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Le sionisme dévoyé vu des territoires palestiniens

Des Palestiniens utilisent des lance-pierre  pour jeter des pierres sur les soldats israéliens près de la colonie de Bet El, et Ramallah en Cisjordanie le 4 octobre 2015. REUTERS/Mohamad Torokman

Des Palestiniens utilisent des lance-pierre pour jeter des pierres sur les soldats israéliens près de la colonie de Bet El, et Ramallah en Cisjordanie le 4 octobre 2015. REUTERS/Mohamad Torokman

Dans les territoires palestiniens, l’usure et la colère se font de plus en plus fortes. Les juifs messianiques qui se servent du sionisme comme prétexte d’expansion ont fait perdre au mot tout leur sens, devenu synonyme d'extrémisme pour certains Palestiniens. Reportage dans les territoires de la désespérance et de l’exaspération, où les Palestiniens jugent la politique israélienne «suicidaire».

Dans un premier volet, nous avons décrit la poursuite à marche forcée de la colonisation de la Cisjordanie occupée par Israël. Signés il y a plus de vingt ans, les accords d’Oslo sont aujourd’hui lettre morte et le blocage de la situation politique fait le jeu des extrêmes.

Dès septembre quand nous les avons rencontrés à Jérusalem, les responsables politiques et religieux, chrétiens arabes et musulmans, n’écartaient pas la reprise d’affrontements de type Intifada, dont on reparle tellement ces derniers jours. Et ils jugent «suicidaire» la politique israélienne dans un environnement arabe en plein bouleversement. Dans ce deuxième volet, nous interrogeons la perception du conflit du point de vue des Palestiniens.

 

Jérusalem

Dans la vieille ville de Jérusalem, l’esplanade des Mosquées –qui abrite Al-Aqsa, troisième lieu saint de l’islam, et cet autre joyau de l’art musulman qu’est le Dôme du Rocher– a été le théâtre de nouveaux affrontements meurtriers en septembre et début octobre, obligeant Israël à fermer l’esplanade. Le mois de septembre, où tombait cette année la fête musulmane de l'Aïd-el-Kébir, est aussi traditionnellement celui des grandes fêtes juives de Roch Hachana, Yom Kippour et Souccot et, chaque année, les religieux radicaux de Jérusalem tentent de pénétrer dans l’esplanade des Mosquées pour prier dans ce lieu qu’ils revendiquent comme étant le «Mont-du-Temple», l’ancien mont-Moriah où la Bible et la tradition juive situent le «sacrifice» d’Isaac par son père Abraham.

C’est dans cet unique lieu saint du judaïsme, devenu musulman après le voyage de Mahomet à Jérusalem (VIIème), que les «messianistes» les plus fous d’Israël rêvent de détruire les mosquées et de reconstruire le «Troisième Temple», succédant au Temple de Salomon et au Temple d’Hérode détruit par l’empereur romain Titus (en 80 après J.C), dont il ne reste que le fameux «Mur occidental» (improprement appelé «Mur des lamentations»). Pour les juifs, c’est là que se trouvait le second temple, détruit par les Romains.

Ces quelques kilomètres carrés de terre sainte sont le périmètre le plus célèbre au monde du conflit, mythique et théologique, mettant aux prises les deux fondamentalismes juif et musulman.

«La situation ne fait que s’aggraver d’année en année et, un jour ou l‘autre, commencera ici la troisième guerre mondiale», annonce, avec le plus grand sérieux, un religieux chrétien installé depuis trente ans à Jérusalem.

Sur l’esplanade des Mosquées, selon le statu quo, les juifs comme les touristes ne peuvent s’y rendre qu’à certaines heures de la journée et certains jours précis, ce qui entraîne d’incessantes tracasseries dans chaque camp. Les entrées sont militairement filtrées par des soldats israéliens sur les dents. Sous les murs de la vieille ville, un fidèle musulman confie son désarroi: 

«Al-Aqsa est notre premier lieu de prières. Nous avons le droit d’y venir pour prier, méditer, nous reposer. Mais les soldats israéliens nous bloquent à l’entrée, sont violents avec nos femmes et nos enfants». 

Pour lui, ce lieu contesté ne devrait pas l’être: 

«La sainteté de Jérusalem pour les musulmans ne fait aucun doute. C’est bien ici que Mahomet a créé la maison des prophètes. Aucun historien ne peut dire le contraire. Et aucun historien ne peut dire, avec certitude, que ce lieu était celui du Temple juif».

Lors de la fête de Kippour mi-septembre, de jeune Palestiniens ont tout fait pour empêcher la venue sur l’esplanade de juifs qui voulaient prier.

En Cisjordanie

A la désespérance qui croît dans les territoires palestiniens devant la colonisation, s’ajoute celle qui vient de la montée des radicalismes dans un pays qui pleure son antique tradition de convivialité interconfessionnelle. En Palestine, perce souvent la nostalgie de ces temps lointains où les juifs de tradition orientale et les arabes musulmans et chrétiens vivaient côte à côte, partageaient les mêmes écoles, se fréquentaient, fêtaient ensemble leurs jours saints.

Si tout n’a jamais été parfait dans la cohabitation entre juifs et musulmans les relations n’ont pas toujours été conflictuelles –après le VIIe siècle et pendant treize siècles, les deux peuples ont vécu ensemble.

«Le peuple palestinien est un peuple cultivé», soutient, à Ramallah l’imam Zuhair Debie, qui n’en oublie pas moins le sens du mot sionisme quand il déclare:

«Le "vivre ensemble" des religions est au plus profond de nos gênes et de nos traditions. C’est le sionisme qui a tout détruit. C’est le sionisme, avec ses armes et ses bombes, qui a mis fin à la bonne entente qui existait de longue date entre juifs et musulmans».

Le mot sionisme devient dans sa bouche synonyme de sionisme radical, et n’a plus rien à voir avec sa définition originelle, laïque, comme le rappelait l’écrivain israélien de gauche Avraham B. Yehoshua dans une tribune intitulée «Ce que "sioniste" veut dire», en 2013. Il écrivait qu’«au cours des vingt, trente dernières années, ce terme s’est transformé en une notion des plus confuses» et ajoutait:

«Voici une définition: un sioniste est un individu qui désire ou soutient la création d’un Etat juif en terre d’Israël qui serait, dans le futur, l’Etat du peuple juif. Selon les propos mêmes de Herzl [qui a inspiré le mouvement]: «A Bâle, j’ai fondé l’Etat des juifs.» Le mot-clé en l’occurrence est : «Etat». Et, de manière naturelle, il s’agit de la terre d’Israël à cause de l’attachement historique du peuple juif à cette terre.» Il ajoutait qu’«il n’existe pas de rapport entre la surface de l’Etat et le sionisme».

Le sionisme n’implique pas de défendre la colonisation, ou le Grand Israël. Mais en se targuant de sionisme pour coloniser sans cesse davantage, la droite et l'extrême-droite israélienne ont contribué à dévoyer le terme. Et le sionisme devient alors souvent dans la bouche de ceux qui l’emploient synonyme de sionisme radical.

Plus puissants qu’ils ne l’ont jamais été, loin de l’héritage sioniste laïque qui a présidé à la fondation d’Israël, les groupes «messianistes» et les partis religieux pèsent depuis plusieurs années de plus en plus sur le gouvernement de Jérusalem. Ils justifient la colonisation des anciennes terres bibliques de Judée et de Samarie (les territoires actuels de Cisjordanie) par la nécessaire reconquête d’un «Grand Israël» qui irait jusqu’à la Mésopotamie. Les noms des colonies sont tous tirés de la Bible. Ceux des rues de Jérusalem sont également judaïsés, y compris dans la partie orientale de la ville.

Pour les colons juifs, prétend Racia Mora, militante pacifiste chrétienne:

«voler la terre à un Palestinien, ce n’est pas voler. C’est accomplir un acte religieux, libérer "leur" terre injustement occupée par des goyim (des non-juifs). Mais Dieu n’est pas un agent immobilier! La Bible n’est pas un plan cadastral! Ces juifs extrémistes sanctifient cette terre, mais au nom de quel Dieu? Ils utilisent la Bible, abusent des textes sacrés, mais pour justifier quelle idéologie?».

A Ramallah, le curé Ibrahim Shomali prêche une résistance «sans violence, sans pierres, sans armes». Mais il s’inquiète des réactions d’intolérance qu’il perçoit dans les populations chrétiennes et musulmanes, à l’égard des juifs et d’Israël. Il évoque les paroissiens qui ne viennent plus à l’église parce qu’ils entendent le nom «Israël» dans les lectures liturgiques de la messe et des musulmans «qui, exceptionnellement participent à nos célébrations, comme pour Noël» choqués d’entendre ce même mot.

Les prêtres et les évêques se défendent énergiquement de tout antisémitisme –celui que reprochent les autorités israéliennes à leurs opposants palestiniens. Pourtant l’un d’eux présente le sionisme comme «une forme d’instrumentalisation de la religion juive pour mieux occuper nos terres». Il ajoute crûment: «Daech ne fait pas autre chose!»

L'échec de la résistance non-violente

En Cisjordanie, le sentiment d’injustice aiguise les réflexes de méfiance, d’isolement et d’enfermement. Les «communautarismes» s’exacerbent. Comme les discours radicaux venus de Gaza, administrée par le Hamas, hors du contrôle de l'Autorité palestinienne, plus enflammés depuis l’intervention d’Israël il y a un an.

Le militant non-violent chrétien Fadi Kattan décrit en ces mots l’échec de la résistance non-violente:

«Est-ce que c’est moi le laïque, le pacifique, que les habitants de Gaza viennent écouter? Bien sûr que non. C’est le prédicateur islamiste du coin de la rue ou de la mosquée. Car c’est lui qui parle de fierté et de revanche. C’est lui qui parle de libération. C’est lui qui promet au combattant la mort, le martyre, le paradis, soit des issues incomparablement préférables à la situation présente».

La principale inquiétude vient des réseaux éducatifs. La Cisjordanie et Gaza comptent 2.200 écoles publiques, 150 écoles privées (surtout chrétiennes, accueillant une large majorité d’enfants musulmans), 150 écoles financées par les institutions des Nations-Unies. Les enfants et les jeunes en prison (environ 1700 sur 5000 détenus aujourd’hui recensés en Palestine) reçoivent aussi une éducation. Mais, faute de moyens d’édition, une bonne partie des manuels scolaires sont livrés par… l’Arabie saoudite, le Qatar et les pays du Golfe. Sabri Saïdam, le ministre de l’éducation à Ramallah, est conscient des risques. Il admet que «certaines écoles et certains manuels essaient d’imposer une idéologie islamiste» dont il précise qu'elle «n’a rien à voir avec la Palestine»...

La «politique suicidaire» d'Israël

Chaque vendredi depuis neuf ans, à Bil’in au nord de Ramallah, des habitants, accompagnés de petits groupes épars, anarchistes israéliens, jeunes Polonais porteurs de banderoles Solidarnoscz recyclées, manifestent contre le «mur» israélien qui sectionne leur village et les collines alentours. Un «mur» qui, d’abord, a été détruit sur ordre de la justice, mais qui est actuellement en voie d’être reconstruit un peu plus loin. Les cris fusent: «Occupation no more», «Free free Palestine»et des jets de pierre, auxquels ripostent des gaz lacrymogènes lancés par des camions militaires israéliens. Le nom de Bil’in est pourtant devenu, en Cisjordanie, le symbole de tous ces mouvements populaires non violents qui résistent à l’occupation... 

Les jours de la résistance véritablement non-violente semblent comptés. Les risques d’une nouvelle Intifada sont évoqués avec de plus en plus de vigueur. Le 1er octobre dernier, dans le nord de la Cisjordanie, un couple de colons israéliens a été tué par balles.

La veille, Mahmoud Abbas, le président palestinien, déclarait à la tribune des Nations-Unies: «La situation actuelle ne peut plus durer. Israël a détruit les fondations sur lesquelles reposaient nos accords politiques et sécuritaires».

Les dirigeants israéliens misent sur l’usure de la population et sur la division du camp palestinien entre le Fatah de Mahmoud Abbas et le Hamas qui dure depuis 2006 – époque de la scission de l’Autorité palestinienne en deux entités distinctes, l’Autorité palestinienne (le Fatah) en Cisjordanie, le Hamas contrôlant la bande de Gaza– deux entités revendiquant chacune être les véritables représentantes du peuple palestinien.

Les personnalités rencontrées en Cisjordanie et à Jérusalem dénoncent unanimement la politique israélienne, jugée «suicidaire». L’Autorité palestinienne, accusent-ils, n’a jamais subi  autant d’atteintes territoriales. Ainsi, Mustapha Barghouti, secrétaire général de l’Initiative nationale palestinienne, sort-il tous ses chiffres: 

«Il y a vingt ans, c’est nous qui avons reconnu Israël, cédé du terrain dans l’espoir de bénéficier d’un Etat souverain. Mais qu’en est-il aujourd’hui? Le plan de partage de l’ONU en 1947 attribuait 65% du territoire à Israël et 45% à la Palestine. Après l’occupation israélienne de 1967, il ne restait à la Palestine que 22%; en 2000 que 18%. En 2015, les territoires palestiniens autonomes ne représentent plus que 11%.».

Michel Warshawski, journaliste israélien d’opposition à Jérusalem, accuse la droite au pouvoir: 

«Israël n’a jamais voulu vraiment de "processus de paix", à part peut-être dans les mois qui ont précédé l’assassinat de Rabin. Israël n’a jamais voulu de processus de paix, parce qu’il n’a jamais voulu désoccuper les territoires, décoloniser la Palestine. Le seul processus qui compte pour lui, c’est celui d’une extension graduelle, progressive, planifiée, des frontières israéliennes». 

A l’entendre, la situation actuelle serait le triomphe posthume d’Ariel Sharon qui, pour ce journaliste pacifiste, fut le seul grand dirigeant israélien des dernières années: 

«Lui seul avait un projet stratégique: occuper l’espace; israéliser jusqu’aux routes, aux entreprises, aux terrains; réduire la Palestine à des îlots; et surtout gagner du temps pour judaïser tout l’espace.»

Le sentiment se répand de plus en plus en Palestine, et dans l’opposition en Israël, que cette ligne a fait son temps. La fin du soutien américain inconditionnel, l’émergence de nouveaux acteurs locaux comme la Russie, la Chine, l’Inde, l’Iran, la Turquie, puis l’impact potentiel à long terme des révolutions arabes pourraient redistribuer les cartes. Bon gré ou mal gré, le vieux monde arabe, avec lequel Israël faisait la guerre, va cesser d’exister. Un autre va émerger. Ancien patriarche catholique latin de Jérusalem, le premier d’origine palestinienne nommé en 1988 par le pape Jean-Paul II, Michel Sabbah reste une figure très respectée et écoutée. A cause de sa liberté de parole, les autorités israéliennes ne l’ont jamais ménagé. Aujourd’hui, il se scandalise encore de la pratique d’un Etat pour qui «détruire une maison, jeter un enfant en prison, c’est légal. Pour qui attaquer un lieu saint est pire qu’attaquer un homme. Pour qui la vie d’un Palestinien vaut moins que la vie d’un Israélien!».

Le sentiment général des personnes interviewées est celui d'une injustice, d'un désespoir. La politique israélienne est suicidaire, conclut Michel Sabbah. «Certes, nous avons perdu toutes les guerres. Malheur aux vaincus. Mais, attention, la sécurité d’Israël a toujours reposé sur la faiblesse et l’anarchie des pays arabes voisins. Or, cela ne durera pas. Les pays arabes se soulèveront et je pense même qu’à terme, la garantie de la paix ne pourra venir que des Palestiniens. Ce sont eux qui protègeront les Israéliens contre eux-mêmes».

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