Partager cet article

Non, le Nobel d'économie n'est pas un faux prix (et son lauréat 2015 s'appelle Angus Deaton)

REUTERS/Claudio Bresciani/Pool.

REUTERS/Claudio Bresciani/Pool.

L'Ecossais Angus Deaton s'est vu décerner, lundi 12 octobre, le prix Nobel d'économie.

(Image via @MaximeSbaihi)

Pardon, on sait, pas le prix Nobel d'économie: le «prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel»

Selon le côté duquel vous vous positionnez sur le dessin ci-dessus, vous faites partie d'un camp: soit ceux qui considèrent que ce prix est une arnaque néolibérale, soit qu'il s'agit d'un vrai prix (éventuellement critiquable, certes).

Deux alertes, avec et sans guillemets (Libération et Le Monde)

Car le Nobel d'économie-bashing est un sport très couru début octobre chaque année, avec encore deux bons exemples ces derniers jours. Sur Rue89, le doctorant en histoire Antonin Benoît attaque «l'arnaque du prétendu "prix Nobel d'économie"»:

«La simple appellation de "prix Nobel d’économie" est une très belle opération de récupération historique (bien menée), mais qui se transforme quand même en franche arnaque intellectuelle à force de la répéter si frénétiquement.»

Dans le Guardian, le journaliste Joris Luyendjik s'exclame «Ne vous laissez pas tromper par le prix Nobel, l'économie n'est pas une science.» Pour un bon résumé des critiques contre le prix, on peut aussi renvoyer à cet article de 2005 du Monde diplomatique ou à cet autre article, de 2002, de la revue Actes de la recherche en sciences sociales.

Ces critiques sont en tout cas devenues tellement récurrentes que, quand un média publie un article sur le prix, le petit jeu est de savoir combien de commentaires il faudra attendre avant de lire «Ce n'est pas un vrai prix» ou «Le prix Nobel d'économie n'existe pas» –témoin cet exemple sur l'excellent blog spécialisé Marginal Revolution.

«Très bon choix. Combien de commentaires à attendre pour que quelqu'un fasse part de son objection mesquine selon laquelle ce n'est pas un "Prix Nobel"?»

Face aux critiques, si les médias traitent par ailleurs le prix en lui accordant une grande légitimité (témoin les nombreuses invitations ès qualités du dernier lauréat français, Jean Tirole), ils ne relaient qu'assez rarement les arguments en sa faveur. Dans leur ouvrage Les Prix Nobel d'économie, les chercheurs Jean-Edouard Colliard et Emeline Travers attribuaient par exemple sa légitimité à son rôle de «structuration» de l'économie et à la façon dont il était perçu par les principaux intéressés:

«Le prix d'économie est pris très au sérieux par les économistes eux-mêmes, qui suivent les remises de prix et spéculent chaque année sur les lauréats probables. Il s'agit de la distinction la plus précieuse pour un économiste, et l'honneur fait au lauréat rejaillit sur ses collaborateurs, son université et son champ de recherche. Comme dans d'autres disciplines, il a donc un véritable rôle de structuration. C'est pourquoi, il est vain de se demander si le prix d'économie est ou non un "vrai" prix Nobel; l'essentiel est que les économistes eux-mêmes et dans une large partie l'opinion publique le considèrent comme tel, conformément au théorème de Thomas: "Si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences.»

En 2005, le blog Éconoclaste avait lui brillamment démonté l'accusation selon laquelle il s'agissait d'un prix «néolibéral», dont les économistes de l'école de Chicago se tailleraient la part du lion. Qui lira les opinions exprimées par Angus Deaton, spécialiste de la pauvreté et du développement, sur une multiplicité de sujets se rendra d'ailleurs compte qu'elles ne cadrent pas franchement avec l'idée qu'on peut se faire d'un «néolibéral».

Ceux qui reprochent au Nobel d'économie d'être un prix biaisé en faveur d'une idéologie précise sont d'ailleurs souvent les premiers à lui reprocher, certaines années, son attribution à plusieurs économistes soutenant des thèses opposées, comme c'était le cas en 2013, lors du sacre d'Eugene Fama, père de l'hypothèse d'efficience des marchés financiers, et du spécialiste de finance comportementale Robert Shiller. De la même façon que, à quelques années d'écart, le Nobel de littérature pouvait récompenser un Roger Martin du Gard et un William Faulkner... Avec l'accent mis sur la recherche académique (la bibliographie du communiqué Nobel fait cinq pages), le prix d'économie est d'ailleurs un prix d'economic literature qui peut récompenser au fil des années des optiques (et donc des stratégies économiques différentes): comme l'a expliqué à l'AFP Sheila Dow, une économiste écossaise, son existence constitue peut-être une preuve que «l'économie peut être une science sociale arrivée à maturité sans pour autant aspirer à établir des lois universelles ou un consensus».

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte