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Bienvenue dans l'ère de la mégalomanie spatiale

La planète Mars capturée par le téléscope Hubble, en 1999. REUTERS/Nasa/Handout.

La planète Mars capturée par le téléscope Hubble, en 1999. REUTERS/Nasa/Handout.

Lâcher une ou deux bombes nucléaires sur Mars pour la rendre habitable, installer une ville flottante dans les nuages de Vénus, évaluer la dimension habitable des exoplanètes... L'espèce humaine réfléchit activement à la façon dont elle pourrait devenir multi-planétaire.

Commençons par le début, c'est à dire par la fin. L'hypothèse est plausible: l'humanité pourrait un jour disparaître de la surface du globe. Nous savons que l'Homme n'est pas à l'abri d'une météorite géante comme celle qui a probablement causé, il y a 65 millions d'années, la disparition des dinosaures, impactant le Mexique actuel avec une puissance estimée à 5 milliards de fois celle de la bombe atomique d'Hiroshima et plongeant, dans la foulée, notre planète entière dans l'obscurité et les éruptions volcaniques pour plusieurs années. L'écrivain de science-fiction Larry Niven souligne d'ailleurs à ce sujet, un brin amusé, que «les dinosaures ont disparu car ils n’avaient pas de programme spatial».

Il n'y a pas si longtemps encore, le vendredi 15 février 2013 au matin, les habitants de l'Oural ont pu voir une sidérante boule de feu tracer dans le ciel à 60.000 km/h avant de se désintégrer à quelque 15 kilomètres d'altitude, libérant dans notre atmosphère une puissance estimée cette fois à trente fois la puissance de la bombe d'Hiroshima. L'onde de choc de cette petite météorite a soufflé d'innombrables vitres, quelques bâtiments et blessé du même coup un millier de personnes.

Bien sûr, la probabilité de chute d'une météorite géante globalement incendiaire est à priori très faible sur notre planète; elle interviendrait, en moyenne, tous les 100 millions d'années, de quoi faire encore quelques belotes. Mais on peut aussi bien imaginer qu'une supernova –une étoile sur sa fin– explose à seulement une dizaine d'années-lumière de chez nous, avec des effets qui seraient alors définitifs pour notre espèce.

L'avenir a des visages multiples et, dans son roman de science-fiction SPIN, Robert Charles Wilson imagine lui que la Terre, dans un futur proche, est sujette à un phénomène imprévu. Par une nuit d'octobre, le ciel devient soudain d'un noir opaque et toutes les étoiles disparaissent en même temps. Bientôt, l'humanité s'aperçoit qu'elle est entourée d'une barrière que la postérité appellera Spin, au-delà de laquelle le temps s'écoule cent millions de fois plus vite que sur Terre. La transformation du Soleil en géante rouge n'y est donc plus qu'une question de décennies, condamnant notre planète à une destruction certaine.

Viennent ensuite les causes endogènes qui pourraient concourir à notre perte: la démographie augmente à grand pas et l'humanité, on le sait, consomme beaucoup trop d'énergies toxiques pour que son modèle économique actuel soit pérenne sur une planète finie. On s'inquiète souvent d'un probable réchauffement climatique à venir en oubliant le problème dramatique que pose déjà la pollution de l'air aujourd'hui. Les dernières études de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) sont, à cet égard, malheureusement édifiantes: quelque 7 millions de personnes meurent chaque année du fait de la pollution de l'air. Il est dorénavant admis que cette pollution, intrinsèquement liée aux activités humaines, est le facteur environnemental le plus important affectant la santé dans le monde, dans les pays riches comme dans les pays pauvres. La Cop 21 changera t-elle la donne en décembre? Mystère et boule de suie.

Le défi se pose aujourd'hui à peu près en ces termes: soit nous arrivons à vivre autrement, en consommant moins d'énergies fossiles et davantage d'énergies renouvelables, soit il sera trop tard et les tensions relatives à la rareté grandissante de l'énergie pourraient donner lieu à des catastrophes naturelles récurrentes, une augmentation exponentielle des cancers, des flux ingérables de réfugiés climatiques en détresse et, peut-être aussi, à des conflits qui se solderaient finalement par l'autodestruction de l'humanité. Comme une ultime version de La Planète des singes sans même un singe au générique, sur une Terre définitivement dépourvue de tout souffle de vie. De quoi prendre un aller sans retour pour une planète nouvelle?

«Nous devons devenir une espèce multi-planétaire»

«Si l'espèce humaine veut survivre indéfiniment, nous devons devenir une espèce multi-planétaire. C'est pourquoi nous devons aller sur Mars, et Mars sera une première étape qui nous mènera à d'autres systèmes solaires», déclarait Charles Bolden, actuel administrateur de la Nasa, à l'occasion du sommet «Human to Mars», en avril 2014. Dans la foulée, le boss galactique déclarait que le projet de la Nasa de faire atterrir des astronautes sur Mars à l'horizon 2030 était nécessaire à la «survie de notre espèce»... Info ou SF? 

Mars sera une première étape qui nous mènera à d'autres systèmes solaires

Charles Bolden, administrateur de la Nasa

A l'origine du rêve de la conquête spatiale, on trouve pourtant moins la peur de l'extinction de l'espèce humaine que le goût de l'aventure: conquérir, explorer, découvrir ce qu'on ne connaît pas, tenter de comprendre ce qu'on ne comprend toujours pas après des millions d'années, sont autant de comportements qui semblent faire partie de la psyché humaine. «Des que nous aurons la possibilité d'aller au-delà des limites spatiales connues pour découvrir des territoires encore vierges, à l'intérieur ou l'extérieur du système solaire, nous irons!», résume Xavier Delfosse, chercheur au CNRS et spécialiste des exoplanètes.

Essayons d'imaginer la planète rouge. Que voyons-nous? Un immense désert froid et hostile fait de dunes de sable, de lits de fleuves et de lacs asséchés, comme suspendu dans une atmosphère irrespirable composée à 95% de dioxyde de carbone. Une poussière rougeâtre recouvre la surface de Mars et dans l'air, de minuscules particules en suspension y colorent le ciel d'une teinte rouge-rosée. Un vent fort y souffle régulièrement, se transformant parfois en gigantesque tempête de sable à faire capoter un homme en moins de vent qu'il ne faut pour le dire. Les températures à la surface sont extrêmes et instables: -100° C pendant la nuit, +15° l'après midi. Comment imaginer, dès lors, que l'homme s'y installe un jour, même à se gargariser d'y avoir récemment découvert de l'eau liquide et salée? Tant d'obstacles paraissent aujourd'hui insurmontables. Et pourtant, les projets existent.

Elon Musk, fondateur milliardaire de la société SpaceX –constructeur de lanceurs et de vaisseaux spatiaux– veut y installer une première colonie humaine à l'horizon 2025 avec comme objectif, à terme, d'y faire vivre un million de personnes et, tant qu'à faire et pendant qu'on y est, d'y finir ses jours à 70 ans. Invité en septembre du nouveau Late Show américain, animé par Stephen Colbert, Musk n'a pas hésité à enfoncer un clou sidéral sidérant, affirmant qu'il voulait «transformer Mars en une planète semblable à la Terre». «Comment vous y prendriez-vous?», lui demande l'animateur. «En la réchauffant», répond Musk sans sourciller, évoquant alors deux méthodes censément appropriées: une rapide, l'autre lente. Première hypothèse, lâcher une bombe nucléaire sur chacun des pôles de la planète rouge. Seconde option, lâcher des gaz à effet de serre dans l’atmosphère de la planète sans se presser. Un peu comme si l'être humain, rase-moquette un peu trop tourmenté dans le grand univers, voulait utiliser ce qu'il avait inventé de pire pour humaniser une planète.

Mars One est un autre projet lancé par l'ingénieur néerlandais Bas Lansdorp, visant également à installer une colonie humaine sur la planète Mars pour un amarsissage prévu, celui-là, en 2027. En ces temps de chômage planétaire, il y aurait de quoi se réjouir en orbite: Mars One recrute actuellement pour un aller sans retour. Plus de 200.000 personnes originaires de 140 pays se sont portées volontaires pour faire partie des 24 personnes (pas question d'être seul sur Mars) chargées d'incarner le projet, qui fait de nombreux sceptiques mais a néanmoins reçu le soutien du lauréat néerlandais du Nobel de physique en 1999, Gerard't Hooft.   

«J’ai 30 ans, je suis recruteur en Suisse, je suis au top de ma forme physique, je suis passionné par l’astronomie et l’espace depuis que je suis petit et je n’ai pas peur de la mort: je suis le Martien idéal», expliquait récemment Steve Schild au Plus de l'Obs. Il fait partie des cent finalistes et précise, résolument enthousiaste:

«Nous serons en contact permanent avec la Terre. Rien ne sera en direct, puisqu’il y a un décalage de 3 à 22 minutes entre les deux planètes, mais nous communiquerons avec les Terriens grâce à des systèmes de messagerie comme Whatsapp ou iMessages. Il  y aura donc internet sur Mars! Du moins dans notre vaisseau spatial. Mais comme l’eau, l’oxygène et la nourriture, il ne sera pas en illimité. Nous devrons créer nous-mêmes toutes ces ressources. C’est pour cela que la troisième et dernière étape sélective est une mise en situation de plusieurs mois.»

Si ces projets martiens devaient se réaliser pour de bon, le voyage pourrait alors durer environ sept mois –au minimum syndical. Ce qui suppose d'emporter suffisamment de nourriture et d'eau pour tenir. Il faudra également trouver le moyen de se protéger des rayons cosmiques qui traverseraient les parois du vaisseau spatial, dont la radioactivité pourrait générer des cancers chez les astronautes. Idéalement encore, il faudrait que des plantes vertes poussent à l'intérieur du vol embarqué pour assurer la circulation de l'oxygène nécessaire à la survie de l'homme, avec une température à bord humainement supportable.

Venus vue depuis Beyrouth, lors du transit de 2012. REUTERS/Jamal Saidi.

Nicolas Mangold, chercheur au CNRS et spécialiste de la planète Mars, ne considère pas le projet fantaisiste pour autant: «D'ici une dizaine d'années, nous aurons probablement développé les technologies nécessaires pour aller sur Mars, peut-être pas pour nous y installer définitivement mais au moins pour y séjourner et revenir.» D'ici à ce que l'homme vive sur la planète rouge en toute autonomie, il y a encore un –grand– pas que l'humanité pourrait néanmoins franchir: «Dans tous les cas, souligne Nicolas Mangold, il est probable qu'une colonie humaine puisse s'installer sur Mars et y survivre avant la fin du vingt-et-unième siècle.»

Il y a aussi un projet Vénus. Un endroit jugé idéal par la Nasa pour installer une cité flottante dans son atmosphère, dès lors que celle-ci serait alimentée d’hélium et puiserait son énergie dans le rayonnement solaire. Le nom du projet: HAVOC, pour High Altitude Venus Operational Concept, ou «Haute altitude Venus concept opérationnel». «Vénus est probablement l’environnement le plus semblable à celui de la Terre», a expliqué Chris Jones, de la Nasa, au magazine Spectrum en décembre 2014. Son groupe de recherche a déjà établi un plan détaillé de création de stations permanentes habitées par des hommes flottant dans les nuages de Venus. «Oublions Mars, ses températures glaciales et son atmosphère presque inexistante, nous pouvons vivre comme des dieux en flottant dans les nuages de Venus», affirme le chercheur, sans même un gramme de cocaïne en poche.

Nouveau mur de l'espace

Et les exoplanètes dans tout ça? Exo-quoi-comment-ça-déjà? Les exoplanètes sont ces planètes qui tournent autour d'une autre étoile que la nôtre, et donc hors de notre système solaire. On sait aujourd'hui qu'elles sont extrêmement nombreuses dans notre galaxie, la Voie Lactée, ainsi que dans les centaines de milliards d'autres galaxies qui participent à l'infini de l'univers. «Si on considère aujourd'hui l'ensemble des étoiles au hasard, on estime qu'environ 20 à 50% d'entre elles ont autour d'elles des planètes telluriques en zone habitable, avec potentiellement de l'eau liquide à la surface», estime Xavier Delfosse. Rappelons que notre seule galaxie compterait à elle seule quelque 300 milliards d'étoiles.

«C'est un des grands projets de la recherche spatiale que de faire l'analyse par spectroscopie, grâce à un télescope, de l'atmosphère des exoplanètes, explique Xavier Delfosse. Le principe, c'est d'observer une étoile et d'attendre qu'une des ses planètes passe devant elle. Lorsque la planète passe devant l'étoile, une partie de la lumière de cette étoile traverse l'atmosphère de la planète et nous arrive. C'est en étudiant les couleurs qui sont alors absorbées par l'atmosphère que nous pouvons en déduire, en partie, la composition de cette atmosphère. Elle pourrait alors contenir des marqueurs de vie comme l'ozone, l'oxygène ou l'eau sous forme de vapeur, ce qui pourrait alors supposer que l'eau existe à l'état liquide à la surface de l'exoplanète.»  

James Webb Space Telescope Artist Conception. Nasa via Flickr CC License by.

C'est précisément l'objectif du James Webb Space Telescope, une machine ultra sophistiquée de six mètres de diamètre qui devrait bientôt évoluer dans l'espace, actuellement développée par la Nasa avec le concours de l'Agence spatiale européenne (ESA) et de l'Agence spatiale canadienne (CSA). Ce télescope high tech devrait succéder en 2018 au télescope spatial Hubble pour l'observation dans l'infrarouge et permettre ainsi l'analyse de l'atmosphère de certaines exoplanètes afin d'évaluer leur dimension habitable et la possibilité de les visiter un jour. «Ce télescope devrait nous permettre d'identifier de nouvelles exoplanètes habitables dans les décennies qui viennent, poursuit Xavier Delfosse. Il est d'ailleurs possible que nous observions des atmosphères que nous ne comprendrons pas mais qui pourraient être les marqueurs de formes de vie nouvelles.»

Tout se passe comme si nous avions à franchir dans un futur pas si lointain, technologiquement du moins, un nouveau mur de l'espace: celui qui nous permettrait de sortir du système solaire. L’homme pourra t-il s’installer physiquement un jour sur une exoplanète ? C’est sur ce thème qu'a planché Cameron Smith, professeur d’anthropologie à l’université de Portland, dans l’Oregon. Ses conclusions bouleversent, une fois encore, les limites du connu. Il suppose que pour se poser un jour sur une exo-planète, certaines conditions soient dûment remplies: un équipage gigantesque embarqué dans un vaisseau spatial de même échelle pour un trajet long d'au moins 150 ans.

L'hypothèse de notre présence sur une exoplanète relève aujourd'hui encore de la futurologie –nous sommes loin du film Interstellar. Mais dans les siècles à venir, il est probable, ou du moins possible, que nous réussissions à sortir du système solaire pour nous embarquer en direction d'une planète qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à la nôtre. Il n'y a probablement pas de limite physique autre que la vitesse de la lumière pour risquer cette aventure.

Une question concerne cependant l'éventuel carburant du vaisseau spatial: il nous faudrait être en mesure de fournir une quantité énorme et stable d'énergie pour voler à bon port. Certains responsables chez Google estiment déjà qu'une des clés d'un voyage intersidéral pourrait être les astéroïdes. Christopher Lewicki, ancien responsable des missions martiennes à la Nasa et actuel directeur général de Planetary Ressources, start-up financée par Google, s'en explique: 

«Les astéroïdes éloignées ou proches de la Terre contiennent souvent de l'eau sous forme de glace et pourraient servir un jour d’"oasis” aux expéditions d’exploration spatiale lointaines. Outre que l’eau remplit une fonction essentielle pour que la vie soit possible sur un vaisseau spatial, on pourrait également séparer l’oxygène et l’hydrogène dont l'eau est composée, le premier permettant aux passagers du vaisseau de respirer au long cours et le second servant de carburant aux moteurs du vaisseau. Un simple astéroïde de 500 mètres de long contient en moyenne quatre-vingt fois plus d’eau que pourrait en contenir un pétrolier géant.» 

La migration humaine vers d'autres planètes pourrait se banaliser dans les décennies
à venir

La migration humaine vers d'autres planètes, mondes, sphères ou dimensions, pourrait donc bien se banaliser dans les décennies à venir. Charles Boden, de la Nasa, entend développer ainsi au plus vite des travaux sur la croissance des plantes dans l'espace, comme autant de ballons d'oxygène sur le trajet. Il souhaite également travailler sur la capacité à y fabriquer toutes sortes d'objets par impression 3D afin de pouvoir réparer, in situ, les pannes éventuelles sur les vaisseaux spatiaux. Il y a dans toutes ces recherches et aspirations à vouloir quitter la terre pour un eldorado spatial quelque chose de fascinant; ou plutôt de fascinating, selon l'expression consacrée de Monsieur Spock quand il lève un –ou deux– sourcils.

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