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Mahmoud Abbas ne veut pas d'une intifada qui saperait son Autorité

À Hébron, en Cisjordanie, le 7 octobre 2015 (REUTERS/Mussa Qawasma)

À Hébron, en Cisjordanie, le 7 octobre 2015 (REUTERS/Mussa Qawasma)

Le président palestinien qui dirige un système critiqué et corrompu n'a aucun interêt à se faire déborder par sa base.

Une Intifada ne se décrète pas et ne se planifie pas. L’expérience des deux premières (1987-1993 puis 2000-2005) montre que les dirigeants palestiniens ont pris le train en marche. À chaque fois, c'est la population qui était à l'origine des troubles et non les chefs qui ont, par la suite, récolté à leur profit les palmes de la révolution. Mahmoud Abbas, en bon connaisseur de l’Histoire de sa région, contrôle parfaitement la situation en Cisjordanie. Sa mainmise sur les services de sécurité palestiniens en font le dirigeant qui décide ou non d’envenimer la situation. 

Il vient d’ailleurs de sonner la fin de la récréation en exigeant des chefs sécuritaires palestiniens de «ne pas donner une chance aux plans israéliens, dont le but est d’aggraver la situation et de nous entraîner dans un cycle de violence». Il a décidé d’arrêter l’escalade de la violence à Jérusalem et en Cisjordanie parce qu’elle pouvait dégénérer en une bataille qui mettrait en danger son propre pouvoir. Il sait jusqu’où ne pas aller trop loin.

Un incident qui met le feu aux poudres

La «Guerre des pierres», qui avait débuté le 9 décembre 1987, avait été déclenchée à la suite d’un accident entre un camion israélien et une voiture palestinienne. La mort de quatre passagers arabes avait donné l’occasion à la foule d’envahir la ville de Gaza pendant les funérailles pour s’en prendre à l’armée israélienne dans le camp de réfugiés de Jabālīyah. La vieille garde avait alors été dépassée tandis que de nouveaux visages révolutionnaires avaient émergé face à des dirigeants corrompus.

Le Hamas est neutralisé, plombé par son isolement depuis sa rupture avec les Égyptiens

La visite d’Ariel Sharon sur le Mont du Temple, le 28 septembre 2000, avait lancé les événements de la deuxième Intifada. Celle-ci s'était nourrie de la déception liée au processus politique stérile qui avait suivi les accords de 1993. Elle concrétisait par ailleurs la scission de la population palestinienne en deux entités antagonistes, Fatah et Hamas. 

Mahmoud Abbas cautionne

Aujourd’hui, le maître d’œuvre reste Mahmoud Abbas, le chef du Fatah. Le Hamas, lui, est neutralisé, plombé par son isolement depuis sa rupture avec les Égyptiens et par sa situation économique catastrophique. D'autant que la guerre d’août 2014 a affaibli ses troupes qui ont perdu une partie de leur arsenal. Le Hamas doit aussi tenir compte de la détresse des populations toujours en attente de mesures concrètes après les destructions qu’elles ont subies. 

Mahmoud Abbas, s’il n’a pas été l’instigateur des troubles actuels, les a cautionnés car il y trouve un moyen pour détourner l’attention sur la grogne qui se développe au sein de son administration. Il est complétement discrédité au sein de l’Autorité palestinienne par ceux qui l’accusent de ne pas résoudre les problèmes quotidiens économiques et politiques et de ne pas combattre la corruption qui sévit au sommet de la pyramide.

Un parti en déréliction

Certes, il ne tient pas la main des jeunes excités qui jettent quotidiennement des pierres sur les véhicules circulant en Cisjordanie jusqu’à faire des morts parmi la population civile ou qui assassinent au couteau des passant dans la ville de Jérusalem. Mais il ne les condamne pas et s’en sert pour ses desseins personnels. Son parti est en déréliction et son rôle consiste à éviter les risques d’une déflagration.

Abbas veut exploiter sa victoire diplomatique à l’ONU qui lui a permis de déployer le drapeau palestinien

Mahmoud Abbas a trois fers au feu. Il veut d’abord exploiter sa victoire diplomatique à l’ONU qui lui a permis de déployer le drapeau palestinien, en tant que membre observateur, parmi les 193 autres pays membres. Alors il laisse se développer une résistance civile, au départ non violente pour éviter toute rupture avec le gouvernement israélien, mais qui s’est transformée en actions sanglantes.

Éviter l'affrontement militaire direct

En fin politique, il ne prône pas ouvertement la confrontation avec Israël qui a la faveur des jeunes lassés de la lenteur de la solution du conflit israélo-palestinien. Il n’est pas prêt à sauter le pas en favorisant une guerre ouverte avec Tsahal. Il sait que ses forces ne sont pas de taille à résister à l’une des plus fortes armées du monde. Il est surtout convaincu qu’il laissera des plumes et qu’il sera éjecté du pouvoir par ceux qui n’attendent que cet instant pour agir. Même si, selon certains dirigeants palestiniens, «l’occupation militaire est reconnue comme humiliante et difficile», l’amélioration des conditions de vie est réelle tandis que, face à la politique de nuisance de l’Iran, le monde arabe se satisfait de cette situation de ni guerre ni paix.

Contrairement aux autres Intifada, les actions sur le terrain n’ont pas de caractère spontané puisqu’elles sont l’œuvre de cellules organisées qui agissent avec l’accord tacite de la police palestinienne, censée collaborer avec les services de sécurité israéliens. Mahmoud Abbas est suffisamment machiavélique pour ne pas choisir le suicide politique en coordonnant lui-même depuis son bureau de la Mouquata, le soulèvement populaire. Sa direction étant déjà délégitimée, il risque de permettre à de nouveaux visages d’émerger pour une nouvelle stratégie palestinienne. 

À l'ONU pour secouer les consciences

Par ailleurs, il n’est pas tout à fait libre de ses décisions car trois pays arabes –la Jordanie, l’Arabie saoudite et l’Égypte–, qui ont suivi ou connu l’expérience des révolutions arabes, ne sont pas prêts à soutenir des flambées de violence qui risquent de se propager à l’intérieur de leurs frontières.

Certaines dépenses relèvent de la pure fantaisie sinon de l’excès. Les sommes mal utilisées sont légions

Quand le président de l’Autorité palestinienne a prononcé son discours à l’ONU, il n'a pas divulgué de programme politique clair. Il voulait seulement secouer les consciences de son peuple pour masquer les extravagances de ses fonctionnaires qui créent, auprès de la population palestinienne, un désenchantement perceptible. Le problème de l'utilisation des fonds publics est une constante récurrente qui n'a jamais été résolue et qui hante les esprits.

Détournements de fonds

Certaines dépenses relèvent de la pure fantaisie sinon de l’excès. Les sommes mal utilisées sont légions. Ainsi, le gouvernement vénézuélien avait attribué en 2014 un millier de bourses à des étudiants en médecine. Les fonds ont disparu entre les mains du ministre de l’Éducation, du ministre des Affaires étrangères, et de l’ambassade palestinienne au Venezuela. Quelques étudiants en ont profité mais ils n’avaient pas les qualifications pour suivre ce genre d’études. Ils ont été envoyés au titre d’une récompense politique du parti Fatah.

Depuis la création de l’Autorité palestinienne en 1994, il n’y a pas de jour sans accusation de détournements de fonds. Des auditeurs experts ont constaté que 40% du budget a été gaspillé, poussant le procureur général de l’Autorité à engager une action contre des fonctionnaires qui avaient détourné 700 millions de dollars. Pire, il a été constaté que le secteur public distribuait des salaires à des «employés fantômes» tandis que les fonds étaient redirigés vers des ministres et des hauts cadres. Par ailleurs, l’Autorité a attribué un budget de 6 millions de dollars à une prétendue société italo-palestinienne chargée de construire une usine de tuyaux qui n’a jamais vu le jour.

Les méthodes de Fayyad ont déplu à la haute administration, privée de bakchich, qui a tout fait pour l’éjecter de son poste

L'échec de la parenthèse Salam Fayyad

Les Occidentaux sont conscients de ces débordements puisqu’à plusieurs reprises, ils ont menacé de suspendre leur aide qui couvre le 1/6e du budget de l’Autorité. C’est pourquoi ils avaient exigé, en 2007, la nomination de l'économiste respécté, et ancien du FMI, Salam Fayyad comme Premier ministre. Cependant, il n'a pas fait illusion face aux blocages de son administration. Durant son mandat, il avait pris des mesures contre la corruption ce qui lui a permis de récupérer plusieurs millions de dollars dans les caisses de l’Autorité. Mais ses méthodes ont déplu à la haute administration, privée de bakchich, qui a tout fait pour l’éjecter de son poste en 2013.

Cela ne fut pas perdu pour tout le monde. Mahmoud Abbas en a profité pour écarter des opposants sous prétexte qu’ils dirigeaient des ONG non «transparentes». Il s’agissait pour lui de les museler en attaquant leurs sources de financement. D’ailleurs, Salam Fayyad a été la première victime puisque son Institut de développement a perdu des fonds qui lui permettaient de fonctionner, sous des accusations de blanchiment d’argent.

L'Autorité palestinienne, un «fardeau»

Mahmoud Abbas a ensuite utilisé l’argument financier pour s’attaquer à l’homme fort sécuritaire du Fatah, Mohamed Dahlan, qui cherche à le remplacer en organisant sa campagne depuis Abou Dhabi où il s’est exilé. Il est accusé d’avoir prélevé des millions de shekels des caisses de l’Autorité durant les années 1990. Un tribunal a pourtant rejeté ces accusations mais il reste dans le viseur de Mahmoud Abbas qui lui a interdit l’entrée en Cisjordanie au risque de l’enfermer en prison.

Ces affaires arrivées sur la place publique ont déconsidéré l’Autorité. Plusieurs sondages ont montré que, pour les Palestiniens, le plus grave problème était la corruption et non l’occupation israélienne. À en croire les résultats d'une récente étude, pour plus de la moitié d’entre eux, l’Autorité est «devenue un fardeau» qui impose sa dissolution. Ils espéraient une bonne annonce à l’ONU, mais ils ont été déçus du résultat.

Les pays arabes, qui ne sont pas dupes, refusent de verser les sommes promises

La corruption, un système autonome

L’Autorité palestinienne gère mal les centaines de millions d’aide. D’ailleurs, les pays arabes, qui ne sont pas dupes, refusent de verser les sommes promises. Seuls les Occidentaux continuent à alimenter les caisses palestiniennes. Cette manne financière, provenant de financements de nombreux projets par des gouvernements ou des agences internationales, pousse à la gabegie. Dov Zerah, ancien directeur général de l’Agence Française du Développement avait précisé en 2010 qu’il s’agissait «d’une zone où interviennent 84 bailleurs et 23 agences des Nations unies» sans compter bien sûr les États-Unis. Malgré cet afflux de fonds, «45,7% des Palestiniens de Cisjordanie et 79,4% dans la bande de Gaza vivent au-dessous du seuil de pauvreté».

La corruption en Palestine est un système devenu autonome. Antérieure à la création de l’Autorité, elle fait partie intégrante du corps politique palestinien. Il semble cependant que l’amélioration due à la bonne gouvernance de l’ancien premier ministre Salam Fayyad eu peu d’effet sur la corruption qui n’est pas seulement liée à des détournements de la part d’individus motivés par la cupidité et l’intérêt personnel. Les détournements de fonds publics, l’appropriation illicite de ressources et le népotisme sont le résultat d’une corruption ancienne qui gouverne le système politique palestinien. Ils ont été enracinés dans l’OLP bien avant les accords d’Oslo, avec des causes politiques pourtant bien déterminées.

L’oligarchie au pouvoir contrôle les électeurs et redistribue les ressources publiques dans le but d’acheter des loyautés

Une manne financière

En Palestine, grâce au clientélisme, l’oligarchie au pouvoir contrôle les électeurs et redistribue les ressources publiques dans le but d’acheter des loyautés politiques pour maintenir le statu quo. Les «clients» rivalisent alors pour démontrer leur loyauté à l’oligarchie régnante, prête à fermer les yeux sur les méfaits financiers. Les institutions sociales, économiques et culturelles dont l’objectif était d’instaurer une autosuffisance du peuple palestinien, ont vu leurs objectifs dévoyés. La direction de l’OLP a dilapidé les fonds destinés à soutenir les secteurs de l’éducation, de l’agriculture, de la santé et du logement en les redirigeant vers les gros propriétaires fonciers de la vallée du Jourdain, les industriels et certaines catégories professionnelles privilégiées.

Au lieu d’encourager un système fondé sur le mérite, l’Autorité a favorisé le clientélisme devenu un attribut caractéristique de la gouvernance palestinienne pour récompenser ceux qui lui étaient serviles. Mahmoud Abbas n’est donc pas prêt à renoncer à une manne financière, même s’il faut favoriser le statu quo et enterrer tout projet de création d’État palestinien. La gabegie peut encore perdurer aussi longtemps que des dirigeants corrompus sont au pouvoir en Cisjordanie. Mais pour cela il ne faut pas trop miser sur la violence dans les territoires pour empêcher toute révolution. L’Intifada n’entre pas dans la stratégie de Mahmoud Abbas.

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