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Une équation peut-elle résoudre nos problèmes de cœur?

Love | D. Sharon Pruitt via Flickr CC License by CC

Love | D. Sharon Pruitt via Flickr CC License by CC

1 + 1 = 1 pour toujours. Ou pas. Pour y voir plus clair dans nos histoires d'amour, c’est maintenant vers la science que l’on se tourne. Pas forcément la panacée.

Pindriði et Sigríður sont amoureux fous (et islandais, donc). Mais manque de bol, une entreprise au monopole planétaire a inventé un système capable de déterminer qui est l’âme sœur de chaque être humain grâce à un procédé scientifique. Et bien sûr, en ce qui les concerne, le résultat est négatif: ils ne sont pas faits l’un pour l’autre. Que faire? Rester avec cette erreur de parcours et conserver leur libre arbitre ou accepter de se séparer face à la toute-puissance de la science? 

Contrairement aux deux héros de LoveStar, le premier roman d’Andri Snær Magnason (islandais, lui aussi), beaucoup d’amoureux aimeraient savoir s’ils ont fait le bon choix, si la personne est LA personne ou juste une perte de temps dont on peinera à se souvenir du prénom dans quatre ans. Mais si, dans notre monde, la martingale pour savoir à coup sûr si on a décroché le gros lot n’existe pas encore, de nombreux labos se penchent sur la question et tentent de résoudre l’équation amoureuse. Quitte à enfermer l’amour dans une formule un peu ringarde.

Le grand flou statistique

Rire ensemble, c’est le signe que votre relation va durer, selon l’université de Caroline du Nord. Se marier avant la trentaine, c’est diminuer les risques de divorce, d’après l’université de l’Utah. Et on ne vous parle même pas des couples s’affichant ensemble sur Facebook qui sont quasi assurés de passer les six mois, selon l’université du Wisconsin-Madison. Chaque jour, les sites d’infos sont inondés d’études sur l’amour, venues tout droit d’universités américaines et publiées par des revues scientifiques plus ou moins réputées avant d’être vulgarisées à outrance pour un maximum de clics. 

L’amour conjugal est devenu si confus, si incertain, que les lecteurs se jettent sur ces recherches qui leur donnent l’impression qu’ils peuvent gérer

Ty Tashiro

Contrairement à Brody Jenner qui a usé de son flair pour prédire la rupture entre sa demi-sœur (Kourtney) et l’ex de celle-ci (Scott Disick), les chercheurs, eux, s’en remettent aux statistiques pour percer les mystères de l’harmonie conjugale. Comme en 2013, quand un ingénieur Facebook annonce, après avoir passé 1,3 million de comptes au peigne fin, la mise au point d’un algorithme capable d’évaluer la solidité des couples, basé sur leurs interconnexions. 

Tomber amoureux en 36 questions

Toutes ces études portent en creux la même promesse: l’amour peut se résumer à une équation. Un ensemble d’éléments tangibles plus rassurant qu’une chimie bouillonnante et plus palpable que l’électricité d’un coup de foudre. Un espoir de rationalisation particulièrement en vogue en pleine Tindermania où on nous promet que l’amour est à portée d’algorithme. En témoigne le succès phénoménal de la méthode du psychosociologue américain Arthur Aron, pourtant vieille de vingt ans, lorsqu’elle a été exhumée par le New York Times au début de l’année. Dix millions de lecteurs se sont jetés sur cette recette qui assure que deux inconnus peuvent tomber amoureux en répondant simplement à trente-six questions (Avez-vous un pressentiment secret sur la façon dont vous allez mourir? De quoi vous sentez-vous le plus reconnaissant dans votre vie?, etc.). 

Dans la foulée, une appli est lancée sur l’Apple Store. 

«Vous seriez étonnée de voir le nombre d’études qui sortent quand vous tapez “romantic relationship” sur un site de recherches académiques, prévient Ty Tashiro, chercheur en psychologie et auteur de The Science of Happily Ever After (2014). L’amour conjugal est devenu si confus, si incertain, que les lecteurs se jettent sur ces recherches qui leur donnent l’impression qu’ils maîtrisent et peuvent gérer ce qui leur semble chaotique et imprévisible. Un peu comme les horoscopes servent parfois à les rassurer.» 

Un seuil de données

Dans ce domaine, celui dont tout le monde aimerait se payer les services s’appelle John Gottman. Depuis quarante ans, ce psychologue dissèque les couples dans son Love Lab de l’université de Washington, en observant leurs interactions. Des échanges qu’il a codés afin de créer une méthode prétendument infaillible –plus de 90% de réussite– pour prévoir les chances de survie d’un couple. Mais sa formule magique n’est pas exempte de critiques. Si beaucoup de chercheurs américains reconnaissent que les travaux du Dr Love ont beaucoup apporté à la connaissance de la vie amoureuse, certains attaquent la méthode scientifique: des prévisions validées a posteriori et des échantillons d’études trop faibles. 

Les sites de rencontre se vantent de leurs milliers de membres. C’est vrai que l’on peut faire beaucoup de choses avec ces datas

Lubomir Lamy

Et si ce qui manquait au petit labo du Dr Love, c’était l’immense réservoir de données d’Internet? «Pour qu’un raisonnement quantitatif soit juste, il faut des grands nombres, explique Lubomir Lamy, docteur en psychologie et auteur de Les Vrais Signes de l’amour naissant. Nous arrivons progressivement au seuil où nous avons assez de données. Les sites de rencontre, par exemple, se vantent de leurs milliers de membres. C’est vrai que l’on peut faire beaucoup de choses avec tous ces datas.» 

Une problématique très années 1970

Après avoir compté nos pas, ausculté nos battements de cœur, évalué nos assiettes au lipide près, nous voilà prêts à transformer nos comportements amoureux en armées de 1 et de 0. Comme Emma Pierson, doctorante en sciences informatiques à Stanford, qui a quantifié sa propre relation à distance, en épluchant plus de cinq mille mails échangés avec son petit-ami (pour arriver à cette conclusion terrible: au quotidien, il lui manque plus qu’elle ne lui manque). Pourtant, pas de quoi s’exciter, Darwin avait plus ou moins fait le même coup à Emma Wedgwood, en 1838, en effectuant une analyse mathématique des coûts/bénéfices de leur histoire avant de lui demander sa main. 

Mais le couple devient un vrai sujet de recherche dans les années 1970 quand l’explosion du nombre de divorces pousse les chercheurs en sciences sociales à étudier les mécanismes de l’amour. Dans les années 2000, la médecine prend le pas sur la sociologie: on scanne l’amour dans des IRM et on scrute les taux d’hormones «de l’amour». Quinze ans plus tard, on mixe tout ce qu’on peut pour ne pas finir seul bouffé par ses aigreurs d’estomac. Les chercheurs d’Harvard et d’ailleurs s’inventent Lavoisier du cul en cherchant la formule de l’amour qui dure. 

Un retour au scientisme?

Et donnent des conférences TED où le couple est réduit à des composantes scientifiques. Comme la mathématicienne Hannah Fry, qui dans The Mathematics of Love sort sa calculette pour savoir à quel moment un couple doit s’installer (rejetez toute proposition sérieuse avant d’avoir vécu les 37% de votre vie amoureuse), comment faire fureur sur les sites de rencontre (misez sur vos particularismes) ou comment éviter le divorce (pour la faire courte, en n’interrompant jamais une embrouille). 

«Progressivement, les sciences tentent d’étendre leur domaine d’action, en produisant des théorèmes de l’amour. L’idée, c’est d’éclairer et de triompher de l’incertain, comme Descartes qui pose en loi mathématique l’existence de Dieu. C’est un retour au scientisme: la science devient le seul modèle explicatif du monde», explique la philosophe Olivia Gazalé, auteur de Je t’aime à la philo

Du mythe à la réalité

Mais avant de vous jeter la tête la première dans une vectorisation de pi pour savoir si vous avez trouvé l’amour au carré, demandez-vous si la seule chose qui compte est de rester avec votre moitié jusqu’à ce que la mort vous sépare, quitte à jouer au Scrabble tous les jours parce que vous avez lu quelque part que «faire des jeux de plateau à deux est bon pour le couple». En effet, dans la majeure partie de la littérature scientifique sur l’amour, la réussite n’est abordée qu’à travers le prisme du bien-être et de la longévité. 

La religiosité du couple qui existe outre-Atlantique explique cette obsession du ménage qui dure

L’anthropologue Olivier Douville

Une conception ultra-mainstream du couple et hyper-normative. Pour l’anthropologue Olivier Douville, cela vient en grande partie du fait que la plupart de ces études sont américaines: «Contrairement à la France ou au Maghreb, les États-Unis n’ont pas de tradition culturelle de l’amour. Malgré le cinéma et les comédies musicales, les Américains créent principalement leur mythologie de l’amour sur un fond scientiste. La religiosité du couple qui existe outre-Atlantique explique cette obsession du ménage qui dure.» Qui dure, et qui ne déroge jamais aux lois d’une hétéronormativité aussi ennuyeuse qu’une semaine sans Snapchat. 

Un exercice de propagande

«Les chercheurs sont soumis à une notion d’éthique, confirme Lubomir Lamy. On ne diffuse pas quelque chose d’immoral. Les manuscrits sont expertisés à l’aveugle avant d’être publiés dans les revues. Et dans chacune d’entre elles, on retrouve une idéologie dominante, de ce que l’on peut dire et penser. Sans parler de la dimension marketing de ces études, commandées ou sponsorisées, parfois par les sites de rencontre eux-mêmes.» 

De quoi expliquer, par exemple, la multiplication des articles sur l’infidélité féminine, basés sur des études commandées notamment par Gleeden, leader des sites de rencontre extra-conjugales. «Comme le dit la sociologue Patricia Legouge, le discours médiatique ambiant relève de la propagande, avance l’écrivain, spécialiste des questions de sexualité Agnès Giard. La presse diffuse des messages en apparence antinomiques, mélanges de prescriptions et d’appel à la sédition qui s’appuient généralement sur des chiffres présentés comme “fiables”.  Chacun essaie de trouver ses repères  par rapport à ce qui est exposé comme une moyenne statistique.» Ce qui a 8 chances sur 10 de n’avoir aucune incidence sur votre vie amoureuse.

 

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