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Même quand il augmente, le pouvoir d'achat baisse

Piggy bank with Euro Note. Images of Money via Flickr CC License by.

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Selon l'Insee, il augmentera de 1,7% cette année. Pas sûr pourtant que ça soit un ressenti partagé autour de vous...

Le pouvoir d'achat est une obsession nationale: fin septembre, au moment de présenter le projet de budget 2016, la rapporteure PS à l'Assemblée nationale Valérie Rabault parlait d'«un vrai budget du pouvoir d'achat». Selon l'Insee, il devrait augmenter de 1,7% en 2015, sa plus forte hausse depuis 2007, après une période notamment marquée par ses premières baisses depuis quasiment trente ans (-0,9% en 2012 puis -0,1% en 2013, chose inédite depuis le -1,2% de 1984).

Et pourtant, si vous posez la question autour de vous, pas sûr que le sentiment soit le même. Si le «gâteau» du pouvoir d'achat a officiellement augmenté d'un peu plus de 10% sur la dernière décennie, le ressenti est souvent bien plus mitigé. Il faut remonter à mai 2001 pour trouver un mois où davantage de Français expriment un avis positif sur l'évolution du niveau de vie global du pays sur un an que d'avis négatifs. En septembre 2015, l'écart entre les opinions positives et les négatives était de 52 points...

Quand on les interroge sur leur situation financière personnelle, le ressenti est moins négatif dans l'ensemble (le différentiel actuel n'est «que» de 26 points) mais jamais positif: pour trouver davantage de Français optimistes que pessimistes sur ce point, il faut remonter à... mai 1973. Depuis 2002 et l’arrivée de l’euro s’est par ailleurs créé un fort écart entre l’inflation mesurée par l’Insee et l’inflation «ressentie» par les ménages.

Les autres instituts qui évaluent le pouvoir d'achat publient eux parfois des estimations très différentes de l'Insee. 60 millions de consommateurs, le magazine de l'Institut national de la consommation (INC), estimait ainsi en septembre 2014 que les Français avaient perdu 4% de pouvoir d'achat en cinq ans. Le Bipe, qui mesure le pouvoir d'achat «ressenti», fait lui aussi régulièrement état de chiffres plus pessimistes que les chiffres officiels.

Comment expliquer ce décalage? Tentative d'explication en quatre phénomènes cumulés.

1.Le gâteau devient plus gros, mais les convives sont plus nombreux

Le pouvoir d’achat, dans sa définition officielle, est en fait un chiffre très global qui part du revenu disponible brut de tous les ménages du pays additionnés: revenus du travail, du capital et prestations sociales (retraites, allocations familiales…) moins les cotisations et les impôts. Ce revenu est passé de 1.105,7 milliards à 1342,3 milliards entre 2005 et 2014, soit une hausse de 21,4%, qui est évidemment minorée en partie par celle des prix pour arriver à cette hausse globale de 10%. On sait donc que le gâteau a grossi, mais le nombre de convives invités à le partager aussi: pour se faire une idée plus précise, il faut calculer des moyennes.

Depuis dix ans, la population française est passée d'environ 62 à 66 millions de personnes, soit une hausse de 6,5%, mais le nombre de ménages (qu'il s'agisse d'un célibataire ou d'une famille nombreuse) augmente encore plus vite: sur une période de temps deux fois mois longue, entre 2007 et 2012, il a ainsi augmenté de près de 5% en raison du phénomène de «décohabitation» (jeunes quittant leur parents pour s'installer seuls, couples divorcés, familles monoparentales…).

Pour tenter de mesurer ce phénomène de manière plus fine, l’Insee calcule un pouvoir d’achat par «unité de consommation», un peu comme les ménages utilisent des parts et demi-parts pour calculer leurs impôts: un ménage composé d’un célibataire compte pour 1 unité alors qu’un ménage composé de deux parents, d’un enfant de plus de 14 ans et d’un enfant de moins de 14 ans ne compte pas pour 4 mais pour 2,8 unités. Dans cette optique, le pouvoir d'achat n'a pas augmenté de 1,1% en 2014, mais de seulement 0,7%; et il avait auparavant baissé pendant trois années consécutives, et non deux.

2.Le gâteau devient plus gros, mais les grosses parts sont encore plus grosses

Si la hausse du gâteau du pouvoir d’achat ne vaut pas pour tout le monde, ce n’est pas seulement parce que les ménages sont plus nombreux à le partager, mais aussi à cause de la façon dont il est découpé. Si dix personnes ont un revenu de 100 euros chacun, et que l’année suivante neuf d’entre elles n’en ont plus que 90 et la dixième 200, le pouvoir d’achat global et moyen augmente… alors qu’il baisse pour 90% de la population. C’est ce que l’économiste Alexandre Delaigue appelle l’effet «Bill Gates entre dans un bar»: si le fondateur de Microsoft pénètre dans un café, le pouvoir d’achat global des consommateurs y augmente fortement, alors qu’il reste inchangé pour tous les autres buveurs (qui, de plus, peuvent se sentir jaloux de côtoyer un super-riche).

En la matière, la dernière enquête publiée par l'Insee sur les ménages français, fin septembre 2015, donne des conclusions nuancées. Sur le long terme, entre 1996 et 2013, l'écart entre le neuvième décile de revenu (le seuil qui permet de faire partie des 10 % les plus aisés) et le premier décile (le seuil en-dessous duquel on se retrouve dans les 10 % les plus modestes) est resté stable, de même que le rapport entre le neuvième décile et le niveau de vie médian: en dix-sept ans, le premier s'est accru de 5.100 euros par an (mais en partant de plus haut), le second de 2.800 euros. En revanche, la part de niveau de vie détenue par les 80% de Français les plus modestes a diminué de 63% à 61,8%, avec même un plus bas à 60,5% en 2011.

Une autre enquête publiée par l'Insee en juillet 2014 livre peut-être la clé du mystère: entre 2004 et 2011, les revenus médians des Français et des 10% les plus riches ont évolué au même rythme, mais les revenus des 1% les plus riches ont augmenté beaucoup plus fortement. S'il y a eu creusement des inégalités, ce n'est donc pas par le haut, mais par le très haut.

3.Le gâteau devient plus gros, mais on en choisit moins les ingrédients

La hausse du pouvoir d’achat est aussi amoindrie psychologiquement par la vision que les Français ont d'un «gâteau» dont ils peuvent avoir l'impression de choisir de moins en moins les ingrédients. L'impact sur les ménages des dépenses contraintes, qui engloutissent chaque mois automatiquement une part de leur budget, devient de plus en plus important. Ces «dépenses pré-engagées […] réalisées dans le cadre d'un contrat difficilement renégociable à court terme» (logement, télévision –redevance, mais aussi abonnement à des chaînes payantes—, énergie, eau, télécoms, cantine, assurance et banque), selon la définition de l’Insee, ont vu leur part dans le budget des ménages plus que doubler en cinquante ans, atteignant un pic historique en 2013 (29,3%). En clair, chaque mois, les ménages n'ont aucune marge de décision à court terme sur près d'un tiers de leurs dépenses.

4.Le gâteau devient plus gros, mais on le mange différemment

L’impression d’une baisse du pouvoir d’achat des ménages vient également de la hausse de certains prix plus médiatisés ou quotidiens que d’autres. Une personne qui achète une baguette tous les jours et paie un abonnement mobile ressent plus une hausse de 10 centimes du prix de sa baguette qu’une baisse de 3 euros de l’abonnement mensuel, même si les deux phénomènes, une fois additionné, laissent ses revenus inchangés.

 

Or, de 2003 à 2014, pour une hausse des prix des dépenses de consommation d'environ 18%, des postes de dépense comme le tabac (+81%), le chauffage et l'éclairage (+62%), les transports (+32%), l'hôtellerie, cafés, restaurants (+29%) ou les loyers (+28%) ont connu de fortes hausses; à l'inverse, les baisses les plus spectaculaires concernent les équipements ménagers (-18%), les communications (-26%) ou les équipements audiovisuels, photos et informatique (-65%), soit des postes de dépenses moins fréquents.

Le calcul du pouvoir d'achat a donné lieu à de très nombreuses études ces dernières années: citons, entre autres, le rapport publié par les économistes Philippe Moati et Robert Rochefort ainsi que la note rédigée par le premier nommé, le rapport de la mission Quinet/Ferrari sur le pouvoir d'achat des ménages, le rapport du député Hervé Mariton sur la mesure des grandes données économiques et sociales ou encore le premier chapitre de l'ouvrage Nos Phobies économiques de Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia, du blog Econoclaste (éditions Pearson).

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