres sports collectifs sont organisés selon le même modèle et ne tombent pas dans cet incompréhensible micmac (même s’ils ont aussi, à l’instar du football, d’autres psychodrames entre pros et amateurs).

À la tête de la FFR, Pierre Camou, 70 ans, s’accroche au projet fédéral consistant à créer son nouveau stade à Ris-Orangis pour sortir le XV de France du Stade de France. Cela possède, entre autres intérêts, la vertu de repousser à plus tard la question d’une nouvelle répartition du pouvoir économique sur les joueurs internationaux. À la tête de la LNR, Paul Goze, 65 ans, fidèle porte-voix des intérêts des clubs. Les deux sont des bénévoles non salariés. Ils sont régulièrement brocardés par les nouveaux entrepreneurs du rugby, en on ou en off, pour leur capacité à entretenir une culture de la réception généreuse et du déplacement de confort plutôt que pour leur approche visionnaire du rugby pro français.

Imaginez, la veille du France - Allemagne de Coupe du monde de football, que votre chaîne programme un PSG - OM d’où seraient soustraits les joueurs parisiens et marseillais retenus par Didier Deschamps

La campagne pour la présidence de la FFR en décembre 2016 s’est ouverte sur ces thèmes, avec Bernard Laporte dans le rôle de dynamiteur. «Une chose qui me déplaît, déjà constatée quand j’étais secrétaire d’État aux sports, c’est que des gens accaparent des fédérations et passent leur temps à être réélu plutôt qu’à faire les choses, disait-il à 20minutes en juin. Il faut des gens neufs, plus jeunes, plus à même de comprendre les choses de notre époque. Quand tu sais qu’il n’y a qu’une seule liste qui se présente depuis trente ans, ça veut dire ce que ça veut dire. C’est l’ancienne URSS. […] Des chefs d’entreprise comme Mourad Boudjellal à Toulon ou Mohed Altrad à Montpellier ont pris les clubs professionnels en main. Le problème à la Fédération, c’est que nos dirigeants ne sont pas au niveau de ces gens-là.» Si la Ligue ne veut pas améliorer la ventilation des dates, la Fédération le fera de force, affirme Laporte. «Si j'ai l'honneur d'être élu président de la FFR, je mettrai tout le monde autour de la table pour rationaliser le calendrier, a-t-il dit au JDD. Il faut réduire le championnat à douze clubs et faire une finale entre les deux premiers du classement. C'est bien sûr à la Ligue (LNR) de le faire, mais je pèserais dans ce sens si j'étais en charge. Rappelons qui commande: la Fédération, qui délègue les pouvoirs d'organisation à la Ligue.»

«C’est la faute au Top 14»

Dans les faits pourtant, le pouvoir appartient aux détenteurs du porte-feuille, en rugby comme ailleurs. La Ligue a besoin d’enrichir quatorze clubs. Elle a besoins de matches à élimination directe. Elle veut trente-deux dates dans le calendrier pour justifier son économie. Ces dates, la LNR les a, elle les garde, et tant pis pour les doublons qui transforment le management de l’équipe de France en discussions hyper tendues où se mêlent pointillisme juridique, compromis politiques et pis-allers sur la plan sportif. «L’intérêt premier des clubs n’est pas celui de l’équipe de France, bien qu’à mes yeux il le soit en réalité, nous dit Rabadan. Le développement du rugby des clubs ne pourra passer que par une équipe de France qui marche et un calendrier qui coulisse en fonction. Il faut en finir avec les joueurs tiraillés.» Le contraire d’aujourd’hui. Laporte appelle ça «remettre l'équipe de France au centre du village».

Les statuts de la FFR affirment que l’équipe de France est la priorité du système «dans l’intérêt supérieur du rugby». Mais «le centre du rugby français, c’est le Top 14, pas l’équipe de France, insiste Rabadan. L’argent est dans les mains des clubs. Ceux qui font le Top 14, ce sont les patrons d’industrie ou les sociétés qui possèdent les clubs. Ils impulsent le marché mondial des transferts. La Fédération n’arrive pas à mettre l’équipe de France au centre du rugby français».

De fait, ce système qui écartèle les meilleurs joueurs entre deux loyautés est quasiment unique au monde. Partout sur la planète les joueurs de rugby n’ont qu’un seul employeur et c’est souvent la fédération, qui pilote la sélection et laisse les joueurs à la disposition de leurs clubs ou leurs franchises une fois que le maillot national est servi. Seuls deux pays ont instauré une double dépendance chez les joueurs. L’autre est l’Angleterre, où les joueurs sont plus protégés. La Aviva Premiership est composée de douze équipes et commence sa phase finale au stade des demies, soit six dates en moins que le Top 14. Ses profits et ceux de la RFU font de la préparation des internationaux un non-sujet. «Dans toutes les autres nations, les mecs ont des saisons (en club) de six mois et demi», énonce Rabadan. Le Top 14, lui, s’écoule sur dix mois, d’août à juin, une période pendant laquelle le XV de France doit caler deux tournées internationales (novembre et juin) puis le Tournoi des VI Nations (février-mars). Et, accessoirement, se préparer à les jouer.

Le développement du rugby des clubs ne pourra passer que par une équipe de France qui marche et un calendrier qui coulisse en fonction

Pierre Rabadan, ex-capitaine du Stade Français

«Il ne faut pas s’étonner de prendre des branlées pendant trois ans et demi et d’être performants à la Coupe du monde, ajoute Rabadan. La Coupe du monde, c’est le seul moment où on a la même préparation que les autres. Cela dit, ces saisons cumulées sur cinq ou six ans, cela fait des différences fondamentales sur la préparation physique, sur la technique et l’accomplissement du joueur.» Après un miracle avec la finale de la Coupe du monde 2011, cela commence à se voir. Le sélectionneur Philippe Saint-André le dira au moment d’expliquer son bilan. La question reste de savoir quand: le souligner trop tôt pourrait le faire passer pour un mauvais perdant. Mais il le répétera. Les années Saint-André (2011-2015) ont été celles de l’excuse «c’est la faute au Top 14». Le sélectionneur des Bleus est souvent raillé sur les réseaux sociaux pour sa faculté à sortir ce parapluie. Sans que cela le dédouane sur ses parti-pris techniques très restrictifs, il n’a pourtant pas tort. L’attitude de son successeur, Guy Novès, militant éternel d’un calendrier rationalisé, sera scrutée de près sur le sujet. Le Toulousain est moins doué pour faire dans le consensuel.

Compétition tronquée

Les alternatives existent. Au-delà du Top 12 promu par Laporte, un Top 16 avec deux groupes de huit introduirait plus de respiration dans le calendrier. Canal+ aurait moins d’affiches dans la saison, mais n’aurait que des vraies affiches avec toutes ses stars. Jusqu’à présent, ces velléités se sont heurtées au besoin des clubs de remplir les stades en multipliant les dates. L’économie de la plupart d’entre eux est délicate voire déficitaire, malgré la présence de mécènes dans leur environnement. Ils ont besoin de ce stock de matches pour justifier leur effectif pléthorique et les salaires de leurs joueurs non internationaux qui, sans ce calendrier, joueraient trop peu de rencontres pour justifier leurs émoluments. Gratter du côté des Coupes d’Europe est une option séduisante sur le papier. Elle consomme beaucoup trop de dates pour le nombre de clubs qu’elle intéresse vraiment et n’a pas réussi à créer d’histoire forte avec le grand public. Mais puisqu’elle est rentable dès le premier match pour les clubs participants, la solution ne séduit personne.

Et puis, les doublons ont aussi leurs partisans, qui ne voient pas le problème. Max Guazzini, vice-président de la LNR, milite pour leur permanence au titre, justement, du développement du rugby français. Il connaît de près ses désagréments pour avoir confié des brochettes d’internationaux au XV de France dans les années 2000, au sommet de sa gloire avec le Stade français. «J’ai même fait arrêter le championnat en 1999 (année de Coupe du monde) parce qu’on perdait tous nos matches, ce qui a fait durer la saison jusqu’à mi-juillet, sourit-il. Mais c’est aussi une fierté d’avoir ses joueurs en équipe de France. Quand ils reviennent, cela élève leur niveau de jeu après avoir été confrontés à des adversaires plus forts. Je n’oublie pas ça même si, au début, bien sûr, je ne comprenais pas.» Le président de Toulon Mourad Boudjellal est moins philosophe. «Quand je paye pour aller voir le XV de France, puisque la FFR ne daigne pas m’inviter, je paie pour un spectacle que je finance puisque c’est moi qui rémunère les joueurs qui sont sur la pelouse.»

C’est aussi une fierté d’avoir ses joueurs en équipe de France. Quand ils reviennent, cela élève leur niveau de jeu

Max Guazzini, vice-président de la LNR

Il y a deux ans, Guazzini a même proposé la mise en place d’un Top 15, sur lequel il n’a pas été suivi. «Réduire le nombre de clubs serait réduire la géographie du rugby. On ne gagnerait pas tellement, et avec dix clubs pros, on perdrait sur l’implantation géographique du rugby. Notre combat est justement de le développer. Les doublons, c’est comme ça depuis que le rugby est professionnel, on fait avec, ça sert à rien de pleurer. Il s’est développé malgré ça, le rugby.»

Dans cette histoire, le stoïcisme de Canal+ est chose remarquable. Le diffuseur paie des droits chers pour une compétition tronquée. «Les doublons sont une arnaque, une tromperie sur la marchandise, affirme Pierre Salviac, aujourd’hui chroniqueur au Point après avoir longtemps commenté le rugby sur France Télévisions. On fait payer des chaînes de télé et des abonnés pour voir des acteurs qui ne sont pas à l’affiche.» Le rugby français, sur recommandation des médecins, a sanctuarisé huit semaines sans compétition pour les joueurs dans des saisons qui en feraient théoriquement quarante-sept, une fois cumulées les dates incompressibles du calendrier. Quand ils auront fini la Coupe du monde, les trente Bleus partiront en vacances. La raison voudrait que ce soit pour plusieurs semaines. Mais dans le rugby français, le jeu a ses raisons que la raison ignore. Les Bleus sont coupés de leur principal employeur depuis le début du mois de juillet. Un tiers du Championnat se sera déroulé sans eux.

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