Ankara: chronique d’un attentat annoncé

Cérémonie funèbre autour du cercueil de Korkmaz Tedik, une victime de l’attentat terroriste de samedi 11 octobre à Ankara | REUTERS/Umit Bektas

Cérémonie funèbre autour du cercueil de Korkmaz Tedik, une victime de l’attentat terroriste de samedi 11 octobre à Ankara | REUTERS/Umit Bektas

La possibilité d’un attentat constituait une éventualité plus que sérieuse. Les raisons pour lesquelles Daech peut vouloir frapper en Turquie n’ont rien de mystérieux. Et le gouvernement a fait preuve d’énormes négligences.

Cet article, publié deux jours après l’attentat du 10 octobre qui a frappé Ankara, a été mis à jour vendredi 16 octobre afin d’y intégrer les dernières informations sur les deux kamikazes et la connaissance qu’en avaient les services de renseignements turcs.

Deux charges de cinq kilos de TNT avec des centaines de petites billes de métal pour faire encore plus de victimes. Deux kamikazes affiliés à l’organisation de l’État islamique (EI). Voilà l’essentiel des informations que laissent filtrer plusieurs sources proches des enquêteurs au lendemain du double attentat suicide contre un rassemblement de gauche à Ankara samedi 10 octobre au matin. Lundi matin 12 octobre, le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu lui-même confirmait que le groupe djihadiste de l’EI était bien le suspect numéro un.

Presque immédiatement après l’attentat d’ailleurs, un compte Twitter turc soutenant l’organisation de l’État islamique (EI) se réjouissait de ces morts et de ces blessés avant de conclure: «Nous en félicitons les auteurs.» Et un peu plus tard, cet autre commentaire de @DarulHilafe11 sur Twitter (depuis, le compte a été suspendu): «La bombe a explosé au moment où les communistes [dansaient] le halay [une ronde kurde]. [...] Sont-ce eux qui veulent la paix? Dieu merci, ils se sont noyés dans le sang.»

Quant à la chaîne Haber 7, elle a diffusé le témoignage d’un jeune homme qui dit avoir vu l’auteur de l’attentat suicide habillé comme un membre de l’État islamique et s’enfuyant lorsqu’on a voulu fouiller son sac.

De fait, le modus operandi des terroristes d’Ankara est très similaire à celui mis en œuvre lors de deux attentats précédents sur le sol turc, celui du 5 juin dirigé contre un meeting du HDP (Parti démocratique des peuples, large coalition de gauche kurde et turque) et qui a fait quatre morts, puis celui du 20 juillet à Suruç contre un groupe de jeunes socialistes, dont des militants du HDP, mobilisés pour aider à la reconstruction de Kobané, et dont trente-trois ont alors péri. 

Véritables commanditaires

L’absence de revendication peut constituer une stratégie: ajouter au chaos du doute et de l’incertitude afin de prolonger la peur

Les deux raisons pour lesquelles l’EI peut vouloir frapper en Turquie n’ont rien de mystérieux. Daech –acronyme arabe de l’État islamique en Irak et au Levant– veut se venger de la défaite que le mouvement armé kurde (le PKK turc et son frère syrien le PYD, qu’une partie du HDP soutient) lui a infligée fin 2014 à Kobané. Et, seconde raison, Daech peut vouloir mener des représailles contre le gouvernement turc de l’AKP (Parti de la justice et du développement, islamo-nationaliste) après qu’Ankara a procédé à partir de fin juillet à un revirement important à son égard. Lequel a constitué pour le gouvernement turc à ouvrir ses bases militaires à l’aviation de la coalition internationale dirigée par les États-Unis contre l’EI, mener quelques frappes contre le groupe djihadiste, instaurer un meilleur contrôle de ses frontières, stopper ou tout du moins ralentir le trafic de pétrole avec l’EI et arrêter plusieurs djihadistes de Daech, étrangers ou turcs. Car, en plus des quelque 3.000 Turcs qu’il dénombre dans ses rangs en Irak et en Syrie, Daech peut en effet compter sur environ 2.000 autres djihadistes répartis sur l’ensemble du territoire turc, avec de nombreuses cellules dormantes, d’où une grande facilité d’action pour le groupe terroriste.

Pour autant, les informations qui annoncent Daech derrière le carnage d’Ankara sont à prendre avec précaution. L’attentat n’a pas été revendiqué et ne le sera sans doute jamais. Ce qui peut constituer une stratégie: ajouter au chaos du doute et de l’incertitude afin de prolonger la peur, c’est-à-dire l’effet de terreur...

Cette absence de revendication, cette fois-ci comme précédemment à Diyarbakir et à Suruç, instille le doute parmi de larges segments de la société turque sur les véritables commanditaires de ces deux explosions, qui ont fait au moins quatre-vingt-dix-sept morts et plusieurs centaines de blessés parmi des manifestants de gauche, d’âges et d’origines divers, supporters du HDP mais aussi du CHP (Parti républicain du peuple, kémaliste, centre gauche), syndicalistes, représentants de la société civile et du monde professionnel, venus défiler pour la paix.

Responsabilité administrative

La possibilité d’un attentat constituait une éventualité plus que sérieuse. Mais le gouvernement a fait preuve d’énormes négligences. La plus flagrante concerne la liberté de mouvement dont ont bénéficié les deux kamikazes, qui ont longuement séjourné en Syrie. Ils étaient repérés par le MIT, les services de renseignements turcs, et faisaient partie des vingt-et-un djihadistes présents en Turquie considérés comme susceptibles de commettre des attentats dont la presse a diffusé la liste quatre jours après l’attentat.

Quelques heures à peine après l’attentat du samedi 10 octobre, le nom de l’un des kamikazes, Yunus Emre Alagoz, circulait déjà. Ce dernier n’était autre que le frère aîné de l’auteur de l’attentat de Suruç. Le second kamikaze était Omer Deniz Dundar, ainsi que le révélait le quotidien Cumhurriyet le 14 octobre. Les deux djihadistes auraient appartenu à la même cellule de l’État islamique dans la ville d’Adiyaman, laquelle est connue pour être un bastion de Daech, et décrite d’ailleurs comme telle dès début août par la correspondante du Wall Street Journal. Or, selon le quotidien Radikal, le père de Omer Deniz  Dundar s’est rendu au commissariat à plusieurs reprises afin d’alerter les autorités et de leur demander d’arrêter et d’emprisonner son fils. Sans succès.

Sachant la probabilité d’un nouvel attentat, la, seconde énorme négligence touche aux mesures de sécurité –ou plutôt à l’absence de mesures qui ont entouré la manifestation du 10 octobre. Il n’y eut ni fouille, ni contrôle, ni déploiement de policiers sur le lieu de rassemblement des manifestants à côté de la gare d’Ankara, où les deux kamikazes se sont faits exploser. Les djihadistes terroristes ont pu pénétrer en plein cœur de la capitale d’Ankara, quasiment au nez et au menton des plus hautes autorités politiques, sécuritaires et militaires et opérer à quelques centaines de mètres du centre névralgique du pouvoir turc.

Avec cet attentat, le gouvernement et l’État turc sont accusés d’avoir failli à l’État de droit, si ce n’est volontairement par incompétence et négligence. Ils portent indéniablement la responsabilité administrative de ce carnage.

Certains commentateurs accusent même encore plus sévèrement le gouvernement islamo-nationaliste et le président Erdogan. La stratégie électorale de ce dernier est de polariser et de cliver au maximum la société turque afin d’obtenir les suffrages conservateurs et nationalistes aux législatives anticipées du 1er novembre. C’est pourquoi, disent ces commentateurs, il aurait délibérément fermé les yeux sur les risques qu’encouraient ces manifestants et opposants à son régime.

Ligne rouge

Certains analystes n’excluent pas que l’attentat ait été fomenté par les services secrets turcs sur ordre du président Erdogan

Enfin, un degré au-dessus, certains analystes n’excluent pas que ce qui s’est passé samedi 10 octobre ait été fomenté par les services secrets turcs, ou des cellules clandestines chargées des basses besognes, sur ordre du président Erdogan, qui jouerait sa dernière carte pour rester au pouvoir. Celui-ci s’imposant alors comme l’homme fort et le dernier recours sur fond de guerre menée contre le PKK et d’affrontements entre nationalistes turcs et kurdes. Dans ce scénario, le président turc serait prêt à tout, y compris à faire infiltrer et manipuler une cellule de djihadistes de Daech, pour créer un climat d’extrême tension, pouvoir décréter l’état de siège et obtenir les pleins pouvoirs ainsi que l’article 120 de la Constitution l’y autorise (article qui n’est pas sans rappeler l’article 16 de la constitution française).

Ce scénario est loin d’être partagé par tous. Même si plusieurs constitutionnalistes n’excluent effectivement pas que le président Erdogan demande les pleins pouvoirs si le scrutin législatif du 1er novembre ne donnait pas à son parti, l’AKP, la majorité absolue nécessaire à l’instauration du régime présidentialiste auquel il aspire.

Ce qui ne fait pas de doute avec l’attentat d’Ankara de samedi 10 octobre, c’est qu’une ligne rouge a été franchie dans l’engrenage de la violence. Avec, d’un côté, une large partie de la société qui descend régulièrement dans la rue, rendant le pays ingouvernable pour le pouvoir islamo-nationaliste et, de l’autre côté, celui-ci et surtout son chef, le président Erdogan, sans doute de plus en plus paniqué à l’idée de tomber et devoir un jour s’expliquer devant la justice sur les accusations de corruption  dont il est l’objet.

En important le conflit syrien sur le territoire turc, le carnage vient d’infliger à Erdogan une gifle supplémentaire. Ce sont la position, l’influence et les ambitions régionales de la Turquie et de son président qui s’effondrent peut-être au profit de l’ennemi syrien mais surtout de ses deux voisins et rivaux multimillénaires, la Russie et l’Iran, qui rebattent actuellement les cartes.

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