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Au Liban, une nouvelle génération politique laïque vient de naître

Manifestation You Stink à Beyrouth, le 29 août (REUTERS/Hasan Shaaban)

Manifestation You Stink à Beyrouth, le 29 août (REUTERS/Hasan Shaaban)

Ils sont laïques. Ils sont multiconfessionnels. Ils veulent changer le Liban. Engagés dans le mouvement des «déchets», ils descendent depuis plusieurs semaines par milliers dans les rues. Leur slogan: «Vous puez!» Rencontre.

Beyrouth (Liban)

«350 dollars ! J’ai dépassé mon forfait. Je vais devoir demander à mes amis de payer ma facture téléphonique. Car je ne travaille pas!» Assis à la terrasse d’un café du quartier chrétien de Gemayzeh, à Beyrouth, Assad Thebian continue néanmoins d’utiliser son smartphone constamment, tout en me parlant. À force d’avoir updaté son statut Facebook, ces dernières semaines, il a épuisé son crédit. Mais la révolution est à ce prix!

«Je ne suis pas marxiste, je suis laïque, explique pour sa part Abbas Saad. Je crois en la démocratie, à la justice sociale et surtout en la laïcité. On me définit comme libéral, disons de gauche libérale.» 

Si Abbas Saad est chiite et Assad Thebian druze, tous les deux n’accordent guère d’importance à leur confession: ils sont avant tout Libanais et laïques. Une nouvelle génération politique vient de naître.

La crise des «déchets»

Ces dernières semaines, avant tout le monde, Assad Thebian, 27 ans, et Abbas Saad, 21 ans, se sont mobilisés. Ils ont créé une page Facebook; ont posté des vidéos sur YouTube; et ils sont descendus dans les rues pour dénoncer l’incurie des pouvoirs publics au Liban. Ils n’étaient que quelques dizaines au départ. Désormais, des centaines de milliers de personnes les soutiennent.

Assad Thebian est le cofondateur du collectif You Stink!, littéralement «Vous puez!». Abbas Saad est le président du Club laïque à l’université américaine de Beyrouth (AUB). Avec d’autres, ils veulent changer le Liban.

«On était seuls au départ. On n’est ni de gauche, ni de droite, on est des citoyens qui veulent régler les problèmes des ordures, des pannes d’électricité, des coupures d’eau incessantes», explique Assad Thebian. 

Depuis la fin juillet, il est dans la rue –et sur son portable.

On est des citoyens qui veulent régler les problèmes des ordures, des pannes d’électricité, des coupures d’eau incessantes

Assad Thebian

Protestation 2.0

Lorsque je le rencontre, début octobre, le jeune homme, T-shirt bleu et barbe drue, s’apprête à lancer le site web de You Stink. Et justement, il déplore la lenteur ridicule d’internet, son prix élevé et la quasi absence de haut débit –un autre problème structurel du pays.

Son équipe numérique arrive, un groupe de jeunes gens, mixtes, écolos, laïques. Assad Thebian est lui-même un spécialiste des médias digitaux mais il a besoin d’aide. Youssif Salame, un développeur web nous rejoint aussi, et ce jeune activiste veut donner de son temps à la révolution en cours. Ensemble, ils se mettent à modifier la version test du site qui doit être lancé le soir même. Et, en même temps, ils préparent une nouvelle manifestation prévue pour le lendemain samedi 3 octobre. 

«Ce sera juste un festival, pas une véritable démonstration de force», relativise Assad Thebian. «On attend des centaines de personnes? Des milliers? Des dizaines de milliers? On ne sait pas», ironise Leen Hashem, une jeune femme bouclée, qui co-organise la manifestation mais craint la démobilisation. (Le lendemain, le festival sera en effet un semi-échec, avec seulement quelques centaines de personnes, indice d’un certain essoufflement du mouvement, mais de nouvelles manifestations sont prévues).

Abbas Saad, samedi 3 octobre, lors d'un rassemblement à Beyrouth (photo Maher El Khechen)

Le symptôme d'un pays corrompu

Le mouvement des «déchets» a commencé cet été sur la question des ordures qui s’amassaient dans les rues de Beyrouth. Lancé par des collectifs indépendants, jeunes et étudiants, il s’inscrivait dans une revendication unique: régler le problème des déchets. «Les gens ont été choqués: les poubelles s’accumulaient devant leurs maisons. Ils se sont mobilisés. Mais, en fait, c’est un symptôme de tous les dysfonctionnements du Liban. Cela révèle la corruption généralisée du pays et de sa classe politique», résume Thebian. 

Depuis, la contestation s’est généralisée pour contester le système politique confessionnel libanais dans son ensemble. De l’attribution pipée des marchés publics à la vacance de la présidence de la République et du Parlement, du système politique confessionnel paralysée aux scandales environnementaux, tous les maux du Liban sont apparus au grand jour. Et ça «pue»!

«Les gaz lacrymogènes, c'éatit cool»

Assad Thebian ne dort plus guère. Il est dans la rue constamment. Il a découvert la politique, la violence, les forces de police. «Les gaz lacrymogènes! C’était cool! Une bonne expérience», dit-il. S’il a lu George Orwell ou Pablo Neruda –le poète chilien communisant–, Thebian affirme ne pas être politisé. Il me dit «avoir tout appris sur les réseaux sociaux».

Ils appartiennent plutôt aux classes moyennes et ne se positionnent pas par rapport à leur confession religieuse

Le chercheur Ali Mourad

Plus tard, il me montre les images de cette révolution en marche, magnifiquement documentée en photos et en vidéos par le site lebanonrevolts.com, fait par Youssef Salame, l’un des amis de Thebian.

De son côté, Abbas Saad n’en revient toujours pas. Lui, l’étudiant scientifique timide est devenu un leader révolutionnaire. Un héros! Et, comme Thebian, on le reconnaît désormais dans la rue!

«L'embryon d'un mouvement citoyen»

Qui sont-ils? Qui sont ces manifestants descendus par milliers dans les rues de Beyrouth et de la plupart des grandes villes du Liban, à plusieurs reprises, depuis le mois d’août? 

«Ils sont laïques et très jeunes. Ils appartiennent plutôt aux classes moyennes et ne se positionnent pas par rapport à leur confession religieuse. C’est un mouvement avec des revendications politiques sans parti politique, sans étiquette politique. Et surtout, ils ont su trouver un slogan intelligent. Car en disant “You Stink”, les étudiants dénoncent les rues qui puent mais ils disent aussi: “Vous, politiciens, vous puez !”», analyse le chercheur et juriste Ali Mourad, interrogé dans un café de la rue Hamra, à Beyrouth Ouest. 

«C’est un mouvement hétérogène, très marqué par les droits sociaux et les droits de l’homme», m’explique Kamal Hamdan, un économiste proche de la sensibilité communiste. «C’est l’embryon d’un mouvement citoyen», analyse pour sa part Pierre Abi-Saab, le rédacteur en chef du journal Al Akhbar –un chrétien maronite proche de la «résistance» et du Hezbollah.

Le problème des déchets est à l'origine du mouvement (REUTERS/Jamal Saidi)

Tentatives de récupération

À l’opposé du spectre politique, Hanin Ghaddar, la rédactrice en chef du site laïque Now Lebanon, reconnaît que «c’est une mobilisation de gauche», dans l’esprit de contestation et de rébellion qui rappelle les mouvements de type «Occupy».

Ces dernières semaines les choses se sont encore compliquées. Les collectifs initiaux, jeunes et étudiants, ont été rejoints par d’autres groupes («Nous exigeons des comptes», «Le changement arrive», «Le peuple revendique», «Dans les rues» ou encore le groupe du «22 août»…).

Ils ont été suivis par des forces politiques bien rodées aux manifestations de masse. Récupérés? «Le parti communiste libanais est entré dans le jeu, le Hezbollah aussi», commente le chercheur Ali Mourad. Qui ajoute toutefois que «toutes les forces traditionnelles libanaises sortent très affaiblies de cette période», tout particulièrement le Mouvement Amal (chiite, non-Hezbollah), les Druzes de Walid Joumblatt, le courant du Futur (sunnite, pro-Hariri) ou encore les chrétiens de Michel Aoun, tous dénoncés pour leur «incurie», sinon leur «incompétence». «La scène politique libanaise est en pleine recomposition. You Stink a rebattu toutes les cartes», résume Mourad.

Le Hezbollah soutient de loin

En dépit des tentatives de non-récupération des étudiants, le mouvement s’oriente clairement à gauche, avec autant de sensibilités que de groupuscules. Tous les courants du centre-gauche à la gauche radicale sont représentés. Et aux côtés des jeunes et des étudiants, le parti communiste libanais et les trotskistes sont désormais en pointe. Le Hezbollah aussi.

C’est à nous d’écrire les nouvelles chansons, d’écrire nos articles, de changer la culture de ce pays

Abbas Saad

«Le Hezbollah ne peut pas soutenir le mouvement car You Stink est fondamentalement anti-confessionnel. En même temps, il s’oppose au “Haririsme”», commente, à mots comptés, Walid Charara, un chercheur proche du Hezbollah. Officiellement, Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, a fait savoir qu’il soutenait le mouvement mais qu’il préférait que le parti de Dieu n’y prenne pas part.

«Il n'y a pas de laïcs dans ces villages»

En short blanc et polo Armani, j’observe Abbas Saad mobiliser dans son université les étudiants avec le Club laïque qu’il préside. Il entend bien ne plus dépendre d’une classe politique corrompue et âgée, y compris de gauche. 

«La vieille gauche vient à nos manifs avec ses chansons. Mais elles datent des années 1970! C’est à nous d’écrire les nouvelles chansons, d’écrire nos articles, de changer la culture de ce pays. C’est notre responsabilité», me dit-il, alors que je l’accompagne à une manifestation anti-corruption à Beyrouth Ouest. Il me montre le site critique –un compteur à la seconde près– à l’égard du leader chiite Nabih Berri, qui occupe son poste depuis… presque vingt-trois ans. 

Saad est né dans une famille chiite pauvre d’un village du Sud-Liban. «Il n’y a pas de laïcs dans ces villages, il n’y a que des milices», dit-il de cette région tenue par le Hezbollah. Il connaît le prix d’une telle dépendance. Il a vécu là jusqu’au baccalauréat avant d’obtenir une bourse de l’USAID, et de pouvoir continuer ses études à l’université américaine de Beyrouth. 

La pop star locale Myriam Klink, le 29 août (REUTERS/Hasan Shaaban)

Mourir pour ses idées

Dans ce cadre laïque, il a fait son éducation politique: il a lu Édouard Saïd («trop littéraire»), Noam Chomsky («trop anti-impérialiste»), et surtout le philosophe américain John Rawls –il se dit «rawlsien». Il se reconnaît surtout pour modèle Samir Kassir –un célèbre journaliste assassiné en 2005, parce qu’il était anti-Syrien et anti-Hezbollah, symbole d’un Liban indépendant. «Il a été tué en raison de ses articles. Il a été tué pour ses idées», répète Saad. Qui ajoute soutenir à «100% les journalistes de Charlie Hebdo».

Du coup, ce scientifique, cet étudiant-ingénieur, a basculé dans la politique. «Maintenant, je m’intéresse à la philosophie et à la science politique et je cherche à me réorienter», me confie-t-il. Comme si les sciences dures n’étaient pas suffisantes à son engagement militant.

Écologie et droits LGBT

Abbas Saad, Assad Thebian et ces milliers d’étudiants qui manifestent dans les rues, incarnent peut-être un nouveau Liban. Une jeunesse qui n’en peut plus du «sectarisme» religieux. Une jeunesse qui prône l’égalité des femmes, milite pour l’écologie, défend les droits des Palestiniens, souvent niés ici, et même –ce qui est encore plus rare pour un pays arabe– ceux des gays et des personnes LGBT. Une jeunesse qui croit aux mariages mixtes et, avant tout, à la «laïcité» –mot magique pour elle.

La nuit est maintenant tombée sur Beyrouth. Assad Thebian, Youssif Salame et leur petit groupe de développeurs webs mettent la dernière main à leur site. «Je fais encore quelques ajustements et on sera prêt, me dit Salame. Tiens, là, je vais mettre une page contact.» On bricole encore un peu. Tout semble prêt. Le compte à rebours est lancé. Et tout à coup, le voici: le site youstink.org est mis en ligne. La crise des déchets avait déjà ses comptes Facebook, Instagram et Twitter: elle a maintenant une voix officielle –son site web.

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