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De Beur FM à la Grande Borne à Grigny, un souffle contre la «radicalisation»

Speak up, make your voice heard. Howard Lake via Flickr CC License by.

Speak up, make your voice heard. Howard Lake via Flickr CC License by.

Une parole sans entrave commence à s'exprimer, chez certains Français de religion musulmane, contre la vision du monde professée par la mouvance salafiste.

Emission vedette de la radio Beur FM, «Les Zinformés» refont le monde tous les soirs, hormis les samedis et dimanches. De 19h à 20h30, des invités issus du monde politique, médiatique ou associatif débriefent l’actualité sur un ton se voulant à la fois direct et convivial. Parmi les sujets débattus, l’un d’eux a généralement un lien avec une problématique musulmane: ce peut être les migrants en provenance de Syrie ou les menus dans les cantines scolaires. L’édition du lundi 14 septembre restera-t-elle comme un tournant dans l’histoire de cette antenne, destinée principalement à un public franco-maghrébin?

Ce soir-là, au programme des «Zinf’», le Salon musulman du Val-d’Oise, qui s’est tenu le week-end à Pontoise et a été marqué par l’irruption de deux Femen aux seins nus sur une scène où des prédicateurs salafistes prenaient tour à tour la parole. «Il y aura peut-être un avant et un après l’émission du 14 septembre, analyse a posteriori l’animateur du talk de Beur FM, le journaliste Abdelkrim Branine. On a reçu des messages un peu craignos de certains auditeurs, qui nous ont reproché de faire le jeu des islamophobes. Sauf que nos invités sont insoupçonnables.» Insoupçonnables? Beaucoup ont des origines modestes, ont vécu ou vivent toujours en banlieue, se sont élevés socialement au mérite. L’islam de leurs parents fut le plus souvent un islam traditionnel et apolitique. Bref, «on ne la leur fait pas».

Ce lundi-là, sur le plateau des «Zinformés», la crainte du «qu’en dira-t-on», cette gêne perceptible chez beaucoup de musulmans, ou supposés tels, dès lors qu’on traite d’islam, disparaît. Une parole sans entrave s’exprime. Particulièrement chez deux femmes: Hayette Hamidi, conseillère municipale Les Républicains du Blanc-Mesnil, en Seine-Saint-Denis, cadre de Sens Commun, le bras de la Manif pour tous au sein du parti de droite, et Khadija Gamraoui, adjointe sans étiquette au maire de Carrières-sous-Poissy, dans les Yvelines, chargée de la sécurité et des cultes, membre de l’Instance nationale de dialogue de l’islam de France, créée par le gouvernement après les attentats djihadistes de janvier.

Hayette Hamidi condamne le coup d’éclat des Femen, des «islamophobes» et «cathophobes», selon elle. Passé ce préambule, elle concentre sa critique sur «la mouvance salafiste-wahhabite», à laquelle, observe-t-elle, se rattachent les conférenciers-prêcheurs du Salon musulman du Val-d’Oise, dont le thème, cette année, était «la femme». Parmi ces orateurs-prédicateurs, il y avait Rachid Abou Houdeyfa, imam d’une petite mosquée brestoise, mais qui peut se prévaloir d’une audience à faire pâlir de jalousie, compte tenu des 17 millions de vues générées par ses «conférences», «cours» et autres «sermons» diffusés sur Internet et les réseaux sociaux. Se référant à des propos du jeune religieux sur l’honneur de la femme, qui selon lui en serait dépourvue sans son voile, devenant alors une tentatrice, Hayette Hamidi estime que Rachid Abou Houdeyfa «est en train de justifier le viol». «Il y a des limites à la liberté d’expression, soutient l’élue blanc-mesniloise. […] Il devrait être sous le coup de la loi sur les sectes, […] c’est un véritable gourou, qui arrive à convaincre des gens qui n’ont pas d’autres visions [que la sienne], parce qu’ils manquent de connaissances [de l’islam].»

L’imam brestois, comme ses confrères qui ont pris la parole au salon pontoisien, appartient au courant dit «quiétiste» du salafisme, majoritaire en France, lequel n’appelle pas à la lutte armée ou à la commission d’actes terroristes, contrairement au salafisme djihadiste. Les quiétistes n’en professent pas moins une vision du monde en rupture avec le mode de vie occidental, ce qui, chez les jeunes, leur auditoire privilégié, peut favoriser le déclenchement d’un processus de repli, voire de radicalisation.

«On ne peut pas à chaque fois être tolérants»

Tout aussi déterminée à lutter contre la doctrine salafiste, Khadija Gamraoui affirme qu’«on ne peut pas à chaque fois être tolérants, souples, dire qu’on va jouer le jeu». «Si le gars [l’organisateur d’un salon semblable à celui de Pontoise], il ne me présente pas un plateau de conférenciers avec des gens sérieux, il ne vient pas dans ma commune, dans mon territoire, dans ma communauté d’agglomération. Ce salon, il ne se tiendra pas», prévient-elle.

Plus tôt dans l’émission, Abdelkrim Branine a mis le doigt là où ça fait mal. Sur le conflit d’allégeance, cet éternel dilemme, que l’animateur ne présente toutefois pas en ces termes et qu’on peut résumer ainsi: condamner ses «frères» en religion, fussent-ils salafistes, ce serait se donner à l’ennemi, être un collabo, un vendu, un harki… Hérité de la guerre d’Algérie, des luttes anticoloniales en général, ce kit de survie identitaire en milieu supposément hostile est moins utilisé aujourd’hui, notamment en raison des exactions de l’organisation Etat islamique, qui appellent une condamnation. De nombreux musulmans en restent cependant adeptes, soit qu’ils adhèrent à une doxa anti-occidentale, soit qu’ils pensent pouvoir opportunément tirer profit d’un discours «sans concession», soit que par crainte, ils se taisent.

C’est le sens de la relance d’Abdelkrim Branine à ses invités: «Ces prédicateurs [salafistes], si jamais tu ne vas pas dans leur sens, tu es menacé d’excommunication.» Aimad Ben Yakhlef, l’un des débatteurs, présenté comme enseignant et militant franco-tunisien, enchaîne: «[Si on critique ces prêcheurs], on va être catalogués [comme] islamophobes, dit-il. C’est ce qui me dérange. J’en veux autant aux islamophobes qui manipulent cette question-là, et autant aux gens qui nous forcent à nous positionner.»

Hayette Hamidi réagit: «On ne peut pas accepter que des gens se déterminent comme propriétaires de la religion et que tous ceux qui n’iraient pas dans leur sens seraient voués à l’enfer parce que trop laxistes, trop occidentalisés. […] Je pense [que les salafistes] n’ont pas leur place dans notre pays.»

«[Avec] ceux qui sont français, on fait quoi?», lui demande, dubitatif, Aimad Ben Yakhlef.

«Il faut qu’ils soient cohérents dans leurs positions, répond-elle. Eux-mêmes conseillent de faire la hijra, de partir vers une terre islamique. Partez de ce pays si vous considérez qu’il est impur […], parce que nous, ce n’est plus possible, ce n’est plus acceptable, ce n’est pas notre vision de l’islam […]»

Le dilemme n'a pas disparu

Sur une autre radio, au profil plus communautaire encore, France Maghreb 2, le directeur de l’antenne, Tarek Mami, entend frapper les esprits par des déclarations fortes. Ce mercredi 23 septembre, les propos tenus par le même Rachid Abou Houdeyfa dans une vidéo mise en ligne en mai 2014, exhumée par le site identitaire breton Breizh.info, font débat. L’imam brestois y affirme devant un parterre d’enfants que «ceux qui écoutent [de] la musique seront engloutis et seront transformés en singes et en porcs [après leur mort]». Ces allégations mettent Tarek Mami en colère. «La seule voie de réussite, c’est l’école, martèle-t-il, et l’école c’est quoi? C’est "Iqra!", le premier verset du Coran, "Lis!". C’est ça et ce n’est pas, pour faire simple, préparer de nouveaux enfants de Daech […].» Le patron de France Maghreb 2 demande au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) de déposer plainte contre Rachid Abou Houdeyfa et tous ceux qui tiennent publiquement des propos semblables aux siens.

Entre la parution de cette vidéo et le Salon musulman du Val-d’Oise (où le ton des prédicateurs salafistes était plus mesuré que dans certains de leurs précédents prêches), il y a eu les attentats de janvier. La donne a changé. Mais le dilemme évoqué plus haut n’a pas disparu pour autant. Et des pressions, quand ce ne sont pas des menaces, s’exercent sur celles et ceux des musulmans qui critiquent les salafistes, quand bien même prendraient-ils des gants pour le faire: «Tu vois, c’est ça le gros souci des musulmans de France. Au lieu de faire bloc autour des leurs [les prédicateurs en question], ils continuent de les descendre, allant dans le sens des féministes blanches racistes [Caroline Fourest, entre autres, est ici visée, ndlr]. Je suis de tout cœur avec nos frères Abou Anas et Mehdi Kabir [les deux prêcheurs qui étaient sur scène lors de l’irruption des Femen], victimes d’une campagne honteuse de calomnies», peut-on lire sur le fil d’un réseau social.

Si la droite –non exempte d’esprit clientéliste– paraît plus encline à dénoncer l’emprise salafiste dans certains quartiers, la gauche, et notamment le Parti socialiste, semble davantage rechigner à le faire. Des préoccupations électoralistes peuvent expliquer sa timidité, mais aussi des considérations plus prosaïques comme le souci de l’ordre. Bien qu’opposée à la modernité, l’idéologie salafiste passe en effet pour une assez bonne pourvoyeuse de paix civile. Enfin, à gauche encore, sans doute faut-il compter avec une forme d’empathie fraternelle pour l’individu socialement faible, en l’occurrence les «musulmans des banlieues». Cécité volontaire du PS, a dénoncé la conseillère générale du Val-d’Oise Céline Pina, qui avait protesté sur RMC contre la tenue du salon musulman de Pontoise, affirmant pour cette raison avoir été menacée d’exclusion du parti, ce que le patron du PS dans le Val-d’Oise, Rachid Temal, a démenti.

«La connaissance est dangereuse pour certains»

Des arrière-pensées électoralistes ne sont probablement pas absentes non plus, lorsque, le samedi 26 septembre, France fière s’invite à la cité de la Grande Borne, à Grigny, ville communiste de l’Essonne. On y retrouve Hayette Hamidi, présidente de ce think tank créé en juin et comptant «350 membres», majoritairement issus des Républicains et de l’UDI, explique-t-elle, précisant qu’elle-même n’est pas candidates aux élections régionales de décembre.

C’est la «culture» comme moteur de l’existence, en lieu et place de la «radicalisation», qui amène France fière dans ce quartier déshérité. Avec les 4.000 à La Courneuve et le Val-Fourré à Mantes-la-Jolie, cette sous-ville de 13.000 habitants forme en quelque sorte le triangle des «ratés de l’intégration», du moins en Île-de-France. La Grande Borne souffre économiquement et socialement. Amedy Coulibaly, l’auteur de la tuerie de l’Hyper Cacher, le 9 janvier à Paris, y a grandi, ce qui n’arrange rien à la réputation des lieux, déjà dégradée avant le drame.

Des ballons de foire bleus-blancs-rouges indiquent que nous y sommes presque. Ils mènent à une tente dressée sur une pelouse qui, tel l’arrondi d’une pièce de puzzle, épouse la courbe d’un long immeuble bas. On a installé un trampoline et des toboggans gonflables pour occuper les enfants. Des vigiles exercent une surveillance discrète. «Il y avait des risques de chahut, qui ne se sont pas produits, se félicite Hayette Hamidi, et puis des responsables associatifs du quartier ont vu d’un bon œil notre initiative.»

«La culture au secours de l’identité: comment peut-elle réconcilier les Français?»: tel est le thème de cette demi-journée grignoise, sous un ciel gris un peu frisquet. Un tout petit nombre est venu écouter les intervenants: Bachar Kouatly, Français de père syrien et de mère française, ancien grand maître international des échecs, Sofia Azzouz Ben-Mansour, jeune conservatrice du patrimoine et diplômée d’HEC, Tahar Belmihoub, directeur des affaires culturelles de la Ville du Blanc-Mesnil, et Peterson Cowan, ténor originaire de Tahiti, professeur de chant à l’école de formation Choréia, à Paris.

Vice-président de France fière, Yassin Lamaoui, élu municipal d’opposition à Sainte-Geneviève-des-Bois, dans l’Essonne, introduit le mouvement: «La culture, ce n’est pas rien, comme thème, dit-il. Pas un jour sans fracture, sans radicalisation. On est là pour dire que Grigny, c’est la France, c’est l’une des 36.000 communes françaises.»

Aux sceptiques, Bachar Kouatly conseille d’«accepter le cadre français» et affirme que «la culture (en l’espèce, la culture française), ça sert à s’émanciper». Née au Maroc, arrivée à Vitry-sur-Seine à l’âge de 7 ans avec huit frères et sœurs, Sofia Azzouz Ben-Mansour dit que «la culture est le socle de notre civilisation». Et ajoute: «La connaissance est dangereuse pour certains, car alors on n’est plus manipulables.» Tahar Belmihoub et Peterson Cowan plaident pour une culture accessible à tous, mais soulignent à quel point il est important d’acquérir un socle de connaissances. Aux enfants (qui jouent hors de la tente et ne prêtent pas attention à ces mots d’adultes), il est rappelé qu’ils ne doivent «jamais avoir honte» de la culture de leurs parents et qu’il n’y pas de «grande et de petite culture» –au terme de ces exposés, des comédiens amateurs, membre d’une association de la Grande Borne, jouent des saynètes inspirées de la vie quotidienne. «Radicalisation catastrophique», «radicalismes», aura-t-on entendu au cours de cette manifestation. Mais à aucun moment n’ont été prononcés les mots «islamisme» ou «djihadisme». Ce qui se dit sur Beur FM ou France Maghreb 2, ici se suggère.

Des enfants noirs du quartier font virevolter des drapeaux français apportés par France fière. Le soir même, tard, dans l’émission «On n’est pas couché» de France 2, Nadine Morano, «citant le général de Gaulle», affirme que la France est «un pays de race blanche». Ça s’annonce compliqué.

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