Monde

Au Sri Lanka, un inacceptable huis clos

Pierre Salignon, mis à jour le 11.06.2015 à 10 h 36

Compter les morts au Sri Lanka remet-il les représentations humanitaires en question?

Au Sri Lanka, la guerre est finie. Une fois de plus, les civils se sont retrouvés au cœur du conflit. Combien sont-ils à avoir perdu la vie? Quelle est la situation des survivants emprisonnés dans des camps fermés et contrôlés par l'armée? Seule une investigation indépendante permettrait de le savoir, les informations actuelles étant particulièrement contradictoires.

La polémique a débuté fin mai 2009, après la publication, par le journal britannique «The Times», d'un reportage témoignant de la situation dramatique de la population civile du Nord du pays, prise au piège des combats entre l'armée sri lankaise et les derniers combattants des Tigres Tamouls (LTTE). Les dernières semaines du conflit auraient été marquées par le massacre de près de 20.000 civils, utilisés comme bouclier humain par les extrémistes du LTTE pour couvrir leur ultime tentative de fuite, et bombardés sans retenue par l'armée sri-lankaise.

Des chiffres qui font froid dans le dos

Les journalistes du Times nous alertaient également, début juillet 2009, de la mortalité supposée dans les camps d'internement, ouverts un peu plus d'un mois plus tôt par l'armée sri-lankaise pour trier et contrôler les survivants. L'article faisait état de 1.400 morts par semaine dans le camp de Manik Farm, regroupant à l'époque, 280.000 personnes. Sans préciser la méthode ni l'origine de ce chiffre, le journaliste citait une source humanitaire, sans la nommer explicitement.

L'accusation est particulièrement grave et les chiffres avancés, s'ils étaient un jour confirmés, font froid dans le dos. Imaginez 200 morts par jour. En faisant un calcul simple, en juillet 2009, cela correspond à un taux de 7 morts pour 10.000 personnes et par jour. Dans les crises, il est généralement admis que, le seuil d'urgence est de 1 pour 10.000 et par jour. En Asie du Sud-est, le seuil de gravité est plus bas et estimé à 0,5 pour 10.000 et par jour. Autrement dit, selon l'enquête du Times, début juillet 2009, les personnes internées mourraient en masse dans le camp de Manik Farm, «principalement en raison des conditions sanitaires», des privations et du manque de secours.

Info ou intox? Le risque de manipulation ou d'exagération ne peut être totalement exclu dans un environnement politique et sécuritaire extrêmement tendu. Les données de santé sont diffusées au compte goutte. Collecter et tenter d'interpréter des informations sur la situation sanitaire dans les camps est donc un exercice particulièrement délicat et sensible.

Des estimations contradictoires et opposées

Sans surprise, la représentation de la situation par le ministère de Santé sri-lankais (1) est différente de celle des journalistes britanniques. Selon un bulletin qui couvre la période du 15 juin au 15 juillet 2009, une moyenne de 5 à 6 personnes mourrait chaque jour dans le camp de Manik Farm; ce qui correspond alors à un taux de mortalité inférieur à 0,25 mort pour 10.000 et par jour (la moyenne nationale au Sri Lanka est de 0,15 pour 10.000 et par jour). Malgré le degré de violence atteint à la fin du conflit pendant les dernières semaines des combats, pour les autorités officielles, la situation n'avait rien d'alarmant dans les camps en juin et juillet au moment où le Times faisait un tout autre constat.

Comment ne pas être troublé et expliquer des estimations aussi contradictoires et opposées? Faute d'accès à des données plus précises, des discussions avec les ONG et les acteurs présents sur le terrain, s'avèrent utiles. Que disent-ils?

La crainte de représailles de la part des autorités sri-lankaises est telle qu'ils font tous preuve d'une extrême prudence quand ils acceptent, même discrètement, d'évoquer la situation au Sri Lanka. La peur d'être expulsés du pays s'ils critiquent trop ouvertement l'action du gouvernement revient dans tous les propos.

Incapacité des ONG à évaluer les besoins

Ils décrivent tous des conditions de travail très difficiles et les intimidations dont ils font l'objet de la part des autorités. Les conditions fixées à leur présence même limitée, dans le pays, et dans les camps du Nord, ont pour but avant tout de restreindre leurs mouvements, leur capacité à évaluer librement les besoins, et enfin leur liberté de témoigner. En fait, au Sri Lanka, les ONG et l'ONU travaillent sous pression, et «un peu à l'aveugle». Ils n'ont pas, ou peu, accès à l'intérieur des camps, comparés à «des prisons à ciel ouvert». Hormis des visites ponctuelles et très encadrées, ils n'ont parfois pas d'autres choix que de travailler à leur périphérie. Les survivants sont alors transportés dans les structures de soins par des militaires ou des policiers. Les patients reçus sont ceux que l'on veut bien présenter. Inquiétant.

Tous les récits font ensuite état d'une situation sanitaire très précaire dans les camps, depuis qu'ils ont été ouverts. Mais si, de l'avis général, les dernières semaines du conflit ont été particulièrement meurtrières et les survivants étaient éprouvés à leur arrivée dans les camps, les humanitaires se refusent cependant à reprendre à leur compte les données diffusées en juillet dernier par les journalistes du Times. «200 morts par semaines, on ne serait pas passé à coté». Certes, «la situation sanitaire était loin d'être parfaite, et assister, même avec la meilleure volonté du monde, plus de 280.000 déplacés très éprouvés par plusieurs mois de guerre, ça prend un peu de temps. Mais même si c'est difficile, de là à envisager autant de morts... quand même...»

Situation fragile mais sous contrôle

En plus d'observations directes, les humanitaires s'appuient aussi sur les données auxquelles ils ont pu avoir accès, même si elles sont limitées. Par exemple, dans le district de Vavuniya, en juin 2009, la morgue d'un hôpital par laquelle transiteraient les morts des camps, recensait 10 ou 15 par jour; soit un taux de mortalité proche du seuil de gravité pour l'Asie du Sud Est, «mais quand même éloigné des taux observés par les humanitaires sur d'autres terrains de crise», en Afrique notamment.

Ainsi, la mortalité dans les camps de déplacés ne semblait pas «trop élevée» au début de l'été sans pour autant pouvoir dire si le décompte des autorités était ou pas exhaustif.

Depuis juillet, l'impression générale est que «la situation sanitaire est restée plus ou moins sous contrôle» mais qu'elle n'en demeure pas moins fragile. Plusieurs indices iraient dans ce sens. Début juillet, d'aucuns rapportent que la malnutrition affectait un tiers des enfants de moins de cinq ans. L'accès à l'eau pour les déplacés serait aussi toujours insuffisant en quantité. Ce qui fait dire à certains que les camps sont de véritables «bombes à retardement», l'imminence de la saison des pluies pouvant aggraver la situation actuelle, avec l'apparition des cas de choléra, la multiplication des cas de diarrhée et dysenterie... C'est d'ailleurs un des arguments exposé aux autorités pour qu'elles renvoient au plus vite les déplacés chez eux ou dans des familles d'accueil, et acceptent de rétablir leur liberté de mouvement.

Le dilemme des humanitaires: se taire pour agir, parler et être expulsé

Actuellement, «la situation (serait) plus inquiétante du point de vue des droits de l'homme que du point de vue médical», selon un autre observateur de cette crise. Les allégations de violations des droits de l'homme contre les déplacés sont légion, faisant état de nombreuses disparitions et de rumeurs d'exécutions extrajudiciaires. Ici, pas de chiffres, mais des accusations relayées par des organisations des droits de l'homme, immédiatement rejetées par les autorités. Pour elles, «la situation des déplacés est en voie de normalisation. Maintenant que la guerre est terminée, les ONG dites d'urgence doivent se préparer à partir». Tout cela dans un climat de terreur et d'impunité et en l'absence d'une mobilisation internationale efficace.

Les humanitaires ont-ils fait le bon choix? Ils se posent la question. Le dilemme est le suivant: se taire pour agir, parler et être expulsé du pays. Un dilemme classique qu'il n'est jamais facile de trancher ou de juger, comme le soulignent les débats souvent vifs qui agitent ONG ou agences onusiennes. Si l'assistance internationale acheminée dans la région reste nécessaire, comment est-il possible d'aider les survivants tout en restant aveugle et muet face aux privations et à la violence qu'ils subissent, au risque de cautionner l'inacceptable? «Les ONG et l'ONU doivent se poser une question existentielle: secourent-elles une population dans la détresse ou sont-elles complices d'une opération d'incarcération à grande échelle?», suggérait «Le Monde» le 10 septembre dernier.

Nécessaires pressions diplomatiques

Des zones d'ombres très inquiétantes persistent donc sur les conditions dans lesquelles les déplacés privés de liberté survivent. En situation de crise, des méthodes épidémiologiques existent pourtant pour évaluer les conséquences humaines des catastrophes provoquées par l'homme (2). Que ce soit au Darfour, en RDC ou ailleurs, les organismes de secours réalisent régulièrement des enquêtes dites de mortalité rétrospective ou de couverture des besoins pour guider leur action et adapter leur assistance, mais aussi pour attirer l'attention sur le sort des populations.

Au Sri Lanka, la collecte des informations et leur diffusion sont verrouillées. Les autorités voient d'un mauvais œil la réalisation d'enquêtes indépendantes qui pourraient conduire in fine à démontrer les conséquences mortelles de leur politique d'enfermement des déplacés tamouls. L'obstacle n'est pas technique, il est avant tout politique. Autant dire que sans pressions diplomatiques internationales contre le gouvernement de Colombo, le sort des déplacés restera entre les seules mains des autorités... et des humanitaires, mais les poings liés.

Pierre Salignon

(1) Ministry of Health and Nutrition, summary of deaths reported in IDP camps, Colombo, 15th July 2009.

(2) Il suffit de se référer aux sites de plusieurs organismes spécialisés pour en savoir plus: EPICENTRE www.epicentre.msf.org, Centre for Research on the Epidemiology of Disasters www.cred.be et Health and Nutrition Tracking Service www.who.int/hac/techguidance/hnts.

Image de une: Camp de Arunachalam à Manik Farm, le 19 août 2009. REUTERS

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