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Comment la mondialisation est devenue synonyme de bureaucratisation

Stamp Carousel / Stempelkarussell / Christian Schnettelker via Flickr CC License By

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L'anthropologue et anarchiste David Graeber se penche dans son dernier livre sur les voitures volantes, l’heroic fantasy et notre enfermement croissant dans un monde de normes, de procédures et de formulaires à remplir, une «utopie des règles» avec laquelle nous entretenons un rapport ambigu.

David Graeber est un anthropologue américain et un activiste anarchiste qui a participé aux manifestations altermondialistes du début du millénaire, un engagement qui lui a valu de ne pas être reconduit à son poste de professeur associé à l’université américaine de Yale en 2005. Il est par la suite devenu l'une des figures des manifestations d’Occupy Wall Street à New York en 2011.

«Réfugié» à la London School of Economics de Londres, il est l’auteur en 2011 de Dette: 5000 ans d’histoire (traduit en français en 2013), et s’est fait remarquer à nouveau en 2013 avec son article «A propos du phénomène des boulots à la con», qui a connu un grand succès. Son dernier ouvrage, Bureaucratie, est paru en France début octobre (aux éditions Les liens qui libèrent). Autour de ce fil rouge a priori rébarbatif de l’invasion de la vie quotidienne par d’innombrables procédures, documents et règlementations qui dictent les vies modernes ordinaires, Graeber s’avance dans cet ouvrage sur des thèmes aussi variés que le culte du développement personnel, l’heroic fantasy, la science-fiction ou les fictions policières.

Pourquoi le capitalisme aime la bureaucratie

Graeber défend une thèse contre-intuitive qui commence à faire son chemin: comme l’énonce la citation en couverture de l’ouvrage, «Il faut mille fois plus de paperasse pour entretenir une économie de marché libre que la monarchie absolue de Louis XIV». La mise en place d’un libre marché économique s’est accompagnée d’une accumulation de règles inédite, de sorte qu’aujourd’hui «“mondialisation” veut dire bureaucratisation».

Une thèse déjà défendue par la politologue Béatrice Hibou dans un ouvrage qui s’interrogeait sur les sources de la bureaucratisation «à l’ère néolibérale». Or cette réalité historique est systématiquement occultée par la pensée libérale, rappelle Graeber. 

Les sociétés libérales, et les Etats-Unis en particulier, aiment se penser comme des lieux où règne l’initiative individuelle contre les pesanteurs de l’Etat et de l’administration. En fait plus l’économie s’est complexifiée et plus les marchés ont été étendus, jusqu’à unifier le globe, plus les entreprises privées et les gouvernements ont multiplié les règlementations et les normes, faisant de la modernité un cauchemar bureaucratique, soutient l’auteur.

Un mouvement qu'il relie aux fausses promesses de l'industrialisation qui devait libérer les hommes du travail physique, comme il nous l'a expliqué:

«Comme John Stuart Mill disait qu’aucune machine conçue pour réduire le temps de travail n’avait vraiment réduit le temps de travail, il semble de la même manière que plus il y a eu d’inventions industrielles, plus les gens sont devenus des travailleurs de l’industrie. Et on voit quelque chose de similaire avec les technologies de l’information. Elles étaient supposées rendre la vie plus facile et nous libérer de la paperasse, mais en réalité nous avons fini par en faire de plus en plus, et à mesure que la technologie se sophistique, on attend de chacun de nous d’être un agent de voyage, un comptable...»

Comment la bureaucratie «crée» de la valeur

Quand on le rencontre, on tente d’y voir plus clair dans sa thèse, séduisante mais parfois confuse, d’une bureaucratisation générale qui se serait développée dans un monde inspiré par l’esprit managérial.

Comme il l'explique: 

On a l’impression que ce sont les documents qui créent la valeur. Et le système financier est bien entendu au pinacle de cette vaste structure

David Graeber

«Ce qui se passe dans une bureaucratie c’est qu’on fétichise les documents. Par exemple beaucoup de métiers s’apprenaient en les exerçant, maintenant tout vient du diplôme. Les gens doivent retourner à l’école, par exemple des milliers de bibliothécaires américains ont du retourner à l’école pour obtenir un diplôme de bibliothécaire. Et l’effet psychologique de tout ça c’est qu’on a l’impression que ce sont les documents qui créent la valeur. Et le système financier est bien entendu au pinacle de cette vaste structure. 

On ne sait pas combien d’heures par jour ou par semaine les gens passaient à remplir des formulaires, mais tous les indices montrent que l’on en fait de plus en plus, j’ai lu quelque part que l’Américain moyen attendait six mois dans sa vie que le feu passe au vert.»

Pour Graeber, une société bureaucratique a une perception étrange de la création de valeur, qui est que «nous créons le monde qui nous entoure par la simple force de la volonté». Il fait remonter ce mythe aux écrits de développement personnel, qui se développent dans les années 1970, portés par des «gourous» d’entreprises et des penseurs libertariens, pour lesquels, écrit-il, «la vieille société industrielle, matérialiste, où la valeur venait du travail physique, cédait la place à une ère de l’information où la valeur émergeait directement de l’esprit des entrepreneurs, comme, à l’origine, le monde avait émergé ex nihilo de l’esprit de Dieu, ou comme, en bonne économie de l’offre, la monnaie émergeait ex nihilo de la Federal Reserve pour passer entre les mains de capitalistes imaginatifs qui créaient de la valeur.

«En effet, qu’est-ce que l’univers des dérivés titrisés, obligations adossées à des actifs et autres instruments financiers exotiques du même acabit, sinon l’apothéose du principe: “en dernière analyse, la valeur est un produit du papier?”».

Graeber décrit une société obsédée par l’évaluation –où règne «la culture de l’audit, où seul est réel ce qui peut être quantifié, tabulé, entré dans une interface ou un rapport trimestriel», stimulant en bout de chaîne l’expansion permanente de «métiers à la con» bien analysés par l’auteur dans un essai paru en 2013.

Mais il a fallu selon Graeber un long travail de persuasion pour convaincre les gens que c’était le capital lui-même qui créait de la valeur, et non le travail des gens. «De l’avis général, les bonnes choses de la vie existaient parce que des gens prenaient la peine de les produire. On voyait la production comme une activité à laquelle devaient participer le cerveau et les muscles, en général à peu près dans les mêmes proportions.»

Comment le mouvement altermondialiste a révélé l’existence d’une administration mondiale

Graeber fait part de ses observations au sein du mouvement altermondialiste auquel il a pris une part active avant d’être un des animateurs d’Occupy Wall Street en 2011: en faisant le siège des grands sommets de l’OMC ou du FMI au tournant du siècle, les actions des altermondialistes ont «servi de baguettes magiques», écrit-il:

«Nous n’avions qu’à nous montrer et à tenter de bloquer tout accès à une réunion, et nous dévoilions instantanément l’existence d’une immense bureaucratie mondiale faite d’organisations imbriquées, sur laquelle nul n’était censé vraiment réfléchir.»

L’engouement pour l’heroic fantasy, réaction à la bureaucratisation

Max Weber, le sociologue qui a défini la bureaucratie au XIXè siècle, avait bien perçu les malaises qu’une société rationalisée à l’extrême ferait apparaître, et utilisait l’image d’une «cage d’acier». Il alertait sur «le danger de voir la société moderne devenir si bien organisée par des technocrates sans visage que les héros charismatiques, l’enchantement et la romance en disparaîtront entièrement.»

La fantasy est essentiellement une tentative d’imaginer un monde totalement purgé de la bureaucratie

David Graeber

La culture populaire a répondu à cette inquiétude de plusieurs manières: la première est le succès phénoménal des mondes imaginaires qui se déroulent dans le passé fantasmé de l’heroic fantasy, des récits chevaleresques et des mondes régis par la magie: «la fantasy est essentiellement une tentative d’imaginer un monde totalement purgé de la bureaucratie», écrit-il dans un des chapitres les plus stimulants de son recueil. 

«[Ces romans] séduisent surtout parce qu’ils procurent en permanence une négation systématique de tout ce qui représente la bureaucratie […] nous rêvons aujourd’hui aux aventures de clercs et de magiciens médiévaux agissant dans un monde où la moindre trace de l’existence bureaucratique a été soigneusement effacée.»

C’est un monde d’énigmes à déchiffrer là où «les procédures bureaucratiques, en revanche, sont fondées sur un principe de transparence.»

«Un objectif primordial des procédures administratives est qu’il n’y ait pas d’histoires; dans un cadre bureaucratique, il y a des histoires quand quelque chose a mal tourné. Lorsque tout se passe en souplesse, il n’existe aucun arc narratif, quel qu’il soit.»

Mais la fantasy elle-même n’est pas à l’abri de la pensée bureaucratique, qui aime avant tout classer les choses et les êtres. Le jeu de rôle «Donjons et Dragons représente l’ultime bureaucratisation de la fantaisie antibureaucratique. Il y a des catalogues pour tout: les types de monstres […], chacun muni de pouvoirs soigneusement notés dans les tables et d’un nombre moyen de “points de vie” ‘indiquant la difficulté de le tuer; les caractéristiques humaines (force, intelligence, sagesse, dextérité, constitution…); les listes de sorts possibles à différents niveaux de capacité (projectile magique, boule de feu, passe-muraille…); les types de dieux ou de démons […]»

Une vision comptable des jeux qui s’est aggravée avec l’adaptation informatique de ces univers de fiction: «les jeux informatiques ont pu faire de la fantasy une procédure presque entièrement bureaucratique: accumulation de points, hausse de degrés, etc.»

Et cette glorification de l'heroic fantasy est ambiguë, nous rappelle l'auteur: «Ces romans vous donnent une idée de ce que serait un monde sans bureaucratie: d'un côté, c'est palpitant, mais vous ne voudriez pas vraiment vivre dans un tel monde». L'«utopie des règles» se révèle une option bien plus morne mais aussi plus sûre que le régime d'anarchie dans lequel évoluent les héros romantiques des histoires médiévales fantastiques.

Policiers, espions, détectives: les héros de l’ordre bureaucratique

L’autre manifestation pop culturelle de l’invasion bureaucratique est l’apparition d’une classe de héros bureaucrates. La société bureaucratique a ses propres héros: commissaires, détectives, espions «qui tous ont pour métier (c’est significatif) d’agir à l’endroit précis où des structures bureaucratiques de classement de l’information rencontrent l’usage de la violence physique.» «Des bureaucrates armés», selon la jolie formule de l'auteur.

«Les espions et les détectives, nous explique encore Graeber, sont les deux genres de fiction qui sont arrivées avec la bureaucratie. A mesure que la culture s’est bureaucratisée, on a vu apparaître ces héros charismatiques de la bureaucratie. Ce sont de nouvelles formes de charismes adaptées à la bureaucratie.»

Mais parce que la réalité bureaucratique est terne, elle ne montre pas l’activité des policiers, c’est-à-dire le travail administratif sous lequel ils croulent: «ces policiers imaginaires passent presque tout leur temps à combattre des crimes violents ou à s’occuper de leurs conséquences.»

S’ils étaient vraiment des reflets de l’organisation sociale, ils rempliraient des formulaires: «le vrai James Bond passerait la plupart de son temps à faire des rapports», ajoute-t-il à propos de cet imaginaire romantique faussé des fictions policières.

Pourquoi nous n’avons pas eu la voiture volante?

L’une des conséquences les plus néfastes selon Graeber de la bureaucratisation du monde est son impact sur l’innovation scientifique. Où sont passées les voitures volantes mais aussi les champs de force, la téléportation, les androïdes, les colonies sur Mars, etc. qui dans la seconde moitié du XXe siècle passaient pour des inventions qui très probablement seraient en service en 2015?

Internet? Une combinaison extrêmement rapide et accessible partout dans le monde de la bibliothèque, de la poste et du catalogue de vente par correspondance

A la place, on a eu Internet, détaille Graeber dans un chapitre consacré aux évolutions de la recherche scientifique:

«Internet est sûrement un dispositif remarquable. Néanmoins, si un passionné de science-fiction des années 1950 apparaissait subitement et demandait quels ont été les exploits techniques les plus spectaculaires des soixante années écoulées depuis cette époque, on imagine mal que sa réaction puisse être autre chose qu’une amère déception. Il ferait sûrement remarquer que ce dont nous lui parlons, en fait, est une combinaison extrêmement rapide et accessible partout dans le monde de la bibliothèque, de la poste et du catalogue de vente par correspondance.»

Si la recherche s’est concentrée sur des produits plus immédiatement commercialisables au détriment de ce que Graeber nomme des «techniques poétiques» comme la conquête spatiale, on le doit à «l’introduction des techniques de management des entreprises» dans le monde académique, qui a eu un effet désastreux «pour la stimulation de la recherche originale», souligne Graeber pour qui les universitaires passent désormais le plus clair de leur temps à gérer de la paperasse et à faire du marketing:

«La traduction pratique de ces méthodes de management est invariablement la même: tout le monde finit par passer le plus clair de son temps à s’efforcer de vendre aux autres des choses –propositions de bourses; projets de livre; évaluations sur les candidatures de nos étudiants à des bourses ou à des postes; évaluations sur nos collègues; prospectus vantant de nouvelles “majeures interdisciplinaires”, de nouveaux instituts, de nouveaux ateliers préparatoires aux colloques, et les universités elles-mêmes, aujourd’hui devenues des marques à commercialiser auprès des futurs étudiants ou des financeurs en perspective. Le marketing et les relations publiques finissent ainsi par engloutir de tous côtés la vie universitaire».

Pourtant, «il fut un temps où la sphère académique était le refuge offert par la société aux esprits excentriques, brillants et manquant de ce sens pratique, regrette Graeber qui fait sans doute dans ce passage son autoportrait d’outsider inadapté au système académique. C’est terminé. Aujourd’hui, elle est devenue le champ clos des professionnels de l’autopromotion. Quant aux esprits excentriques, brillants et manquant de sens pratique, il semble que la société n’ait maintenant aucune place pour eux.»

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