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Les radieuses grands-mères de Tchernobyl

Les babouchkas de Tchernobyl | Avec l’aimable autorisation de Holly Morris

Les babouchkas de Tchernobyl | Avec l’aimable autorisation de Holly Morris

Ces femmes n’ont pas voulu fuir l’«ennemi invisible» et sont retournées dès la fin des années 1980 vivre dans la zone d’exclusion de la plus célèbre centrale nucléaire d’Ukraine.

Holly Morris les appelle les «babouchkas». Au ton de la voix qu’elle emploie pour parler de Hanna Zavorotyna, Maria Shovkuta et Valentyna Ivanivna, on devine toute l’affection que la journaliste a pour ses «sujets». C’est qu’avant de se lancer dans la réalisation de son documentaire, The Babushkas of Chernobyl, l’Américaine avait déjà rencontré ces grands-mères, retournées vivre dans la zone d’exclusion de la plus célèbre centrale nucléaire d’Ukraine.

En 2010, elle s’y rendait «pour couvrir le vingt-cinquième anniversaire de l’accident» pour l’émission Globe Trekker, une sorte de «Nouveaux Explorateurs» anglophone. «Sur place, j’ai été confronté à la réalité: des gens vivaient dans la zone, ce que j’ignorais totalement», se souvient la réalisatrice, contactée par téléphone. Ces gens, ce sont avant tout les babouchkas, «un mot russe qui veut dire “grand-mère”, mais aussi “vieille campagnarde”». Elle leur consacrera un long article dans le magazine More en 2011, puis un Ted Talk, en 2013.

À la fin des années 1980, environ 2.000 personnes avaient fait le voyage retour depuis Kiev. Ces femmes sont revenues «très peu de temps» (quelques semaines ou quelques mois) après l’incendie qui a ravagé la centrale pendant dix jours, en avril et mai 1986. Certaines ont même fait le voyage plusieurs fois, jusqu’à ce que le gouvernement finisse par tolérer leur présence. Quelques-unes étaient accompagnées de leurs maris: plus aucun n’est en vie aujourd’hui. «Les hommes sont morts plus jeunes, sans doute en partie à cause des radiations et en partie à cause de leur mode de vie», dit Holly Morris. L’alcool et la cigarette, plus forts que l’atome? Cette absence ne semble pas déranger Hanna, pour qui les hommes revenus dans la zone étaient, de toute façon, des «incapables».

Vieilles femmes

Si le titre du documentaire de soixante-dix minutes, qui a décroché le Prix spécial du jury au Festival du film de Los Angeles en juin 2015, met l’accent sur le groupe de vieilles femmes habitant la région, le film dresse un panorama plus global de l’ensemble des personnes vivant ou transitant par la zone, la plupart venant en aide aux femmes âgées. Notamment à la période de Noël, lors de l’unique service religieux de l’année ayant lieu dans la zone: un bus mêlant travailleurs et grands-mères fait le tour de la zone pour déposer chacun.

Les travailleurs font des roulements tous les quinze jours. Rassemblés dans la ville de Tchernobyl, ils font office de guides, travaillent à la construction du nouveau sarcophage, assurent le peu de service public de la zone, ravitaillent les babouchkas en vivres et leurs livrent –parfois avec retard– leurs maigres pensions.

Les stalkers, autres «usagers» de la zone d’exclusion de 2.600 km2, ont aussi leur place, à travers des images issues de leurs propres vidéos. Ces jeunes, en majorité ukrainiens, s’y introduisent en douce avec pour objectif de rallier Pripiat. Certains partagent leurs exploits en vidéo: on les voit boire l’eau des rivières et manger les pommes qui y poussent, souvent vêtus de treillis.

Ce film parle de ces femmes et des puissants effets palliatifs liés au fait de se sentir chez soi

Holly Morris

Dans un segment filmé par l’un d’eux, ils tombent sur une babouchka qui fait sa cueillette. Une rencontre surréaliste, qui ne semble pourtant pas surprendre cette dernière. «Les grands-mères de certains stalkers devaient vivre ici, avance la réalisatrice. Leur histoire est très liée à celle des babouchkas. Ils sont un peu la nouvelle génération, ils témoignent de ce que Tchernobyl est devenu pour eux. Pas une terre natale, mais plutôt un terrain de jeu contre-utopique. Ils font ça pour les sensations, mais aussi pour voir ce lieu, qui a toujours été présent dans leur vie, mais qu’ils n’ont jamais vu.»

Les babouchkas, elles, ne seraient plus qu’une centaine à vivre dans la zone d’exclusion aujourd’hui.

«Aucune envie de fuir»

Et les radiations? «Ces femmes ont survécu à Staline, aux nazis puis à Tchernobyl. Elles n’ont aucune envie de fuir devant un ennemi invisible», croit savoir la réalisatrice. C’est par des personnages extérieurs, comme la jeune guide Vita ou l’écrivain et journaliste Mary Mycio, qui a consacré un livre à la forêt et à la faune de Tchernobyl, que la toxicité de la zone est rappelée.

«La contamination est très inégale, explique Holly Morris. Un village peut être très contaminé alors que celui d’à côté l’est très peu. Des cartographies de la radioactivité ont été faites, mais elles sont très incomplètes.» Et «l’ennemi invisible» passe finalement rapidement au second plan de ce documentaire. «Le film parle d’avantage du fait d’être chez soi que de radiations, de l’énergie nucléaire ou de l’industrie nucléaire. Beaucoup de films ont été faits sur ces sujets. Celui-ci parle de ces femmes, du choix qu’elles ont fait et des puissants effets palliatifs liés au fait de se sentir chez soi. Pour moi, c’est avant tout une histoire de ténacité, de force de caractère et d’attachement à sa terre natale.»

Une des babouchkas entourée de citrouilles | Avec l’aimable autorisation de Holly Morris

La séquence qui illustre mieux ce propos de la réalisatrice est celle qui nous présente ces femmes dont le village a été détruit. Celles-ci n’ont pas eu le choix, et sont restées à Kiev. Assises en cercle au bas d’un immeuble, emmitouflées dans des doudounes tristes, elles chantent et pleurent, disent la douleur de ne plus jamais voir son chez soi. Les babouchkas de la zone, sont, elles, vêtues de tissus fleuris, partagent un verre de vodka, dansent à l’heure du goûter et se recueillent sur les tombes de leurs proches.

Le contraste est-il dû au montage, ou les survivantes de la zone sont-elles tellement plus heureuses que les autres? «Je ne veux pas que ce que les gens retiennent du film, c’est que les radiations, ce n’est pas si grave. Parce que c’est très grave! Mais la réalité, c’est que les traumatismes liés au relogement sont aussi très importants, surtout chez les personnes âgées et chez celles qui vivent de la terre. Et même si la vie n’est pas facile pour les femmes qui vivent dans la zone, on peut penser qu’elles ont eu une vie plus heureuse. Et je pense qu’il y a des liens très forts entre le bonheur et la santé.»

De moins en moins nombreuses, de plus en plus isolées, vieillissantes, délaissées par le gouvernement ukrainien, les babouchkas sont les derniers habitants d’un futur désert humain. «Avec elles, c’est un pan de la culture locale qui va disparaître, des chansons, une histoire régionale…» regrette Morris. Son documentaire est donc avant tout un hommage à ces femmes, une manière de s’interroger sur l’importance de la terre natale et sur la douleur des exilés contraints.

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