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Le Proche-Orient de 2015 rappelle dangereusement l'Europe de 1914

Poutine et Obama, le 29 septembre 2015 (REUTERS/Mikhail Klimentyev/RIA Novosti/Kremlin)

Poutine et Obama, le 29 septembre 2015 (REUTERS/Mikhail Klimentyev/RIA Novosti/Kremlin)

Ça s’est terminé comment, déjà?

À voir les évènements qui s’enchaînent en Syrie, il devient terriblement facile de comprendre comment les élites politiques de 1914 ont pu déclencher, presque par accident, la Première Guerre mondiale tout en étant persuadées qu’elles ne faisaient que défendre leurs intérêts nationaux.

Certes, comparaison n’est pas raison. Les alliances qui lient les principaux acteurs du Proche-Orient actuel ne sont pas aussi imbriquées que celles du début du XXe siècle en Europe. Le système de mobilisation n’est pas non plus aussi rigide. Et surtout, les dirigeants d’aujourd’hui ont l’exemple de 1914 en tête. Ils connaissent les effets désastreux d’une escalade et les tragiques conséquences d’une guerre sans frontières –mais les dirigeants ne tirent pas toujours les bonnes leçons du passé.

Une véritable poudrière

Comme l’Europe d’il y a 101 ans, le Proche-Orient est une poudrière, où la matière inflammable abonde, de par la combinaison de régimes faibles, de milices millénaristes et de rebelles divers et variés, chaque faction étant soutenue (ou directement armée et appuyée) par des grandes puissances, dont certaines se livrent des guerres indirectes, d’autres ne participent que pour des intérêts convergents tout en essayant au maximum (avec de moins en moins de succès) d’éviter de s’impliquer davantage. Il ne faut donc guère d’imagination pour envisager ce que le craquement d’une allumette –un équivalent contemporain de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand– pourrait produire.

Les rebelles entraînés par les États-Unis ont été écrasés sur le champ de bataille, et un coup fatal leur a peut-être été porté par Poutine

Le président Obama a lancé des frappes aériennes contre Daech il y a un an avec l’intention de concentrer ses efforts en Irak (dont le gouvernement est un allié et qui dispose de nombreux généraux connus des services américains) tout en mettant la Syrie (qui n’a aucun de ces deux avantages) au second plan. Le plan s’avérant inapplicable (en raison de l’enracinement de Daech en Syrie), il a commencé à entraîner et équiper des rebelles «modérés», pour pourvoir au moins montrer aux dirigeants sunnites de la région qu’il faisait quelque chose en Syrie. 

Obama pris au piège

Mais cette stratégie s’est retournée contre lui: les rebelles entraînés par les États-Unis ont été écrasés sur le champ de bataille, et un coup fatal leur a peut-être été porté cette semaine avec la destruction, par des missiles de croisière russes, d’un dépôt d’armes mis à leur disposition par la CIA dans le sud de la Syrie. Tout cela place Obama dans une situation délicate. Va-t-il décider de reculer ou de tenter une approche plus attentiste pour éviter une escalade du conflit ou décidera-t-il de relever le défi et d’engager davantage de ressources dans une opération qu’il n’a jamais tenue pour vitale?

Le premier choix risque de lui aliéner des alliés, qui réclament davantage d’engagement de l’Amérique (tout en se montrant parfois réticents à faire couler le sang de leurs troupes); le second pose le risque d’un conflit avec la Russie.

Manifestation de Syriens-américains en face d'un consulat russe en Californie (REUTERS/Lucy Nicholson)

Où s'arrêtera Poutine?

Au cours des dernières semaines, le président russe Vladimir Poutine a envoyé des avions, des chars et peut-être des troupes de «volontaires» en Syrie pour y soutenir le régime du président Bachar el-Assad, son seul allié politico-militaire en dehors des frontières de l’ex-Union soviétique. Ces derniers jours, il est allé plus loin et a lancé des missiles de croisière tirés depuis des navires situés à plus de 1.500 kilomètres de là, en Mer caspienne, contre des cibles de Daech, mais aussi contre des groupes «modérés» que les États-Unis et d’autres États soutiennent.

Mais Poutine, que certains présentent parfois comme un génie stratégique (et plusieurs éditorialistes américains au moins autant que certains de ses communicants), est peut-être lui aussi en train de scier la branche sur laquelle il s’est assis. D’un strict point de vue technique, l’armée russe n’a pas conduit d’opérations air-sol prolongées depuis des années et certains signes indiquent qu’elle ne sait pas ou plus le faire. CNN a ainsi rapporté mardi dernier (un haut représentant de l’administration américaine me l’a confirmé) que quatre missiles de croisière russes destinés à frapper des cibles en Syrie se sont écrasés sur le territoire iranien

Quatre missiles de croisière russes destinés à frapper des cibles en Syrie se sont écrasés sur le territoire iranien

Violation de l'espace aérien

On ne sait pas actuellement combien des missiles tirés ont atteint leurs cibles et combien d’entre eux ont dérivé, parfois de plusieurs centaines de mètres. Certains ont des systèmes de guidage bien plus primitifs que les missiles américains guidés par satellites. Ne pourraient-ils pas, un de ces jours, par accident, frapper une base américaine en Irak? Et que se passerait-il alors?

Ajoutons à cela le comportement pour le moins étrange des Russes. Cette semaine, deux avions russes ont violé l’espace aérien turc – délibérément, selon les responsables de la défense américaine. Un des deux appareils a eu un comportement «provocateur» à l’égard des appareils turcs dépêchés pour les intercepter. Au moins deux autres avions russes ont failli entrer en collision avec des drones américains de surveillances –l’un sans doute accidentellement, l’autre avec l’intention manifeste de le gêner. Que se serait-il passé si les Turcs avaient abattu un appareil russe ou les Russes un appareil turc? La Turquie fait partie de l’Otan; elle peut invoquer l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord et exiger l’aide des nations alliées. Les possibilités d’erreurs, de mauvais calculs –ou d’affronts bizarrement intentionnels– sont quasi-illimitées.

L'inexpérience militaire russe

Le 1er octobre, les représentants du Pentagone ont fait passer à leurs homologues russes un mémorandum récapitulant les fréquences des radios des pilotes américains et d’autres informations de base permettant d’éviter d’éventuelles interférences entre les deux puissances. C’est la procédure standard quand des pays –amis, ennemis ou autre– volent dans le même espace aérien. À ce jour, les Russes n’ont pas répondu.

Certains spécialistes de la région prédisent que les frappes de Poutine vont attirer plus encore de djihadistes sur le terrain

À part protéger le régime d’Assad ou renforcer la mainmise russe en Syrie afin d’avoir son mot à dire lors de la désignation d’un successeur si Assad était chassé du pouvoir, les objectifs de Poutine demeurent mystérieux. Au vu du développement technologique russe, en retard de dix ans sur celui des États-Unis, de son inexpérience des campagnes intensives et de son incapacité à déployer de nombreuses troupes au sol (l’envoi de conscrits est exclu et le gros de ses forces spéciales opère ou stationne en Ukraine), Poutine ne va certainement pas pouvoir maintenir son dispositif bien longtemps. Certains spécialistes de la région prédisent que ses frappes seront contreproductives, et vont attirer plus encore de djihadistes sur le terrain –et peut-être même radicaliser les rebelles «modérés» dont il a bombardé les bases.

Homeland et le vide stratégique

Mais le plan des Américains n’est pas plus clair. Au cours du premier épisode de la nouvelle saison de Homeland (diffusé à point nommé), Peter Quinn, qui a passé les deux années précédentes à effectuer des assassinats ciblés de djihadistes en Syrie, fait un exposé devant des analystes de la CIA. L’un d’eux lui demande: «Est-ce que notre stratégie fonctionne?» Quinn répond du tac au tac: «Quelle stratégie? Dites-moi quelle est notre stratégie et je vous dirais si elle fonctionne.» La pièce se fait soudain totalement silencieuse. Je crains que, si cette scène se produisait dans la vraie vie, la pièce serait tout aussi silencieuse.

Un caméraman de Reuters blessé en Syrie (REUTERS/Ahmed Jadallah)

L’administration Obama a pour objectif de vaincre Daech tout en imposant des pressions militaires et diplomatiques afin de chasser Assad du pouvoir et d’opérer une transition vers un gouvernement syrien qui ne massacrerait pas son peuple. Le problème est qu’il est très difficile d’atteindre l’un de ces objectifs et sans doute impossible d’atteindre les deux en même temps.

La faille Daech

Vaincre Daech nécessitera une opération conjointe –ou commune– de nombreuses forces de la région (nations, armées, milices), dont l’Iran et l’armée syrienne. Certes, les brutalités d’Assad contre son propre peuple ont donné naissance au ressentiment que Daech exploite et la guerre civile qui s’en est suivie a provoqué une vacance du pouvoir que Daech a intelligemment comblée. 

Mais à court terme, Assad ou quelqu’un capable de commander son armée, est sans doute nécessaire pour écraser Daech –surtout tant qu’aucun autre intervenant possible ne se décide à agir. (Les États-Unis n’enverront pas de troupes au sol, la Turquie considère les Kurdes comme un danger encore plus grand que Daech, les Arabes sunnites et les États du Golfe ne bougeront guère si combattre Daech signifie renforcer l’Iran et les milices chiites.)

L’administration Obama rechigne à l’idée de coopérer ouvertement avec l’Iran ou la Syrie

Les ennemis de Daech se détestent davantage

L’administration Obama rechigne à l’idée de coopérer ouvertement avec l’Iran ou la Syrie –pour des raisons politiques évidentes, afin d’éviter de se mettre à dos ses alliés sunnites, mais aussi parce que la Syrie et l’Iran ne veulent pas coopérer avec les États-Unis ou ne pas être vus en leurs compagnie.

C’est là le principal atout de Daech, qui serait sans cela écrasé par la puissance combinée de ses ennemis: la plupart de ses ennemis se détestent davantage entre eux qu’ils ne détestent Daech. Obama et les autres membres d’une éventuelle coalition ne pourront avoir aucune stratégie concrète tant qu’ils n’auront pas trouvé le moyen de résoudre ce problème et de concevoir un plan unitaire: pas nécessairement une unité d’objectifs (ce serait irréaliste), mais au moins des tactiques opérationnelles. 

REUTERS/Leonhard Foeger

El-Assad, le dernier allié

Certaines critiques d’Obama dénoncent son refus de s’impliquer militairement dans des conflits pour pourraient dégénérer. Mais, dans une région où presque rien n’est sous contrôle et où tant de factions armées ont des intérêts à la fois convergents et divergents les unes avec les autres, un président prudent est préférable à un président dont le premier instinct serait d’affirmer la puissance américaine par des actes inconsidérés –où qui considèrerait les récentes actions de la Russie avec le prisme de la Guerre froide.

 

Malgré toutes les rodomontades impériales de Poutine, l’empire soviétique est mort et enterré. La Syrie est le seul pays en dehors du territoire de l’ex-URSS où la Russie a encore un allié militaire solide et une sorte de base –et Poutine intervient car il sait le régime d’Assad au bord de l’effondrement.

Une crise européenne

Mais en même temps, l’Occident (et tout particulièrement les États-Unis) ne peut se permettre de considérer le conflit syrien comme une vendetta sanglante qu’il ferait mieux d’ignorer. Il était encore possible de vivre dans cette illusion il y a quelques mois de cela, mais, maintenant que 4 millions de Syriens ont quitté leur pays et provoqué une crise humanitaire, économique et politique en Europe, c’est impossible. Des millions de Syriens fuient peut-être Assad, d’autres fuient peut-être Daech. Tous fuient la guerre, tout simplement.

L'Occident ne peut  considérer le conflit syrien comme une vendetta sanglante qu’il ferait mieux d’ignorer

Mettre un terme à la guerre ou tout du moins tenter d’en réduire l’étendue et la violence devrait être l’objectif premier des stratégies des grandes puissances, quels que soient les compromis géopolitiques nécessaires pour y parvenir. En attendant, toutes les opérations devraient viser à minimiser les erreurs et les mauvais calculs qui pourraient étendre le conflit ou le voir gagner en intensité – en un mot, à éteindre les premières étincelles d’un incendie susceptible de répéter le modèle du déclenchement de la Première Guerre mondiale.

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