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Faut-il s’attendre à du changement au synode du Vatican sur la famille?

Le pape François place Saint-Pierre, au Vatican, le 7 octobre 2015 | REUTERS/Tony Gentile

Le pape François place Saint-Pierre, au Vatican, le 7 octobre 2015 | REUTERS/Tony Gentile

Libéraux et conservateurs catholiques s’affrontent sur le divorce, le remariage et la tolérance pour les couples homosexuels. Le pape François devra trancher, mais on doute qu’il puisse faire bouger les lignes, car la «famille chrétienne» traditionnelle remonte aux sources les plus lointaines de l’Évangile et de l’Antiquité.

Au Vatican, vient de s’ouvrir, et jusqu’au 25 octobre, un «synode» –assemblée de plus de 300 cardinaux et évêques du monde entier, d’experts et d’observateurs non catholiques–portant sur l’avenir de la «famille». L’enjeu n’est pas mince. Il concerne tout l’enseignement de l’Église, souvent incompris et critiqué, sur les questions de sexualité et de couple. Il intéresse tous ceux –philosophes, moralistes, politiques, croyants ou non croyants– qui s’interrogent sur les transformations qui bousculent la «famille» traditionnelle, se réjouissent ou s’inquiètent d’évolutions comme la multiplication des divorces ou le mariage homosexuel.

L’an dernier, en octobre 2014, une première «session» de ce synode sur la famille avait déjà montré une Église très divisée entre, d’un côté, les partisans d’une ligne d’assouplissement des positions catholiques traditionnelles sur le sexe et la vie conjugale et, de l’autre, les défenseurs d’une «doctrine» séculaire, ferme sur la défense de la famille traditionnelle, promue comme citadelle assiégée par des évolutions «destructrices» de la vie moderne. Le débat rebondit aujourd’hui et le pape François devra arbitrer entre ces deux camps opposés.

Chacun a pu noter que, depuis son élection il y deux ans et demi, le pape jésuite était très peu intervenu, à la différence de ses prédécesseurs, sur les «interdits» déjà anciens de l’Église en matière de morale sexuelle et conjugale (non au divorce, non à la contraception non naturelle, non à l’avortement, non à l’euthanasie, etc). En revanche, selon la «miséricorde» chrétienne qui est l’axe fort de sa pensée et de son action, on a aussi relevé dans la bouche de François des propos indulgents, par exemple pour les personnes homosexuelles («Qui suis-je pour les juger?») ou pour les femmes contraintes à avorter. Pour lui, l’Église a un devoir primordial d’accueil de tous les hommes, quelle que soit leur condition, surtout les plus blessés par l‘existence. Elle a pour tâche non seulement de récupérer les «déçus» de l’Église, inquiets par son conservatisme et sa rigidité, mais aussi de s’adresser à toutes les «périphéries» sociales et morales. C’est ce que le pape a répété avec succès, il y a quelques jours, au Congrès américain et à la tribune des Nations unies.

Personne n’imagine sérieusement que cet homme, si populaire dans le monde pour ses positions jugées libérales, va renoncer à des pans de la doctrine de l’Église sur la sexualité, le couple, la famille et la défense de la «vie». Il ne faut s’attendre à aucune révolution. Mais la crainte existe néanmoins, à l’intérieur de ce «synode» du Vatican comme dans certaines communautés catholiques conservatrices, que la «pastorale» propre au pape François, venue de sa proximité avec les pauvres d’Argentine et de sa vocation de jésuite, va l’entraîner à des accommodements avec des principes aussi anciens et sacrés que le rejet de toute forme d’union entre homosexuels ou le refus de distribuer les sacrements aux personnes mariées religieusement mais qui divorcent et se remarient civilement. Refus parce que non seulement ces divorcés violent la règle de l’«indissolubilité» du mariage mais qu’en se remariant ils rompent avec la discipline selon laquelle le sacrement du mariage (comme tous les sacrements) est donné une fois pour toutes par Dieu et ineffaçable.

1.Assouplissement de la discipline pour les divorcés-remariés 

Le risque de «détricotage» de tout l’enseignement de l’Église sur le mariage, le couple, la famille» est le principal point chaud de ce «synode»  

Un assouplissement de la situation dans l’Église des divorcés-remariés –dont le nombre augmente dans les milieux catholiques proportionnellement à l’augmentation des divorces en général– est donc à l’ordre du jour de ce «synode» du Vatican. Les courants les plus progressistes, venant d’Allemagne notamment, penchent pour une procédure d’accueil progressif à la table de communion, au cas par cas, des divorcés-remariés. On prête au pape François une volonté de les suivre. Mais celui-ci est déjà combattu par les «conservateurs» qui redoutent qu’un tel assouplissement, explicable par des raisons «pastorales» (indulgence, compréhension), ne remette en cause, à terme, la règle absolue de l’indissolubilité du mariage et banalise un peu plus le divorce, y compris dans les rangs chrétiens.

C’est le principal point chaud de ce «synode» du mois d’octobre à Rome, à savoir le risque de «détricotage» de tout l’enseignement de l’Église sur le mariage, le couple, la famille, sur lequel de nombreux cardinaux ne cessent d’alerter le pape, soutenus en cela par des fractions d’épiscopats très conservateurs, aux États-Unis, en Pologne et surtout en Afrique, un continent où, depuis longtemps, les Églises s’efforcent d’imposer une notion du mariage et de la fidélité chrétienne à des sociétés de droit coutumier ou de polygamie.

L’une des voix les plus hostiles à tout changement est celle du cardinal guinéen Robert Sarah, membre de la Curie romaine, dénonçant il y a quelques jours encore «l’idéologie relativiste qui est en train de se répandre dans toutes nos sociétés, par l’intermédiaire du pouvoir politique et législatif votant de nouvelles lois qui déconstruisent la famille et le mariage et spéculent sur la vie humaine; par l’intermédiaire du pouvoir financier dont l’attribution des fonds destinés au développement est conditionnée par l'adoption de documents anti-famille et anti-vie; par l’intermédiaire enfin du pouvoir des médias». Pour lui, si l’Église changeait son discours sur le mariage, «non seulement elle détruirait tout son ministère envers les familles, mais elle serait également en contradiction avec l’Évangile et elle scandaliserait les païens»!

2.Historicité des Évangiles sur la répudiation et du divorce

Ce qui est fondamentalement en cause dans ce débat est de savoir si l’Église peut ou doit changer son discours face à la transformation des mœurs, de la famille et à la révolution dans le statut de la femme. Ce sont des évolutions sociales et morales qu’elle a longtemps voulu régenter au cours de son histoire, au moins dans l’Europe chrétienne, mais qui lui échappent aujourd’hui complètement, qu’elles ne contrôlent plus, y compris dans ses propres rangs, de plus en plus distants avec son enseignement. Pour elle, la remise en cause constante, diversifiée, quasi universelle du mariage traditionnel est devenue une question centrale qui intéresse le devenir de la société, voire de l’humanité.

 Jamais Jésus n’aborde explicitement la question-clé du «remariage», à cause de l’ampleur des débats que soulevait son enseignement «surprenant et choquant» sur la répudiation

Que faut-il en penser? Un certain conformisme social et la paresse intellectuelle pourraient faire croire à l’entêtement d’une institution bornée, conservatrice d’un ordre moral menacé, qui voit diminuer ses parts de marché et ne supporte plus d’avoir perdu son statut d’antan sur la famille et les mœurs. Mais il peut être légitime aussi de croire que la fermeté du discours de l’Église sur la famille est une réaction, héroïque et désespérée, face à une «permissivité» aujourd’hui généralisée. Légitime de penser que sa défense de l’«indissolubilité» du couple est une forme de résistance à un déclin des valeurs familiales, à une multiplication des séparations et un éclatement du cadre familial qui se fait souvent au détriment des enfants. L’acharnement que met le magistère catholique à défendre une certaine anthropologie de l’amour, du sexe, du mariage, de la famille ne pourrait-il pas apparaître aussi comme une condition de survie?

C’est une question capitale. L’Église catholique tire son attitude d’Évangiles qui remontent au premier siècle et sont sans équivoque sur la nature du lien amoureux et conjugal. Selon elle, il n’y a pas de doute sur l’historicité des paroles de Jésus condamnant le divorce. Les attestations en sont multiples. «Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare point!» dit-il (dans l’Évangile de Marc 10,9). Devant le scepticisme de ses disciples, Jésus insistait même: «Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère» (Marc 10,10).

À l’époque, la tradition juive tolère –comme tout l’Orient– la «répudiation» de la femme et l’injonction de Jésus condamnant le divorce et le remariage, assimilé à un «adultère», constitue une nouveauté radicale. L’opposition est tellement forte que l’apôtre Paul, le premier missionnaire de Jésus-Christ, doit insister et répéter dans sa première «épître» aux chrétiens de Corinthe (Grèce): «Que la femme ne se sépare pas de son mari et, au cas où elle se séparerait, quelle ne se remarie pas ou qu’elle se réconcilie avec son mari. Et que le mari ne répudie pas sa femme.»

Ainsi fondée sur la parole de son fondateur et ses Écritures les plus sacrées, la doctrine de l’Église sur le divorce et le remariage paraît complètement intangible. Et le combat des partisans d’un assouplissement perdu d’avance. Mais deux livres viennent de sortir qui explicitent utilement les éléments de cette controverse. Le premier est de John Paul Meier, un exégète américain de réputation mondiale dont le livre Jésus et le divorce vient d’être traduit aux éditions du Cerf. Il analyse scientifiquement les formulations différentes de l’interdit du divorce dans les Évangiles et il en déduit que des interprétations variées sont légitimes et que jamais Jésus n’aborde explicitement la question-clé du «remariage», à cause de l’ampleur des débats que soulevait à l’époque son enseignement «surprenant et choquant» sur la répudiation. Un enseignement qui ne s’est imposé qu’à la fin du premier siècle.

Un autre historien et exégète, le Français André Paul, vient de publier un ouvrage retentissant chez Albin Michel, intitulé La famille chrétienne n’existe pas. Il rappelle aussi que la condamnation de la répudiation à l’époque de Jésus était un acte profondément novateur et que l’interdit du «remariage» après le divorce était «le plus sûr moyen de protéger l’épouse». Mais lui aussi s’interroge: «Pour qu’elle raison cette protection antique de la dignité féminine devrait-elle continuer de s’imposer dans une société où les droits de la femme seraient suffisamment acquis?» Pourquoi continuer à en faire «une règle immuable, car d’institution divine»? L’exégète met en évidence la «censure» exercée par l’Église sur «l’incise troublante» qu’on trouve dans l’Évangile de Matthieu, autorisant une concession au divorce et au remariage dans le cas de «porneia», un mot désignant à l’époque une union illégale, la prostitution ou tout écart grave dans la vie conjugale. Des débats animés s’ensuivront jusqu’au concile de Trente, le concile de la Contre-Réforme au XVIe siècle, confirmant définitivement la doctrine de l’indissolublité du mariage et refusant toute possibilité de remariage. On en est toujours là.

3.Péché du sexe pour le seul plaisir charnel

L’apparente inadaptation du discours de l’Église aux évolutions modernes du couple remonte donc à très loin. Il faut se souvenir que, dès son origine, le christianisme a rompu avec sa culture d’origine juive, pour laquelle le désir charnel et la fécondité du couple étaient les signes d’une «bénédiction» divine. Il a fortement idéalisé le célibat (Jésus ne se marie pas, contrairement à la pratique des rabbins de son temps), la virginité (Marie reste vierge après la naissance de Jésus) et la chasteté («soyez eunuques pour le royaume de Dieu», dans l’Évangile de Matthieu). Ainsi, les premiers philosophes chrétiens grecs et latins, appelés «Pères de l’Église», ont-ils présenté la virginité et la chasteté comme des moyens, supérieurs au mariage, pour satisfaire les exigences de la vie selon Jésus-Christ.

L’idée va perdurer longtemps dans le christianisme que, plus le désir charnel est maîtrisé, plus va grandir l’amour sprituel

Le pessimisme conjugal des origines chrétiennes puise sa source chez le philosophe grec Platon, qui considérait le corps comme une «prison», et dans le rejet stoïcien de toutes les «passions» qui troublent le corps et l’âme. Déjà cité, l’historien André Paul décrit la très forte influence exercée sur l’Église naissante par le philosophe juif de langue grecque appelé Philon et par Clément d’Alexandrie, l’un des plus célèbres Pères de l’Église, qui disqualifiaient tous deux l’amour charnel et rejetaient les relations sexuelles en dehors de tout projet de procréation. Pour un Clément d’Alexandrie, témoigne l’historien, procurer du plaisir à sa partenaire, c’était une manière de la tromper, de la traiter comme une courtisance ou une prostituée. Il condamnait tout rapport conjugal en dehors de la période féconde de la femme et considérait comme «un mal incurable» la jouissance sexuelle, cette «petite épilepsie», comme disait déjà avant lui le philosophe Démocrite.

Rechercher l’union sexuelle pour le seul plaisir charnel est donc «péché». L’intention procréatrice (faire des enfants) excuse le sexe, mais l’idée va perdurer longtemps dans le christianisme que, plus le désir charnel est maîtrisé, plus va grandir l’amour sprituel. Une sorte de diabolisation de la sexualité se met ainsi en place dans la théologie chrétienne. À partir du Moyen Âge, la toute-puissante Église impose des dispositifs de contrôle des mœurs et des codes sociaux. Sans doute a-t-elle le mérite d’imposer le «consentement libre». Elle fait du mariage chrétien une affaire privée entre deux personnes, ce qui, à une époque où le mariage forcé était encore la règle, représentait un incontestable progrès. Mais c’est elle aussi qui, peu à peu, va se glisser dans le lit conjugal, imposer sa codification de l’acte sexuel et du lien matrimonial, punir sévèrement les adultères, les incestes, les rapts, les divorces, mener la chasse au concubinage et à toutes les formes d‘alliance clandestines, enfin obliger les clercs au célibat.

Le plus étonnant est que ce discours a traversé les siècles. Au XXe, un pape comme Pie XI, dans son encyclique de 1930 appelée Casti Connubii («chaste mariage»), faisait encore de l’union charnelle et de l’amour physique un «remède à la concupiscence»! Plus récemment, le catéchisme de l’Église catholique de 1992, rédigé par Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI et ratifié par Jean-Paul II, soulignait la supériorité absolue de la procréation comme «fin première» du mariage. Alors il est vrai que le discours catholique a subi depuis des inflexions et tolère désormais l’union charnelle dans les périodes d’inconfédité. Mais comment penser que son enseignement sur le couple et le sexe soit encore «intelligible et adapté», comme dit le grand exégète John Paul Meier, à «la mentalité post-chrétienne et post-moderne du XXIe siècle»? C’est la question qui se pose à l’Église du pape François, réunie en «synode» au Vatican. On doute qu’elle ne trouve vite sa réponse.

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