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Air France: l’ambiguïté des usages de la violence ne sert pas la gauche

À la sortie du CCE d'Air France à Roissy, le 5 octobre 2015 | REUTERS/Jacky Naegelen

À la sortie du CCE d'Air France à Roissy, le 5 octobre 2015 | REUTERS/Jacky Naegelen

Les réactions aux récents événements d'Air France en disent long sur l'impasse politique d'une partie de la gauche.

L’image des deux cadres dirigeants d’Air France à moitié déshabillés et évacués par les vigiles sous les huées de salariés et de syndicalistes en colère est un symbole éloquent de l’état très dégradé des relations sociales dans cette entreprise et, au-delà, dans le pays. Si l’on met de côté les enjeux d’une négociation sociale qu’il fallait visiblement dramatiser, et bien sûr l’écheveau complexe des causes de la situation économique qui a conduit à une telle situation, elle en dit surtout long, politiquement, par les réactions qu’elle a suscitées.

À gauche en particulier, ces réactions ont vite opposé ceux qui ont souligné la violence des images de l’humiliation des deux cadres par une foule énervée et ceux qui ont trouvé comme excuse à cette même foule la violence sociale du licenciement annoncé de près de 3.000 salariés. Comme si l’une excluait l’autre finalement, comme si l’on pouvait choisir, et comme s’il était impossible de condamner ensemble ces deux formes d’exaspération auxquelles conduit un système à la fois défaillant et hypertendu de relations sociales. Déplorer l’une revenant illico à être insensible à l’autre. Logique terrible d’un autre système, celui de médias sans recul et de réseaux sociaux sans nuance.

Or on peut, tout au contraire, être à la fois profondément choqué par l’annonce des licenciements par une compagnie dont les mauvais choix stratégiques et les défaillances commerciales au regard de la concurrence sont de longue date de notoriété publique, et par le caractère odieux du comportement d’une poignée d’excités envers ceux qu’ils tiennent pour responsables de leur malheur.

On peut également être étonné par la violence elle-même de certaines réactions aux événements de la part de responsables politiques qui ont visiblement choisi un camp contre l’autre, légitimant de facto ses agissements. Se ranger unilatéralement derrière la direction d’Air France sans un mot pour les salariés qui subissent les errements du management défaillant de la compagnie témoigne ainsi d’une coupure tragique avec les réalités sociales d’un pays qui va mal et qui doute de ses propres capacités. Mais se ranger tout aussi unilatéralement, au nom de ces mêmes salariés, derrière une foule prête à la violence déshumanisante témoigne tout autant de cette coupure –elle révèle même une inquiétante permanence dans tout un secteur de la gauche de la justification de l’usage de la violence physique à des fins politiques.

Pour cette gauche-là, qui se présente souvent comme la «vraie gauche», un homme à demi-nu et à la chemise déchirée, pourchassé par une meute hurlante, sous le regard des caméras du monde entier ne compte pour rien par rapport au licenciement de centaines de salariés. Les plaisanteries sur la chemise déchirée vont même bon train sur les réseaux sociaux! La violence physique serait ici justifiable à la fois parce qu’elle ne serait que le résultat d’une autre violence, plus violente encore évidemment, celle du «système», et parce qu’elle s’appliquerait à des hommes qui ne méritent rien d’autre au regard de leurs responsabilités dans l’entreprise. Refrain classique et tragique d’une gauche autodésignée comme révolutionnaire opposée à tout ordre social dont elle n’est pas l’unique maîtresse, et porte-parole auto-investie d’un prolétariat qui n’a que ses poings pour se faire entendre, de damnés de la terre qui doivent éliminer physiquement leurs oppresseurs pour s’en libérer.

Le problème d’une telle «vision du monde» est triple. Et il est potentiellement celui de la gauche toute entière, c’est-à-dire de toutes celles et de tous ceux, citoyens, qui s’en réclament.

«Assurer la vie et la dignité de tous, et de ceux-là mêmes qui sont aujourd'hui des privilégiés»

Tout ceci pose problème d’abord parce que l’on y oublie les conditions historiques de la justification de la violence révolutionnaire et plus largement de la violence sociale. Ce sont celles du XIXe siècle, de l’industrialisation et du combat ouvrier contre des conditions de travail et de vie inhumaines. Le lien à l’inhumanité est ici essentiel, il ne peut être contourné ou écarté d’un revers de main. Or aujourd’hui, aussi difficile soit la situation sociale faite de chômage de masse et de précarité grandissante, aussi traumatisant soit un licenciement, c’est la mémoire de nos ancêtres qui se sont battu, parfois au prix de leur vie, pour conquérir des droits sociaux, notamment ceux de l’indemnisation du chômage ou de l’indemnisation en cas de licenciement, que l’on bafoue en comparant leur situation et la nôtre.

Si la lutte sociale (grève, occupation de site, manifestation, formes moins conventionnelles de mobilisation…) est indispensable, et totalement légitime à Air France, l’usage délibéré de la violence, elle, ne saurait l’être a priori et par principe. On notera ainsi, par exemple, que Jean Jaurès dans son grand discours devant la Chambre des députés le 19 juin 1906, abondamment cité ces derniers jours pour sa dénonciation de la violence patronale, précisait que «la révolution sociale ne se propose point de brutaliser les personnes, mais au contraire d’assurer la vie et la dignité de tous, et de ceux-là mêmes qui sont aujourd’hui des privilégiés, sous la loi commune du travail souverain».

Deuxième problème, une telle légitimation ouverte et revendiquée de la violence d’une foule contre deux hommes seuls pose la question de ses limites. On entend bien qu’il n’y a pas eu de mort ni même de blessé –et c’est heureux!– ou encore que l’arrachage de vêtement et l’insulte ne valent pas, au sens propre, lynchage. Mais est-ce une raison suffisante pour aller jusqu’à estimer que parce qu’ils l’auraient bien cherché, ces deux cadres d’Air France s’en tirent finalement à bon compte en s’extrayant à demi-nu d’une foule hostile? Voire qu’ils le méritent bien et que la scène a même pu faire rire? Que tout cela «n’est rien» au regard de la violence sociale des licenciements annoncés?

Tout ceci soulève une série de questions que certains, à gauche, devraient se poser avant de trop vite se lancer dans des explications douteuses sur une nouvelle forme de lutte des classes. Jusqu’où la violence physique est-elle acceptable? Fallait-il du sang pour la condamner? A partir de quand et à propos de qui la violence physique est-elle un sujet légitime de plaisanterie? Une telle atteinte aux personnes et un tel ricanement sont-ils plus légitimes lorsqu’ils viennent d’une foule «sociale» que d’une foule «nationale» par exemple? Une foule qui applaudit de voir un homme à demi nu à terre, le menace et l’insulte, est-elle, finalement, de gauche ou… d’extrême-droite? La frontière est ici trop mince pour risquer une réponse sûre et certaine à une telle question. La dignité de la personne n’est elle certainement pas d’un camp ou de l’autre. L’histoire nous enseigne que dès qu’elle est atteinte, même avec les meilleures intentions du monde, c’est toute la société qui a déjà perdu.

Inefficacité électorale

Ultime problème soulevé par cet épisode médiatique: ce qu’il dit, politiquement, de la gauche radicale, celle du moins qui a bruyamment approuvé la violence contre les deux cadres d’Air France au nom de celle, supérieure et infiniment plus légitime à ses yeux, des licenciements à venir. De la part de cette gauche, une telle légitimation, souvent très emphatique, de la violence d’une foule requalifiée en violence sociale, apparaît en effet comme une forme de surenchère désespérée face à son inefficacité électorale ou même mouvementiste. En clair, moins le peuple –qu’elle invoque sans cesse pour en revendiquer le monopole– lui accorde suffrage et attention, plus cette gauche radicalise son discours jusqu’à l’intransigeance et la violence. On peut dès lors se poser la question du point d’arrivée d’une telle dérive. Où cela mène-t-il? A qui profitera finalement ce feu social sur laquelle cette gauche ne cesse, inconsciemment, de jeter de l’huile?

Si la violence introduit une rupture dans l'ordre des choses et qu’elle ressemble parfois à l’action politique, elle ne saurait pour autant s’y substituer car elle ne débouche jamais ni sur la liberté ni, pis encore pour la gauche, sur l’égalité. Le XXe siècle nous l’a tragiquement enseigné. Ne serait-ce que parce que la violence n’est jamais que le moyen d'une fin extérieure, et que celle-ci n’est pas toujours recommandable. Elle reste donc un geste individuel ou collectif, comme ici à Air France, à la fois irresponsable et négatif; un geste qui ne porte pas en lui sa propre suite. Elle n’est que le substitut défaillant de l’action et ne peut que détruire le pouvoir sans jamais être susceptible de l'engendrer, même lorsqu'elle est exercée par une instance souveraine comme nous l’a bien montré Hannah Arendt dans son célèbre texte sur la violence (repris en français dans Du mensonge à la violence, 1972): «Comme n’importe quelle action, la pratique de la violence peut changer le monde, mais il est infiniment probable que ce changement nous conduise vers un monde plus violent.»

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