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La realpolitik de Poutine, une stratégie gagnante

Le président russe Vladimir Poutine à l’ouverture de la saison de hockey, à Sotchi, le 7 octobre 2015 | REUTERS/Aleksey Nikolskyi/RIA Novosti/Kremlin

Le président russe Vladimir Poutine à l’ouverture de la saison de hockey, à Sotchi, le 7 octobre 2015 | REUTERS/Aleksey Nikolskyi/RIA Novosti/Kremlin

Le président russe a pris les choses en main dès qu’il a compris que la politique étrangère d'Obama consistait à croire inconsciemment en la force de la diplomatie seule pour faire advenir la paix.

Les deux dernières semaines de septembre auront marqué un tournant décisif pour la présidence de Barack Obama. Ce qui se passe au Moyen-Orient est si dommageable à la ligne de conduite de cette administration que son legs en matière de politique étrangère pourrait définitivement en pâtir, qu'importe la suite des événements. Si Obama ne fait rien pour contrer Vladimir Poutine, il sera le perdant de ce qui relève effectivement d'une nouvelle Guerre froide, ou à tout le moins fraîche. S'il accepte l'invitation de Poutine à rejoindre son alliance, il s'insérera dans la pire des coalitions aujourd'hui possibles. Et si Obama décide de défier Poutine par la force, il deviendra probablement le premier président en une génération à risquer, si ce n'est franchement provoquer, une guerre ouverte avec la Russie.

1.La situation actuelle

Il convient de décrire précisément l'état du monde alors que s'approche la fin du mandat d'Obama. En Europe de l'Est, la Russie s'est emparée de la Crimée et a posté des troupes dans l'est de l'Ukraine, en soutien aux séparatistes. Poutine la voudrait comme un État tampon neutre, ce qu'il réussit pour le moment. La Russie harcèle aussi les pays baltes et a multiplié les provocations en envoyant son aviation survoler les territoires et les possessions de membres de l'Otan.

Au Moyen-Orient, Poutine amasse des forces aériennes, terrestres et navales en Syrie, et semble déterminé à combattre l’État islamique, dans une alliance avec la Syrie de Bachar el-Assad. Fin septembre, aux Nations unies, Obama et Poutine ont discuté de la Syrie et des moyens de vaincre l’État islamique. Lors de cette entrevue, Poutine n'a pas prévenu Obama de ses frappes aériennes; un tel avertissement est survenu une heure avant une intervention surprise et l'annonce de l'installation d'un centre de renseignement à Bagdad. Des frappes qui n'ont pas ciblé l’État islamique, mais les forces laïques et modérées s'opposant à Assad, formées par les États-Unis.

Au Moyen-Orient, la Russie est de retour sur le théâtre des opérations, dans une alliance avec la Syrie, l'Iran et le Hezbollah; le gouvernement irakien étant un membre de facto de cette coalition. Qu'on se souvienne que l'une des plus grandes réussites de la politique étrangère américaine de ces quarante dernières années est d'avoir permis la sortie d’Égypte de l'Union soviétique. L'un des plus grands échecs de la politique étrangère d'Obama sera donc le retour de la Russie au Moyen-Orient, avec des troupes au sol et une participation active dans une guerre contre des forces modérées cherchant à renverser Assad et à le remplacer par un régime favorable à l'Occident. N'est-il pas extraordinaire que Poutine, de la tribune même de l'Assemblée générale, en ait appelé le 28 septembre à une résolution codifiant ses actions en Syrie?

2.Comment nous en sommes arrivés là

Si la situation actuelle est telle, c'est à cause du fondement même de la politique étrangère d'Obama, à savoir que la diplomatie, seule, est désormais capable de faire advenir la paix. Obama estime que les objectifs américains peuvent être obtenus par le retrait des États-Unis du leadership mondial. Il refuse de comprendre que d'autres puissances, avec d'autres objectifs, répondront à ses arguties de salles des profs par de la force brute. Et que ces puissances se serviront même d'institutions internationales pour servir leurs propres intérêts. Cette histoire de salle des profs n'est pas seulement là pour le sarcasme: quand le président et ses secrétaires d’État n'ont de cesse de réagir aux actions de Poutine en parlant de «manque de professionnalisme» et en se trompant sur le sens de l'histoire, il n'y a pas d'autre terme pour les caractériser. Ils pensent et parlent comme des universitaires incapables de saisir le réel tant ils sont englués dans leurs théories idéalistes sur la marche du monde.

Les Russes jouent aux échecs, pas aux dames, et l'important pour eux est de gagner, pas de participer

Poutine aura pris les choses en main assez facilement, vu qu'il a très vite compris le jeu d'Obama. Dès que Poutine a pu saisir la vision du monde d'Obama, et quel rôle il attribuait aux États-Unis, le dirigeant russe a fixé sa stratégie et aura été généreusement récompensé. La métaphore est vieille, mais elle est toujours pertinente: les Russes jouent aux échecs, pas aux dames, et l'important pour eux est de gagner, pas de participer. La stratégie est coûteuse pour Poutine en matière de déploiement de troupes et de sanctions, mais, en fin de compte, le retour sur investissement en vaut la peine. Durant l'année numéro sept de l’administration Obama, Poutine n'a eu de cesse de s'asseoir sur le siège conducteur, acculant Obama à la pure réaction –pour peu qu'il y soit même disposé.

Mettez-vous dans la peau de Poutine observant Obama. Comme il a pu le stipuler depuis plusieurs années, sa priorité est le retour de la Russie au rang de grande puissance mondiale –soit son premier objectif de politique intérieure comme extérieure, les deux étant nécessaires à un dirigeant autoritaire cherchant à rester en place.

3.Ce que Poutine a dû forcément voir

La plupart des nominations à des postes gouvernementaux décidées par Obama et, à l'évidence sa rhétorique internationaliste gauchiste, ont fait entendre sa détermination à réduire l'empreinte des États-Unis dans le monde et à en abandonner le leadership. Poutine y verra plusieurs chances de réaffirmer l'influence de la Russie. Et quel cadeau aura été pour Poutine un micro laissé allumé et enregistrant Obama dire au président russe d'alors, Dimitri Medvedev, qu'il fallait que Poutine le laisse se faire réélire pour qu'il manifeste davantage de flexibilité face à ses velléités extérieures.

La détermination d'Obama à se retirer d'Irak est un signal fort pour Poutine quant à la volonté américaine de stabiliser le Moyen-Orient, d'entraver l'expansion iranienne et d'intimider les groupes terroristes. Le moindre officier ou diplomate débutant aurait pu dire à Obama qu'il risquait de créer un vide de pouvoir dans l'une des régions les plus dangereuses du monde, vide dans lequel nos plus grands ennemis ne pouvaient que s'engouffrer. Entendre Obama qualifier l’État islamique d'«équipe d'amateurs» aura sans doute autant étonné qu'amusé Poutine.

Poutine a pu observer Obama céder sur ses lignes rouges opposées à la Syrie, avant de demander à la Russie de l'aide pour démanteler l'arsenal chimique syrien. De fait, il aura vu Obama poser un ultimatum à son allié russe qu'il n'avait aucune intention de tenir, seulement pour demander à la Russie de retirer ses marrons du feu. Poutine a pu observer un président américain sans stratégie ni vision, et suffisamment pleutre pour faire porter au Congrès le chapeau de ses propres échecs.

Le moindre diplomate débutant aurait pu dire à Obama qu'il risquait de créer un vide de pouvoir dans lequel nos plus grands ennemis ne pouvaient que s'engouffrer

Poutine a dû payer pour ses manœuvres en Crimée et dans l'est de l'Ukraine, mais le prix n'a pas été assez élevé pour lui faire abandonner ses projets. Et il a toujours en main des cartes énergétiques, vu que les États-Unis n'ont rien fait pour les lui retirer.

Poutine a entendu le président et le secrétaire d’État Kerry doubler et tripler la mise sur le réchauffement climatique comme priorité des États-Unis en matière de sécurité nationale.

Poutine a vu Obama laisser la Chine revendiquer et militariser la Mer de Chine méridionale, tout en piratant les systèmes informatiques américains les plus sensibles. Et comme unique punition, le président chinois aura dû se fader une parade militaire et un dîner officiel.

L'accord sur le nucléaire iranien parle de lui-même: l'administration aura cédé sur toutes les demandes américaines –des demandes codifiées par des résolutions des Nations unies, excusez du peu– simplement parce que les président ne voulait pas réellement froisser le régime iranien.

La vieille épine russe dans le pied américain, le régime castriste, s'est vu lui aussi proposer un accord avantageux. Une nouvelle fois, les États-Unis n'ont rien exigé et ont permis tout ce qui leur était possible dans le cadre du mandat exécutif –pendant que Poutine et Castro prévoyaient la réouverture d'une base ROEM à Lourdes.

4.Ce qu’il va probablement se passer dans les quinze prochains mois

Le 9 octobre, dans sa conférence de presse, le président avait, semble-t-il, déjà décidé comment réagir: il continuera à nier la réalité et à tancer l'action de Poutine comme un signe de «faiblesse» et d'aveuglement face à la marche du monde, désormais loin des heures sombres du passé et de la vilenie des jeux de pouvoir.

Mais c'est bien le président américain qui fait preuve d'inconscience: le monde n'a quasiment pas changé depuis les leçons stratégiques de Thucydide. Grâce à Emmanuel Kant, Hedley Bull et une grosse dose de mondialisation, il y a un peu plus d'équité et un peu moins d'anarchie. Mais il n'y en a pas beaucoup plus, ni beaucoup moins. En fin de compte, le pouvoir reste l'arbitre si un seul agresseur ou agent de changement est disposé à agir.

En outre, le président méjuge autant ce que Poutine veut que ce dont il a besoin. Poutine veut voir la Russie réaliser sa destinée, ce qui signifie devoir contrer l'influence des États-Unis dans les régions les plus stratégiques. Et, pour ce faire, Poutine n'a pas besoin de paix, éviter le bourbier ne le concerne donc pas. Être sur le terrain au Moyen-Orient, à la tête d'une alliance entre l'Iran, la Syrie et le Hezbollah est une manœuvre parfaite pour une telle stratégie. Tant qu'il ne rencontrera pas de résistance, Poutine pourra continuer à étaler son influence dans tous les pays du Moyen-Orient, soit en les faisant entrer dans sa coalition, soit en les flattant vers le partenariat ou l’acquiescement. Le pire qui pourrait arriver à Poutine serait de conserver sa présence actuelle en déstabilisant toute menace contre ses propres intérêts. La Russie est de retour, il suffit pour s'en convaincre de comptabiliser tous les pèlerinages de politiques faits à Moscou ces derniers temps, et tous ceux qui seront effectués à court terme.

Cette situation n'a rien d'obligatoire, mais elle était inévitable avec un président comme Obama. Ses prédécesseurs ont montré combien ils comprenaient le monde, et ont démontré leur capacité à agir en conséquence. On peut penser à Truman, Eisenhower, Kennedy et, évidemment, Reagan. Sans illusions face aux intentions et aux intérêts de la Russie, ils ont su mettre en œuvre des stratégies adéquates. Mais le plus important, c'est qu'ils savaient que la diplomatie ne sert à rien si elle n'est pas soutenue par de la force et des faits sur le terrain.

Ce que Poutine, lui, sait pertinemment.

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