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Les frappes russes galvanisent les fidèles du régime Assad

Un soldat place le portrait du président syrien aux côtés d’un drapeau national après avoir repris le contrôle de Deir al-Adas, au sud de Damas, le 10 février 2015 | REUTERS/Stringer

Un soldat place le portrait du président syrien aux côtés d’un drapeau national après avoir repris le contrôle de Deir al-Adas, au sud de Damas, le 10 février 2015 | REUTERS/Stringer

Dans la ville côtière de Lattaquié, l’intervention de Moscou réjouit les habitants et les soldats syriens qui ont hâte de voir les bombardements venir à bout de tous leurs ennemis.

Qardaha (Syrie)

Dans le mausolée de l’ancien président Hafez el-Assad perché sur la colline, le bang supersonique d’un avion de chasse interrompt momentanément les conversations. Un large sourire illumine le visage de l’ingénieur chargé d’apporter des améliorations au parc parfaitement entretenu et au sanctuaire de marbre luisant dédié au fondateur de la famille régnante en Syrie.

«Les Russes!» s’écrie un visiteur.

«L’avion est russe, mais je parie que le pilote est syrien!» répond-il en riant.

En ce début du mois d’octobre, les villes côtières de Syrie frémissent dans l’attente qu’un contingent musclé venu de Russie vienne modifier la dynamique d’une guerre qui s’étire dans sa cinquième année et donne aux fidèles du régime une poussée décisive vers la victoire.

Pas de quartier

Qardaha, lieu de naissance et de sépulture de l’ancien président, symbolise un régime syrien dont l’idéologie baassiste et nationaliste arabe est inextricablement mêlée à la famille régnante des Assad.

Les dirigeants syriens ont misé leur avenir sur leur capacité à préserver le paysage politique du pays tel qu’il était avant la guerre. Dans presque toutes les conversations ici, les combattants opposés au gouvernement sont qualifiés de «terroristes» plutôt que de rebelles, et la guerre civile qui a tué plus de 200.000 personnes et en a déplacé 12 millions d’autres est toujours appelée «la crise».

L’impitoyable prix de la guerre n’a absolument pas refroidi le discours optimiste des représentants et des soutiens du gouvernement tel que Maan Ibrahim, le responsable du sanctuaire.

Avec l’aide du président russe Vladimir Poutine et d’autres alliés, promet-il, la Syrie va vaincre ses ennemis. «La guerre fait rage depuis cinq ans, explique Ibrahim. Tous ces terroristes vont mourir ici et maintenant.»

Les analystes essaient depuis la fin du mois de septembre de démêler l’imbroglio d’intérêts divers derrière l'intensification de l'implication du Kremlin en Syrie. Alors que sur le terrain, dans les zones encore contrôlées par le gouvernement du président Bachar el-Assad, la stratégie est bien plus claire que ce que laissent entendre les discours et autres déclarations émanant des capitales mondiales. On peut résumer ainsi les dizaines d’entretiens avec des partisans du régime et des fonctionnaires locaux dans le fief des Alaouites: pas de quartier, pas de compromis.

Qu’il ait des chances de réussir ou pas, le régime a réussi à convaincre ses propres électeurs de soutenir le plan d’Assad, quelles que soient les ambivalences qu’ils puissent exprimer en privé.

Ce plan est simple: consolider le contrôle de Damas sur l’axe qui part de la capitale et traverse les villes disputées de Homs et Hama jusqu’aux places fortes portuaires de Tartous et Lattaquié –région qui représente l’essentiel de la population syrienne d’avant-guerre. Éliminer tous les rebelles armés de cette région cruciale, puis reconquérir la ville économiquement critique d’Alep ainsi que des zones plus lointaines qui ont échappé au contrôle du gouvernement.

Confiance toute neuve

Les Occidentaux font une distinction claire entre l’État islamique, des djihadistes comme le Front al-Nosra affilié à al-Qaida, Ahrar al-Sham et l’Armée syrienne libre soutenue par les États-Unis. Les fidèles du régime, quant à eux, considèrent tous les rebelles armés comme des terroristes sectaires déterminés à éradiquer ou à marginaliser les minorités religieuses syriennes et, par conséquent, estiment que chacun mérite au même titre que les autres de recevoir toute la puissance de feu qu’Assad ou ses alliés étrangers sont capables de rassembler contre eux.

Nous accueillons volontiers l’aide de pays amis, qui travaillent à notre invitation et en vertu des lois internationales

Safwan Abu Saada, gouverneur de la province de Tartous

«Ceux qui acceptent l’amnistie du président Assad peuvent revenir et faire partie de la Syrie, commente un combattant pro-régime pendant un moment de détente dans un café de la ville portuaire de Tartous. Les autres traîtres n’ont qu’à rester à l’étranger ou se battre jusqu’à ce que nous les tuions. Ils ne peuvent pas revenir.»

Ce combattant, comme beaucoup d’autres supporters du gouvernement, espère tout haut qu’avec le nouvel engagement russe ce long conflit va bientôt s’arrêter. «Nous allons reprendre tout le pays en un an, assure-t-il. Après ça, nous n’aurons à nous préoccuper que des cellules dormantes.»

Les responsables syriens estiment que la dynamique internationale tourne en leur faveur et que la question n’est plus de savoir dans quel état le régime va survivre mais plutôt combien de temps il va lui falloir pour remporter la victoire.

Le gouverneur de la province de Tartous affiche cette confiance toute neuve lorsqu’il reçoit les visiteurs dans son bureau décoré dans un style ottoman reconstitué, tout en fumant des cigarettes et en sirotant une boisson à l’orange. Dans l’antichambre, un assistant élude toute louange directe de l’implication des russes jusqu’à ce qu’il trouve un article mis à jour sur son téléphone, publié par l’agence de presse d’État Syrian Arab News Agency (SANA).

«C’est confirmé sur SANA!» s’écrie-t-il tout excité avant de lire à haute voix un long compte rendu des premières frappes aériennes russes.

Le gouverneur, Safwan Abu Saada, explique que cet optimisme est bien naturel. Il était responsable de la province septentrionale d’Idleb jusqu’à il y a un an, lorsque les pertes du gouvernement l’ont obligé à partir:

«La Syrie est comme un phénix qui renaît de ses cendres, dit-il. Nous accueillons volontiers l’aide de pays amis, qui travaillent à notre invitation et en vertu des lois internationales. Je suis sûr que je retournerai très bientôt à Idleb.»

Photos de martyrs

Les réponses aux nombreuses questions sur la possibilité d’un tel retournement ne restent pas très claires cependant. Le régime d’Assad a déjà investi toutes ses ressources dans le conflit, épaulé par un généreux soutien militaire et financier de l’Iran et de la Russie. La nouvelle intervention russe –avions de combat, systèmes anti-aériens et conseillers–arrive après une période de six mois lors de laquelle le régime a perdu du terrain dans la province d’Idleb, dangereusement proche de villes comme Qardaha et du cœur stratégique du régime, où le soutien du public est le plus fort.

Lattaquié, la plus vaste des villes côtières, illustre nombre des problèmes qui se posent pour la stratégie gouvernementale. Selon les responsables syriens, la population de la ville et de sa banlieue a pratiquement doublé depuis le début du conflit pour atteindre environ 3 millions de personnes. Des habitants déplacés venant d’Alep et d’autres provinces se sont déversés dans la ville, provoquant à la fois une véritable tension sur ses infrastructures et créant les conditions d’un boom économique.

Dans le fief des Alaouites, repousser les rebelles de la côte est une bien plus grande priorité que l’éradication des places fortes de l’État islamique

Pratiquement chaque pâté de maison arbore des photographies de martyrs d’unités militaires ou paramilitaires. L’inquiétude à Lattaquié a atteint son comble au printemps lorsque la province voisine d’Idleb est tombée entre les mains d’une nouvelle coalition rebelle appelée Armée de la conquête, dirigée par un regroupement de djihadistes comprenant notamment le Front al-Nosra et qui se battait aux côtés d’unités de l’Armée syrienne libre.

Pour les supporters du régime, ici, dans le fief des Alaouites, repousser les rebelles de la côte est une bien plus grande priorité que l’éradication des places fortes de l’État islamique dans des lieux comme la province orientale de Deir ez-Zor, à des centaines de kilomètres à l’intérieur des terres.

Un officier militaire en permission, en pleine digestion de son déjeuner de fin de semaine, explique que les ennemis fondamentalistes de la Syrie «devront payer pour chaque goutte de sang qu’ils ont versée, et pour chaque goutte de whisky».

Il est pourtant moins optimiste que certains de ses pairs pour ce qui concerne les Russes. «Les Russes font partie du processus, avec leurs frappes aériennes, mais ils ne représentent qu’une toute petite partie, estime l’officier. Au final ce sont les Syriens qui sont au sol et qui se battent.»

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