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Au rugby, les trois-quarts centres n’ont pas changé à moitié

Le Français Mathieu Bastareaud au milieu des joueurs canadiens, le 1er octobre 2015. REUTERS/Eddie Keogh.

Le Français Mathieu Bastareaud au milieu des joueurs canadiens, le 1er octobre 2015. REUTERS/Eddie Keogh.

Comment, en trente ans, on est passés de Codorniou à Bastareaud.

Depuis la première Coupe du monde de rugby en 1987, quel poste a le plus évolué jusqu’à radicalement changer dans sa nature ou sa fonction? Posée à des spécialistes de tous horizons, la question engendre des réponses aussi diverses que parfois contradictoires dans un sport qui a, c’est vrai, mû en profondeur en passant des multiples arabesques de l’évitement, jadis signature fulgurante et élégante de la discipline, aux chocs répétés des contacts lourds, devenus aujourd’hui une sorte de norme implacable.

«La vraie évolution, c’est le rendement du cinq de devant, disait récemment Patrice Lagisquet, l’entraîneur des lignes arrière du XV de France, dans un entretien à L’Equipe. Quand on voit ce que font ces mecs en matière de jeu, ce qu’on leur demande et ce qu’ils arrivent à réaliser, c’est énorme. A commencer en défense. Les piliers ont augmenté leur présence défensive, mais, désormais, ils participent aussi au jeu. Quand tu regardes ce que sont capables de faire Debaty, Atonio, même Slimani, sans parler des Néo-Zélandais Ben Franks ou Whitelock, qui peut déposer tout le monde sur 50 m, on est loin des performances des années 1980.»

D’aucuns estiment, eux, que l’ouvreur, le n°10, a été l’un de ceux qui a le plus muté à travers le temps en étant capable désormais d’attaquer la ligne de défense adverse alors qu’il y a trente ans, sa mission de chef d’orchestre consistait avant tout à faire jouer les autres. Le 10, un poste qui ne réussit pas, ou plus, ou moins, au rugby français, habitué à le rendre responsable de ses maux ou de ses problèmes, à l’image des discussions récentes autour du cas de François Trinh-Duc, finalement écarté de la sélection tricolore lors de cette Coupe du monde. Heureusement, pour le moment, Frédéric Michalak, le joueur le plus en vue de ce XV de France avec son n°10 sur le dos, tient l’édifice d’une main ou d’un pied ferme, mais le défi proposé, dimanche 11 octobre, par l’Irlande lors du dernier match de poule avant les quarts de finale fera office pour lui de véritable révélateur au plus haut niveau.

68 kg contre 120 kg

Au cœur des multiples avis liés à ces évolutions du rugby, un poste revient fréquemment avec régularité: le trois-quart centre. Une figure légendaire, il est vrai, du rugby français, que ce personnage double portant les n°12 (premier centre) et n°13 (deuxième centre). Quel lien de «parenté», il est vrai, entre Didier Codorniou, n°12 du XV de France dans les années 80 et Mathieu Bastareaud, l’actuel détenteur du n°13? Codorniou, 1,68m, 68 kg face à Bastareaud, 1m82 et ses quelque 120kg? Codorniou, créateur d’espace pour ses partenaires placés autour de lui face à Bastareaud, bulldozer en mission dans la défense adverse avec la passe en option plutôt facultative? Entre ces deux modèles, atypiques et caricaturaux dans leur registre, plus qu’une évolution: une révolution, qui a probablement emporté une forme de l’esprit du jeu français, obligé de s’adapter à cette nouvelle donne malgré lui.

En son temps, Codorniou avait déjà payé le prix de son petit gabarit en étant exclu du XV de France par Jacques Fouroux, le sélectionneur de l’époque. En dépit des qualités et de la popularité du joueur du Stade Toulousain, Fouroux, qui avait déjà anticipé l’évolution physique du rugby, n’en avait carrément pas voulu lors de la première Coupe du monde en 1987 en pourfendant implicitement du même coup le «french flair» incarné par le «petit prince» Codorniou. «A la Coupe du monde, Codorniou ne peut pas jouer car ici, on casse les costauds», avait dit méchamment le «caporal» Fouroux, plus visionnaire que le tout le monde à l’époque et déjà prêt à tordre le cou à la légende de la créativité attachée au rugby tricolore. Il n’empêche, Codorniou demeure une figure du centre absolument mythifiée dans l’inconscient collectif national.

Imaginaire fantasmé du rugby français

Le trois-quart centre a presque toujours fait partie, il est vrai, de l’histoire et du cœur du rugby français et de son imaginaire toujours fantasmé. Jean Dauger, Roger Martine, Maurice Prat, les frères André et Guy Boniface, Jo Maso, Jean Trillo, François Sangalli, Christian Bélascain, Didier Codorniou et Philippe Sella ont tous été des n°12 et des n°13 inspirés dont la mission première était de rechercher des espaces, de créer le surnombre. Avec, comme objectif, la conquête du centre du terrain par le biais de ces couples 12-13 formés, entre autres, par les frères Boniface, Pratt et Martine, (Jean-Pierre) Lux et (Claude) Dourthe, Maso et Trillo, (Roland) Bertranne et Sangalli, Codorniou et Sella.

Philippe Sella, n°13 de génie, mais d’une autre envergure avec ses 85kg qui, pour l’époque, marquaient déjà une nette inflexion au niveau de l’évolution des gabarits des centres. Sella, plus léger de plus de 30kg par rapport à Bastareaud, mais lui même en avance sur son temps, capable de jouer devant la défense, mais aussi dans la défense adverse, ce qui était d’une grande audace pour l’époque, avec une propension à savoir défendre comme personne avec une énergie folle. «Philippe Sella aurait sa place dans le rugby moderne, sourit Bernard Viviès, ancien entraîneur du XV de France sous l’ère Bernard Laporte. Il était un précurseur à la fois sur le plan physique en étant rapide et costaud –il aurait su s’adapter aux normes actuelles– mais aussi sur le plan technique. Regardez ce que fait l’Australien Matt Giteau, qui est peut-être le meilleur attaquant du Top 14. Je pense que Philippe Sella serait capable d’être à ce niveau comme il aurait toute la panoplie du centre néo-zélandais Conrad Smith, qui est capable de tout faire et qui, comme Giteau, ne pèse pas 110kg.»

Au sein du XV de France, après Didier Codorniou, Sella a fait couple avec des n°12 comme Franck Mesnel, Thierry Lacroix, Denis Charvet et Marc Andrieu, en étant toujours à la recherche de l’osmose essentielle entre ces deux hommes. «C’est la quête de tous les centres, a résumé Franck Mesnel sur FranceTVSport. Jean (Trillo) me disait avec justesse qu’à part l’homosexualité, il ne voyait pas ce qui pouvait davantage rapprocher les hommes. Hormis la technique, le physique, le lien entre deux centres est primordial. C’est le regard, l’anticipation, se baisser quand la passe est trop basse, sauter et offrir ses cotes à l’adversaire quand la passe est trop haute.» Avec des transformations physiques relativement majeures au fil du temps au cœur de ce «couple» à l’instar des paires Yannick Jauzion (1,93m, 102kg)-Tony Marsh (1,88m, 96kg) ou avec celle que forment aujourd’hui Wesley Fofana (1,78m, 95kg) et Mathieu Bastareaud.

«Jouer centre, c’est être au cœur de l’évolution du rugby»

Hier, le centre prolongeait la charnière en faisant figure de pompe d’alimentation en ballons pour le triangle arrière. Aujourd’hui, il ne doit plus seulement orienter le ballon vers les ailes le plus rapidement possible et chercher le décalage, il a le devoir de créer également le danger dans sa zone. «Sa qualité de passe, sa clairvoyance en termes de vision du jeu et sa vitesse d’exécution et de déplacement dans le temps de plus en plus en plus raccourci du rugby moderne sont trois de ses atouts majeurs, avec l’obligation pour lui depuis 25 ans d’aller au contact de ses adversaires, d’encaisser les plaquages sans reculer et sans égarer le ballon, pour tenter de le passer dans le dos du défenseur à un partenaire ou créer un point de fixation», note Bernard Viviès. «Jouer centre, c’est être au cœur de l’évolution du rugby parce qu’un centre touche beaucoup plus de ballons qu’autrefois grâce à la multiplication des temps de jeu», dit Philippe Saint-André, à la surprise de Bernard Viviès, pas certain de cette analyse. «En France, le staff actuel a fait un choix en misant sur la puissance avec Fofana et Bastareaud, juge-t-il. Bastareaud doit percuter la défense adverse pour permettre ensuite de créer de l’espace de jeu aux jambes de Fofana, mais il aurait été possible d’opter en 12 pour un autre profil comme Maxime Mermoz, qui se rapproche plus du "format" de Giteau ou de Smith.»

Aux yeux de nombreux observateurs, Fofana et Bastareaud ne seraient d’ailleurs pas assez «joueurs» en n’étant notamment pas assez bons ou sûrs au niveau de leurs passes. La faute peut-être à une formation qui s’est oubliée en cours de route par souci d’efficacité même si Fofana tente, par exemple, d’être plus altruiste. «Au lieu d’aller vers une excellence de jeu, le professionnalisme a conduit à une volonté de résultats immédiats, énonçait Pierre Villepreux dans L’Equipe il y a quelques jours. Les clubs du Top 14 se sont mis à recruter des joueurs adaptés à leurs besoins de gagner vite. Or, quand on veut gagner vite, on va à l’essentiel, on ne perd pas de temps à multiplier les expériences pour bâtir un rugby créatif.» Il est probable, en revanche, que si Jacques Fouroux avait été encore de ce monde, il aurait fait confiance à Fofana et Bastareaud et se serait moqué des nostalgiques de la créativité.

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