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En économie, à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent

REUTERS/Kai Pfaffenbach.

REUTERS/Kai Pfaffenbach.

L'Europe se divise à nouveau entre les partisans du «keynésianisme» et des politiques de relance, et les «austéritaires», incarnés par l'Allemagne. Les résultats comparés des deux approches sont pour l'instant sans appel.

Ludger Schuknecht, le chef économiste du ministère des Finances allemand, a plaidé la cause anti-keynésienne que défend son pays avec grand brio dans un article du Financial Times. «Après des décennies de relance par les déficits budgétaires et l'abaissement des taux d'intérêt, beaucoup d'économies sont fragiles», commence-t-il. L'ensemble de l'économie mondiale est fragile puisque le FMI vient de ramener à 3,1% la croissance sur la planète pour cette année. La relance keynésienne plaidée par beaucoup, à commencer par le FMI, regrette l'économiste allemand, n'a finalement abouti qu'à une reprise poussive, à une croissance faible et toujours très incertaine. Et les keynésiens de «demander plus»: si l'économie reste à la peine, c'est que la relance n'a pas été assez forte. La faute en revient aux rigoristes germaniques et à leurs vassaux «austéritaires» qui ne veulent pas ouvrir les vannes à fond.

Mais regardez, plaide Schuknecht, l'état du monde est piteux, l'investissement ne repart vraiment nulle part, les bulles se succèdent, les dettes montent, les incertitudes aussi, mais la politique «macroéconomique», c'est-à-dire le keynésianisme, continue de dominer les esprits gouvernementaux, au Nord comme au Sud. Il y a toujours un nouveau prétexte pour maintenir les «stimuli», la crise boursière en Chine, la récession au Brésil, la baisse des prix du pétrole. Quand la Fed américaine renonce à remonter ses taux, elle est applaudie par les économistes. Les politiques d'ajustement ont cessé partout, déplore l'auteur, en allusion évidente à la nouvelle doctrine de Bruxelles qui a mis fin à l'austérité et qui (il ne le dit pas, mais le pense sûrement) autorise Paris à renoncer à ses efforts.

Ces politiques «empilent encore des dettes sur la montagne existante. Tant pis si l'effet sur la croissance devient de plus en plus faible. Tant pis si des banques zombies, et des entreprises, qui couleraient sans les taux d'intérêt à zéro, investissent rarement, ce qui détériore les perspectives de croissance à moyen terme».

Faire pour les finances publiques comme pour les banques

Toutes les politiques de relance n'ont pas remis les économies sur des rails solides

Ludger Schuknecht cite les banques en contre-exemple. Pour redonner confiance dans le système bancaire, les autorités les ont contraintes par de nouvelles règles et des ratios de capital. Le résultat est là: les banques sont «beaucoup plus solides» qu'avant la crise Lehman. «Il faut faire pareil pour les finances publiques.»

Si l'investissement ne repart pas, c'est par manque de confiance dans des politiques budgétaires de long terme des Etats. Et de dire que l'Allemagne peut absorber le choc d'accueillir des milliers de réfugiés sans que personne s'interroge sur le coût. Que sans les garanties de Berlin, l'ensemble du Mécanisme européen de stabilité (MES), le dispositif de sauvegarde des pays endettés, «ne serait pas crédible». Que, enfin et paradoxalement, la Banque centrale européenne ne pourrait pas conduire sa politique de relance non conventionnelle sans «la force de l'économie et des équilibres allemands».

On ne peut s'empêcher de penser que la plaidoirie de l'économiste allemand sonne profondément juste. Il est vrai qu'à la fin, toutes les politiques de relance n'ont pas remis les économies sur des rails solides. La macroéconomie n'est pas seule responsable, il est d'autres facteurs explicatifs à cette étrange langueur de l'économie mondiale. Citons le vieillissement, qui engendre la crainte du risque, la place trop forte du dollar, la productivité qui se traîne malgré les révolutions Internet.

Mais on ne peut que s'interroger sur la pertinence du keynésianisme. Non pas celui de crise, celui qui donne à court terme l'oxygène indispensable lors des plongées en récession, mais celui de long terme dans lequel se sont installés les Etats drogués à la dépense. Voilà quarante ans que la France est en déficit, quarante ans de relance, comme note avec humour l'économiste Jean-Marc Daniel. Il n'est pas sûr que John Maynard Keynes eût recommandé de continuer…

Personne ne sait sortir de l'addiction

Plus ca va mal,
plus la Fed
doit maintenir

la seringue.
S'il vous plaît,
encore une dose…

Le plus grave est que, comme de toute addiction, personne ne sait comment en sortir. Le FMI, dans un rapport très alarmant, vient nous expliquer maintenant que la politique de la Fed a grossi des bulles de crédit dans les pays émergents. L'inverser aujourd'hui provoquerait une dévastatrice crise des dettes dans ces pays, l'économie américaine en subirait le choc en retour. Les milieux financiers ne sont pas en reste. La Bourse monte aujourd'hui à chaque publication d'un mauvais indice et, inversement, baisse quand l'économie va bien. Pourquoi? Parce que plus ca va mal, plus la Fed doit maintenir la seringue. S'il vous plaît, encore une dose…

Sept ans après l'explosion de la crise Lehman, l'examen des résultats des politiques macroéconomiques conduites de part le monde est légitime.

L'«ultrakeynésianisme», pour utiliser un terme qui fait pendant à l'«ultralibéralisme», a conduit le monde dans une terrible fragilité. Voilà qu'on redoute, crescendo, une chute de Wall Street, une récession aux Etats-Unis et/ou une nouvelle crise financière mondiale. Les Allemands ont tort à court terme, mais mille fois raison à long terme: la bonne économie, c'est de la bonne «industrie» au sens large, des bons produits et du bon commerce. Tout le reste, le soutien des Etats, n'est qu'au mieux artificiel, au pire délétère. Les Etats ne sont pas condamnés à laisser faire, au contraire. A eux le champ ouvert et encore mal sillonné des réformes dites structurelles, celles destinées à redonner leur efficacité à ses missions et à faire des économies. Mais l'important est, toujours et encore, la microéconomie.

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