Partager cet article

Je suis shyamalade: c’est grave, docteur?

Peter McRobbie dans le film «The Visit», de M. Night Shyamalan | Universal Pictures

Peter McRobbie dans le film «The Visit», de M. Night Shyamalan | Universal Pictures

Avec «The Visit», M. Night Shyamalan veut reconquérir le grand public. Mais s’il y parvient, les «shyamalades», ses défenseurs et fans obsessionnels, n’auront plus de raison d’être.

Peu de réalisateurs divisent autant que M. Night Shyamalan, dont sort en salles cette semaine le dernier thriller (The Visit). Beaucoup l’estiment perdu, en chute libre depuis dix voire quinze ans selon certains. La cassure n’est pas la même pour tous. Certains spectateurs estiment qu’Incassable (2000), film du super-héros lo-fi, du simple fait qu’il ne s’agissait pas d’un second Sixième sens (1999), était déjà une trahison. Le fameux syndrome du «deuxième album», exception faite que Sixième sens était déjà son troisième film après les inédits Praying with anger (1992) et Wide Awake (1998). Pour d’autres, la cassure intervient avec Le Village (2004), qui reconduit «une fois de trop» ce qu’ils avaient pourtant aimé plus que tout dans Sixième sens: son fameux «twist» final.

Conscient d’avoir perdu une partie du public, de la critique et même la confiance de ses producteurs puisque son film suivant, La Jeune Fille de l’eau (2006), est lâché par Disney pour atterrir chez Warner, Shyamalan se permet de régler ses comptes dans le film. Il y interprète une sorte de messie et confie à l’acteur Bob Balaban le rôle d’un critique de cinéma qui finit dévoré par une créature maléfique. Des piques éparses et une ironie complexe qui n’empêchent pas le film d’être en premier lieu un conte pour enfants au premier degré. Car La jeune fille de l’eau reste la transposition cinématographique d’une histoire qu’il racontait à ses filles pour les endormir. Conte à dormir debout certes, mais jamais soporifique. Il s’agit d’ailleurs de son film le plus drôle avec The Visit.

L’humour est certainement le paramètre qui génère le plus de malentendus entre Shyamalan et les spectateurs. C’est l’analyse qu’en fait David Honnorat, rédacteur en chef de Vodkaster.com et «shyamalade» atteint depuis Sixième sens (dont il ne s’est jamais remis): «Il y a pas mal de malentendus autour de lui, ce n’est pas quelqu’un de facile à cerner. Je pense notamment qu'il a beaucoup d'humour, mais un humour particulier. L'aspect comique est explicite dans The Visit, mais il était déjà présent dans ses films précédents, de manière plus ou moins évidente.»

En 2008, quand le personnage de Mark Wahlberg parle à une plante dans Phénomènes, et qu’il s’étonne ensuite de le faire, c’est de l’humour absurde certes, mais c’en est. Et pourtant, nombre de spectateurs qui qualifient le film de «nanar» prennent ce passage pour exemple. Le rire était pourtant la réaction adéquate, mais peut-être était-ce difficile de s’en persuader entre deux scènes de suicide? Ce qui explique que Shyamalan dise avoir passé des semaines sur le montage de The Visit à travailler spécifiquement l’équilibre entre les scènes d’angoisse et de comédie.

Revisionnages viraux

Chacun peut donc désigner le film qui l’a fait se désintéresser de M. Night Shyamalan. S’il toutefois faut choisir un événement symbolique de son basculement de prodige adulé à cinéaste conspué, ce serait la couverture qui lui accorde Newsweek en 2002. Alors que Shyamalan s’apprête à sortir Signes, film d’invasion extraterrestre filmé par le bout de la lorgnette, l’hebdo américain titre: «Le prochain Spielberg». Un poids trop lourd à porter. 

De Sixième Sens au Village, sa filmo est intouchable. C'est quatre chefs-d'œuvre à même pas 35 ans. S'il y en a un que vous n'aimez pas, il faut le revoir

David Honnorat, rédacteur en chef de Vodkaster.com et «shyamalade»

Shyamalan ne sait que trop bien l’effet dévastateur que cela peut produire puisque plusieurs de ses films reposent sur un protagoniste qui prend conscience de ses responsabilités et s’inquiète de ne pas être à la hauteur. C’est le cas de ses trois premiers films, au regard d’un relais à passer entre le sacré et le profane, entre les morts et les vivants, mais c’est aussi celui d’Incassable et de son super-héros en pleine crise existentielle, de Signes et son père qui a perdu la foi, du Village et de sa communauté autarcique qui ne saurait se définir comme lâche ou courageuse, etc., etc.

Aurait-il mieux supporté une autre comparaison que celle de Spielberg, l’un de ses héros? Possible. En voilà une. «Incassable, Signes, même Le Village sont mieux considérés aujourd’hui, des années après leur sortie. Je reste persuadé que, dans trente ans, il y aura des rétrospectives de son œuvre à la Cinémathèque française et de par le monde, et que tous les cinéphiles s'accorderont enfin à dire qu'il est le nouveau... Hitchcock». On doit cette prophétie à Hugues Derolez, directeur de l’ouvrage collectif Contes de l’au-delà consacré à M. Night Shyamalan, et diagnostiqué «shyamalade» depuis les revisionnages d’Incassable et de Signes. David Honnorat partage d’ailleurs ce sentiment que le virus se renforce en revoyant ses films. «De Sixième Sens au Village, sa filmo est intouchable. C'est quatre chefs-d'œuvre à même pas 35 ans. S'il y en a un que vous n'aimez pas, il faut le revoir», ordonne-t-il.

Et cela semble se vérifier avec The Visit, comme en atteste ce tweet d’un autre shyamalade loin d’être guéri:

Dégringolade sans fin

Mais quels sont donc les symptômes de ce curieux mal qui étreint certains spectateurs? À l’origine, la shyamaladie se contracte à son insu. Imaginez-vous au milieu des années 2000, en route pour découvrir au cinéma Le village ou La jeune fille de l’eau. Vous en ressortez conforté dans l’idée que c’est un cinéaste épatant. Seulement, quand vous défendez ensuite ce point de vue avec des amis IRL ou en ligne, vous vous heurtez à un mur d’incompréhension voire à un déferlement de haine. Avec un mélange de conviction et de fierté, vous vous entêtez. Difficile maintenant de savoir si votre passion grandissante pour Shyamalan est naturelle ou si elle croît en inversement proportionnel au rejet qu’il inspire chez les autres. Le mieux serait que tout le monde s’accorde, non? En 2011, le shyamalade Christophe Beney le tweete avec émotion:

Difficile de savoir si votre passion pour Shyamalan est naturelle ou si elle croît en inversement proportionnel au rejet qu’il inspire chez les autres

On en est loin, cependant. Parmi les «haters» du cinéaste, les plus remontés, les plus bruyants et certainement les plus influents sont les critiques américains. L’instrument qui permet de jauger de l’acharnement de la presse américaine à son égard, prenant un malin plaisir à estimer qu’un nouveau Shyamalan est immanquablement plus raté que le précédent, c’est la courbe du site Rotten Tomatoes. Le site agrège les critiques nationales qui, tel que le fait remarquer un internaute sur Reddit, participent consciemment ou non à une dégringolade sans fin.

Le public, principalement états-unien, qui vote sur Imdb.com confirme cette tendance: Shyamalan fait immanquablement pire à chaque sortie, sauf avec After Earth (2013) qui ne saurait égaler le ratage du Dernier maître de l’air (2010), nadir incontesté de son cinéma et cristallisation de la haine. Ce film-ci déplaît tellement qu’une partie des shyamalades se croit soudainement guérie en le voyant, ne se trouvant pas la force de le défendre. Loltoshop à l’appui, le site émanant du magazine satirique Cracked explique cet épuisement possible du shyamalade.

Hate devenue hype

Entre 2006 et aujourd’hui, tout le monde y va de sa démonstration à la fois humoristique et rageuse pour signifier son dégoût du cinéma de Shyamalan et plus généralement de la tournure que prend sa carrière. Le réalisateur devient notamment la coqueluche d’une nouvelle mode qu’est le «Honest Trailer», parodie de bande-annonce consistant à en reprendre les images officielles mais à détourner l’argument de vente pour qu’il corresponde plus «honnêtement» à la valeur du film selon ses créateurs. Phénomènes, Le dernier maître de l’air et After Earth passent à la moulinette. Sans surprises, les commentaires YouTube de ces vidéos sont encore moins tendres, Shyamalan devenant l’équivalent de Paul W.S. Anderson ou de Uwe Boll. Et pendant ce temps, ces nombreuses nominations aux Razzie Awards, qui célèbrent chaque année le pire du pire du cinéma hollywoodien, n’arrangent rien.

À tel point que l’on en vient à s’interroger sur les raisons profondes de cette «hate» devenue «hype». «On peut se demander s'il n'y a pas un fond de racisme là-dessous. Je passe mes journées à chercher les discussions qui concernent Shyamalan sur internet, et je constate que l’on fait toujours les mêmes blagues minables à son sujet depuis quinze ans, notamment sur son nom imprononçable», regrette Hugues Derolez. Le plus étrange étant que ceux qui s’amusent à écorcher son nom sont parfois aussi ceux qui lui reprochent le white washing du Dernier maître de l’air. Car, tel que le faisait remarquer plus haut l’article de Cracked, les personnages principaux de la série Nickelodeon, dont le film est adapté, sont curieusement devenus blancs chez Shyamalan.

L’initiative la plus poussée visant à discréditer son travail demeure toutefois la M. Night School, un crowdfunding lancé en 2011 consistant à rassembler de l’argent pour renvoyer Shyamalan en école de cinéma. Sympa. Lorsque l’on regarde La jeune fille de l’eau, qui est une leçon de storytelling intégrée à sa fable, ou bien aujourd’hui The Visit, qui utilise le genre du mockumentary pour tenir un discours sur le point de vue au cinéma, le fait de renvoyer M. Night Shyamalan sur les bancs de l’école apparaît comme un non-sens total. Mais c’est un shyamalade qui s’exprime. Tel que l’indiquent les guillemets au mot «auteur» dans le descriptif de ce crowdfunding, ce que ses détracteurs lui reprochent c’est d’être un petit malin, un artiste prétentieux et arrogant. Comment l’expliquer: il y a bien son personnage de messie de La jeune fille de l’eau qui reste en travers de la gorge de nombreux spectateurs; aussi le fait qu’il se donne des caméos dans ses films comme Alfred Hitchcock en son temps; et possiblement le fait qu’il ait obtenu un succès phénoménal à 29 ans avec Sixième sens, partant du principe qu’une fois déçu le cinéphile peut être aussi rancunier qu’il était aimant dans un premier temps.

Petit malin

Ce que ses détracteurs lui reprochent c’est d’être un petit malin, un artiste prétentieux et arrogant

En juin dernier, le critique américain Sam Adams a lancé un débat auprès de ses confrères sur le site Indiewire qui semble confirmer cette dernière hypothèse. La question était: «Quel réalisateur est devenu si mauvais que vous commencez à douter de votre amour pour ses premiers films?» Et logiquement, devant Cameron Crowe et curieusement Aaron Sorkin, c’est Shyamalan qui remporte la mise.

Seulement, le shyamalade, qui a toujours réponse à tout, c’est l’un de ses symptômes, estime qu’il y a un malentendu profond sur la personnalité de M. Night Shyamalan. En somme, il ne faudrait pas confondre la prétention et l’assurance. Shyamalan est avant tout sûr de lui. Dans The Visit, quand le jeune Tyler arrive chez ses grand-parents, il affirme pouvoir improviser en rap à partir de n’importe quoi. Sa grand-mère le prend au mot: «gâteau renversé à l’ananas» sera son mot-clé pour se lancer. Tyler sort alors un flow qu’il maîtrise déjà puis il insère l’entremet dans le flot. Le tour est joué, son auditoire est convaincu. Shyamalan fonctionne de la même manière: La jeune fille de l’eau, qui feint de s’écrire au fur et à mesure, ou The Visit, qui délègue supposément la mise en scène à deux adolescents, lui permettent entre autres de laisser germer le sentiment diffus que ses films ne sont pas ultra-calculés, ne sont pas storyboardés des mois à l’avance, au plan près. C’est pourtant le cas.

Le fait d’être allé chercher Jason Blum, le producteur de Paranormal Activity et Insidious, est un autre leurre. The Visit était déjà dans la boîte quand il l’a approché, mais le tampon Blumhouse allait néanmoins permettre à Shyamalan d’afficher une forme d’humilité, d’insister sur la nature de film d’horreur à micro-budget de The Visit, comme s’il avait été conçu pour le seul plaisir forain du spectateur. Or le film agit sur le spectateur comme un sortilège. Si la mise en scène est prétendûment dirigée par les deux ados, l’une voulant faire un documentaire sérieux et l’autre de la téléréalité trash, c’est pour mieux ménager la chèvre et le chou, impressionner et divertir, satisfaire tout le monde. Et si Shyamalan parle dans son film d’«élixir» et de «sortilège», de «pardon» et de «rancœur», c’est pour déposer dans un coin de l’esprit du spectateur que ce dernier doit excuser son errance passée et l’aimer à nouveau.

Dans La jeune fille de l’eau, le personnage qu’interprétait Shyamalan confessait «Je n’ai rien de spécial», seulement la réplique était passée pour de la fausse modestie. Réincarné en réalisatrice débutante et perfectionniste dans The Visit, il se fait désormais chahuter: «Tu te crois tellement génial...» Cette fois-ci, la réplique fait son effet. Le spectateur se range du côté de Shyamalan, il va falloir l’aimer à nouveau. Même si, quand on y pense, c’est bien un petit malin. Et quand on a autant de talent, on peut se le permettre. Mais une fois encore, c’est un shyamalade qui s’exprime.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte