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Feu! Chatterton, le rock français qui fait matcher Baudelaire et le post-rock

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Feu! Chatterton, Idaho, Low (oui, encore Low) et Deerhunter.

1.Le buzz (à venir)Feu! Chatterton, rock lettré à la française

C’est une musique qui va faire parler, débattre, fasciner ou énerver. Comme Arnaud Fleurent-Didier ou Fauve il y a peu. Ces gens-là possèdent des gènes communs, à défaut de parler tout à fait le même langage. Le premier album de Feu! Chatterton va paraître le week-end prochain. Il s’appelle Ici le Jour (A tout Enseveli). Il dira ce que seront devenues les promesses du EP de 2014 et de quelques titres disséminés au compte-goutte depuis un an.

Voilà un groupe auquel il peut tout arriver. Rester le point de rencontre d’un noyau restreint de fans transis face à tant d’éloquence, ou susciter une passion brouillonne dans les médias généralistes, alléchés par des slogans chics comme «les nouveaux romantiques». Rester cantonnés aux blogs musicaux pointus, ou passer chez Ruquier. Si, si, c’est possible. Le potentiel du quintette est tel qu’une major, Universal, a cru possible d’associer sa force de frappe à une musique au premier abord trop imprudente pour lui associer des objectifs de vente à cinq ou six chiffres. Sophistiquée, exubérante, imprévisible. Elle emprunte autant à la littérature classique qu’à la production hip-hop, tente la rencontre entre Bashung et Radiohead, entre l’expérience de dancefloor et l’écoute intime au coin du feu.

Feu! Chatterton est peut-être le deuxième groupe français de pop cinématographique après Arnaud Fleurent-Didier. L’époque n’est plus à l’aise avec les étiquettes. Mais on pressent qu’il y a quelque chose à trouver pour eux, quelque part entre pop lettrée, rock d’époques ou chanson théâtrale.


Quoiqu’il leur arrive, ils l’auront cherché. Il faut de l’inconscience ou du génie pour transformer le naufrage du Costa Concordia en slow rock épique, poétique et chanté-hurlé («si près de la lagune, a tangué le navire, l’homme amusé depuis la dune, voit le ferry mourir; du ciel tombe des cordes, faut-il y grimper ou s’y pendre…»). Il faut aimer les étincelles pour transformer un texte de poésie rétro-galante en tube dico («madame, je jalouse ce vent qui vous caresse prestement la joue, en ce provinces andalouses, lui vient se poser contre votre peau d’acajou»).


Il y a quinze mois, Feu! Chatterton a fait ses premières scènes importantes à Paris en première partie de Fauve. Fauve était alors au sommet de la vague inouie qui l’avait désigné comme le phénomène musical français en 2014. Feu! Chatterton, alors, avait fait mieux que préparer la salle. Il avait envoyé le message, par son magnétisme et ses parti-pris déjà acclamés, qu’il pourrait bien être le prochain. On va savoir.

 

2.Un coup de pouceIdaho, ce qui est rare est cher

Si vous cherchez le site du groupe Idaho, vous allez le trouver à l’adresse idahomusic.fr. On vous y annonce la sortie imminente d’un nouvel album. You Were A Dick, ça s’appelle. Et ça va paraître le 27 juin 2011. Il y a quatre ans. Voilà ce qui arrive quand on fait tout tout seul. Jeff Martin, son leader, tient les rênes du groupe dans une autarcie absolue. Pas de panique, cela n’a aucune conséquence sur la reconnaissance et les attentes qu’il suscite.

Jeff Martin se trouvait à Paris la semaine dernière pour un concert unique annoncé au creux du mois d’août. Il n’y avait aucune raison de s’y produire, du moins si l’on s’en tient aux canons habituels du genre voulant qu’un concert serve de point d’appui à une sortie discographique. Invité par le festival Icubate à Tilburg, Jeff Martin a fait un saut en France, où il se sait trop rare.

Il n’y avait pas plus de quarante personnes à l’Archipel. On ne saura jamais si elles auraient affiché la même concentration dans un autre endroit que cette église transformée en bibliothèque et salle de spectacle, à deux pas du bourdonnement de la place de Clichy à Paris. Disons oui. La rareté, la fascination et la fatigue du vendredi soir ont concouru à une connexion totale entre l’artiste et son noyau dur d’inconditionnels.

Jeff Martin interpréta en très grande majorité des morceaux jamais entendus. Il n’eut pas plus d’une grosse heure d’autonomie. Il improvisa vraiment son rappel. Il ne donna pas d’info sur la suite, mais on en a pour vous. Idaho a planifié un nouvel album studio pour la fin 2016 et a mis entre parenthèses le projet d’un album live issu de divers et épars enregistrements. Ce disque sera le troisième inédit en onze ans. Jeff Martin dilate le temps depuis son chef d’oeuvre de 2005, The Lone Gunman. Il est temps de le réécouter, celui-ci et d’autres, en attendant un autre moment imprévu.

3.Un vinyleLow, un sommet

C’est vraiment pour être sûr. Il y a un mois exactement, dans un billet consacré à des vieux routiers du rock auteurs d’une magnifique rentrée, nous avions exprimé à quel point l’album de Low, Ones and Sixes, était «impressionnant», non sans signaler que la proximité avec sa date de sortie créait la possibilité d’un emballement.

En fait, non, pas du tout. Les jours ont passé, et le fait d’avoir apprivoisé ce disque grâce à sa version double vinyle commande de répéter ici que nous tenons l’un des sommets absolus de l’année 2015, de la longue carrière du groupe et peut-être même de la décennie. C’est un disque dur, marqué par le deuil, le doute, l’usure, mais qui réussit le tour de force d’extraire une beauté limpide de toutes sortes de confusions.

Le double vinyle de Ones and Sixes est l’un de ces objets qui pousse à se demander si nous aurions perçu toute l’amplitude de cette musique sans un son analogique et sans la gravité d’une pochette épurée jusqu’au petit bois. Chef-d’oeuvre, définitivement.

 

4.Un lienRien sur Deerhunter

Tentez l’expérience autour de vous. Demandez qui est Bradford Cox. Sauf si tous vos amis travaillent aux Inrocks ou au Café de la danse, on vous promet de nombreux moments de solitude. Bradford Cox est le cerveau et les oreilles du groupe Deerhunter, l’un des plus fameux de la décennie dans la galaxie de l’indie-pop. Et même si sa notoriété reste assez groupusculaire dans l’absolu, Cox, qui possède un incontestable patronyme de star, a des obligations médiatiques de vedette, puisque les demandes affluent des deux rives de l’Atlantique. Elles poussent son label à organiser des points téléphoniques de 15 minutes en lieu et place d’entretiens qui permettraient de comprendre davantage son univers. Et ça, Cox n’aime pas.

Il n’en a «rien à foutre» de parler de Deerhunter. S’il a bien accordé plus du quart d’heure convenu au journaliste Thomas Burgel, des Inrocks, ce fut pour lui dire grosso modo qu’il n’en avait (décidément) «rien à foutre» de la promotion, des questions, des réponses, et de tout ce qui soutient sa démarche artistique. C’est cette grande expérience de solitude que recrée le journaliste dans un article où il n’avait, décemment, pas les moyens de raconter autre chose. A lire absolument. On pourra au moins dire que Deerhunter, c’est rock’n roll.

5.Un cop-colLa promesse de Feu! Chatterton

«Dans le futur, on aura sans doute des morceaux très ambitieux qui nécessiteront des orchestrations, et ça coûte cher. On aime bien l’idée de s’enfermer en studio et de faire quelque chose qui semble insurmontable.»

 

Entretien dans Tsugi, août 2014.

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