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Svetlana Alexievitch, la voix «polyphonique» du (post-)totalitarisme

L’auteure biélorusse Svetlana Alexievitch lors d’une conférence de presse à Minsk le 8 octobre 2015, après avoir reçu le prix Nobel de littérature | REUTERS/Vasily Fedosenko

L’auteure biélorusse Svetlana Alexievitch lors d’une conférence de presse à Minsk le 8 octobre 2015, après avoir reçu le prix Nobel de littérature | REUTERS/Vasily Fedosenko

Dans ses cinq livres, la journaliste biélorusse a réalisé une œuvre littéraire qui plonge au plus profond de la réalité soviétique et post-soviétique.

En attribuant à Svetlana Alexievitch le prix Nobel de littérature, l’Académie suédoise a fait un geste à la fois artistique et politique. Comme déjà avec les trois Nobel de langue russe couronnés après la Seconde Guerre mondiale: Boris Pasternak en 1958, Alexandre Soljenitsyne en 1970 et Joseph Brodsky en 1987.

Dans ses cinq livres, la journaliste biélorusse a en effet réalisé une œuvre littéraire qui plonge au plus profond de la réalité soviétique et post-soviétique. Elle lui a valu une reconnaissance internationale, déjà saluée par le prix Médicis étranger, pour La fin de l’homme rouge en 2013 et, la même année, par le prix de la paix des libraires allemands. Dans la Biélorussie du satrape Alexandre Loukachenko et dans la Russie de Vladimir Poutine, en revanche, ses livres ne se vendent que sous le manteau.

L’Académie suédoise a couronné un style «polyphonique» qui est un «monument à la souffrance et au courage à notre époque». Sans autre précision. Il est clair toutefois qu’il s’agit de tous ceux qui ont vécu l’enfer du monde totalitaire et post-totalitaire. Car Svetlana Alexievitch leur a consacré toute son œuvre.

Raconter les catastrophes humaines

Née en Ukraine, le 31 mai 1948, d’un père biélorusse et d’une mère ukrainienne, elle a d’abord fait des études de journalisme. Mais bien qu’elle ait été membre des Jeunesses communistes, son esprit critique ne lui permettait pas d’envisager une grande carrière dans la presse de l’Union soviétique. Elle veut raconter les gens, leurs expériences, leurs émotions. Dans son premier livre, La guerre n’a pas un visage de femmes (1985), elle parle de la vie des combattantes de la Seconde Guerre mondiale, sans égard pour l’épopée de la propagande officielle. Son récit est jugé «antipatriotique, naturaliste, dégradant». C’est son deuxième livre, Les cercueils de zinc (1989), qui la rend célèbre au-delà de l’URSS. Fondé sur des centaines d’entretiens avec des soldats en Afghanistan, il raconte la catastrophe humaine de l’intervention soviétique. Mikhaïl Gorbatchev refusera de le faire interdire au moment où lui-même, tirant les leçons de l’échec, rapatrie le contingent.

Dix ans après l’explosion de la centrale nucléaire, elle écrit La supplication, Tchernobyl, Chronique du monde après l’apocalypse (1996). Elle procède toujours de la même façon. Elle interroge des centaines de personnes, pompiers envoyés sur le site sans équipements spéciaux, simples trouffions mobilisés pour jeter du sable sur le réacteur dans l’ignorance du danger, familles vivant dans les environs auxquelles on a intimé l’ordre de taire leurs maladies provoquées par la radioactivité…

Roman de voix

L’«homo sovieticus» a la nostalgie du (bon) vieux temps, de la vieille autorité. C’est d’elle dont se nourrit Poutine

Mais ces livres ne sont pas de simples comptes rendus d’entretiens. Les confidences qu’elle obtient de ses interlocuteurs forment la trame d’une composition qu’elle appelle un «roman de voix», ce récit à plusieurs voix dont parlent les académiciens suédois. Pour La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch a mené la même enquête auprès des Russes et des peuples de l’ex-URSS. Elle a voulu savoir ce qu’était devenu «l’homo sovieticus» après la chute du communisme. Le constat est pessimiste. Rien n’a vraiment changé depuis 1991, constate-t-elle. La violence politique, l’absurdité quotidienne, ont marqué la société. «La souffrance ne conduit pas l’homme à aspirer à la liberté», dit-elle. «L’homme rouge» veut une revanche pour les souffrances qu’il a subies. Il a la nostalgie du (bon) vieux temps, de la vieille autorité. C’est d’elle dont se nourrit Poutine.

Svetlana Alexievitch revendique son appartenance à la génération de la Perestroïka mais elle ne se fait aucune illusion sur l’héritage de ceux qui avaient leurs espoirs dans les réformes de Gorbatchev. Pour les étudiants qu’elle a interrogés pour son livre, Svetlana Alexievitch a l’impression d’être vue comme une de ces «traitres qui ont vendu notre pays». Ils ne m’ont pas directement accusée de traîtrise, a-t-elle déclaré, mais ils m’ont traitée de «libérale» et, pour eux, «c’est la même chose». Elle en vaut aussi à Mikhaïl Gorbatchev qui a justifié en 2014 l’annexion de la Crimée. Il a lui-même «enterré la Perestroïka», regrette-t-elle.

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