Monde

Après dix ans de croissance en Amérique latine, gare à l'atterrissage

Moisés Naím, traduit par Micha Cziffra, mis à jour le 14.10.2015 à 16 h 49

Si les inégalités et la pauvreté ont beaucoup reculé ces quinze dernières années, la phase économique difficile que traverse le sous-continent pourrait remettre en cause beaucoup d'acquis.

Santiago au Chili (REUTERS/Ivan Alvarado)

Santiago au Chili (REUTERS/Ivan Alvarado)

Entre 2004 et 2013, l’Amérique latine a connu un extraordinaire cycle de croissance économique et de développement social. Mais après cette quasi-décennie de prospérité, bon nombre des progrès réalisés sont en péril: la période prodigieuse a laissé place à une période périlleuse… En 2015, pour la cinquième année consécutive, la croissance latino-américaine est inférieure à celle de l’année précédente. Par ailleurs, entre 2010 et 2015, les économies locales ont crû à seulement 40% du taux global de la région qui a caractérisé la période 2003-2010.

Ces revers économiques et leurs conséquences sociales ont fatalement des répercussions politiques non négligeables. Dans certains pays, la détérioration des conditions économiques créera l’occasion idéale pour remplacer des chefs d’État et des formations politiques qui sont au pouvoir depuis plus de dix ans. Dans d’autres, cette mauvaise conjoncture alimentera le conflit social, la paralysie gouvernementale et une pernicieuse instabilité, qui donnera lieu à des politiques inexplorées. Et à bien des surprises.

Une croissance mieux disséminée

Ce passage d’un essor économique considérable à une brutale et douloureuse chute de la croissance n’est pas étranger à l’Amérique latine. Bien au contraire, c’est une constante. Les statistiques le disent: c’est la région du monde la plus instable. Mais en l’espèce, cette phase de boom économique supplantée par une période de croissance faible ou nulle –avec des dévaluations monétaires, la hausse du chômage, des coupes dans les dépenses publiques et des baisses de salaires– présente des caractéristiques inédites.

L’une des nouveautés, c’est que le précédent développement a été plus marqué et a eu un impact plus large et bénéfique sur les plus pauvres. Selon José Juan Ruiz, chef économiste à la Banque interaméricaine de développement (BID), la croissance relativement forte qui s’est produite pendant la période de vaches grasses a engendré plus de progrès social que par le passé ou que dans d’autres pays émergents. Auparavant, une croissance supérieure permettait d’améliorer les conditions de vie des plus démunis, mais jamais dans une aussi large mesure que ces dernières années. Cette fois, les bénéfices d’une économie dynamique se sont mieux disséminés. Résultat, non seulement la pauvreté a reculé, mais on a également enregistré un phénomène sans précédent: une baisse sensible des taux d’inégalités en Amérique latine.

Non seulement la pauvreté a reculé, mais on a assité à une baisse sensible des taux d'inégalités

Le boom des politiques sociales 

Les gouvernements ont utilisé la prospérité économique –due à un contexte financier extérieur favorable et à la hausse des prix des exportations de matières premières et de produits agricoles– pour augmenter les dépenses sociales et les rendre plus efficaces.

Selon les calculs de la BID, entre 2005 et 2012, les dépenses publiques consacrées aux politiques sociales ont augmenté à un rythme deux fois supérieur au taux de croissance de la région. Les dépenses publiques ont alors représenté une part de 19% du PIB, contre 5% auparavant, un record historique!

Moyennant quoi, pendant la période faste, la population en situation de pauvreté est passée de 34% à 21%, venant composer la plus grande classe moyenne qu’ait jamais connue l’Amérique latine. À l’heure actuelle, un tiers des Latino-Américains appartiennent à la classe moyenne (contre 17% en 1990). Cette merveilleuse réalité comporte aussi des risques: une partie de cette nouvelle classe moyenne, certes large, mais encore fragile économiquement, risque bien de ne plus faire partie de cette catégorie. Les mauvais résultats économiques de la région pourraient replonger des millions de Latino-Américains dans la pauvreté.

À l’heure actuelle, un tiers des Latino-Américains appartiennent à la classe moyenne (contre 17% en 1990)

Le résultat perçu d'un effort personnel

Sur le plan politique, cette situation est aussi inédite que dangereuse. La réaction de cette nouvelle classe moyenne élargie, connectée, mieux armée, active civiquement et capable de s’organiser, représente d’importants défis pour les gouvernants, qui doivent gérer cette nouvelle donne économique néfaste. Les attentes et les aspirations de ces citoyens sont élevées et revêtent même un caractère révolutionnaire.

Selon les enquêtes de Latinobarómetro, qui sonde les attitudes, les opinions et comportements de la population latino-américaine, 45% des Latino-Américains estiment appartenir à la classe moyenne. Il y a quinze ans, ils étaient deux fois moins. Chiffre surprenant, seuls 20% pensent que leur meilleure situation est due à l’amélioration des conditions économiques de leur pays. 32% attribuent leur ascension à leurs efforts personnels. Mais le chiffre le plus redoutable est peut-être celui-ci: 50% des Latino-Américains croient que l’amélioration de leurs conditions de vie est permanente.

Hélas, beaucoup risquent de découvrir bientôt que l’augmentation de leurs revenus n’est pas aussi permanente et irréversible qu’ils le pensent. Et que leurs efforts personnels ne suffisent pas pour préserver le meilleur niveau de vie acquis durant les années fastueuses.

Moisés Naím
Moisés Naím (201 articles)
Editorialiste
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