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La gauche n’arrive plus à penser la violence sociale

Le DRH d’Air France Xavier Broseta la chemise arrachée par des salariés, à Roissy, le 5 octobre 2015 | REUTERS/Jacky Naegelen

Le DRH d’Air France Xavier Broseta la chemise arrachée par des salariés, à Roissy, le 5 octobre 2015 | REUTERS/Jacky Naegelen

La gauche au pouvoir, qui a choisi le parti de la chemise déchirée du DRH d’Air France au détriment des 2.900 travailleurs menacés de licenciements, semble désormais victime d’une incapacité nouvelle: celle de penser la violence politique dans notre société sociale-démocratisée.

En juin dernier, le gouvernement socialiste avait déjà haussé le ton après les actes violents de certains chauffeurs de taxi en grève à l’encontre des conducteurs Uber. Le Premier ministre, Manuel Valls, avait alors condamné «avec la plus grande sévérité» des violences «inadmissibles». À l’époque, la gauche était divisée sur la question mais le débat était resté de faible intensité. Contrairement à celui qui a suivi l’«agression» du DRH d’Air France par quelques salariés au comité central de l’entreprise, après l’annonce d’un plan de 2.900 licenciements.

De façon surprenante, le gouvernement socialiste a apporté «tout son soutien» à la direction, par les voix d’Emmanuel Macron et Manuel Valls, lequel s’est également déclaré «scandalisé». Tandis qu’à la gauche de la gauche Olivier Besancenot s’agaçait de l’indignation de la classe politique et Jean-Luc Mélenchon expliquait qu’il fallait faire preuve de «compassion» avec les salariés de la compagnie aérienne. Sur les réseaux sociaux, le débat est encore plus agité, en témoignent les échanges musclés entre le politologue proche du PS Laurent Bouvet et l’ex-plume numérique de Mélenchon Clément Sénéchal.

Parmi toutes ces réactions, une seule conclusion: les politiques de gauche ne savent plus comment se positionner vis-à-vis de la violence sociale. En cause? La social-démocratisation de la société actuelle, qui a tout fait depuis plus d’un siècle pour empêcher le peuple de se révolter.

Un mouvement ouvrier insurrectionnel jusqu’en 1911

Déjà, au début du XXe siècle, la gauche est divisée, entre des socialistes qui soutiennent les actions violentes des ouvriers et des radicaux partisans de l’ordre et de la réforme

Pourtant, la violence prolétarienne était monnaie courante jusqu’en 1911, comme l’explique la sociologue Anne Steiner, dans son ouvrage Le Goût de l’émeute – Manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la «Belle Époque» (L’Echappée, 2012), et l’anarcho-syndicalisme en est la figure de proue. Derrière ce mouvement né à la fin du XIXe siècle, des travailleurs et des militants anarchistes qui veulent s’extraire de la tutelle des partis politiques. Inspiré notamment par Pierre-Joseph Proudhon, ce courant lutte pour la double abolition du capitalisme et de l’État. Tous réunis au sein du syndicat de la CGT, née un peu plus tôt en 1895, ils prônent par exemple la grève générale, c’est-à-dire touchant simultanément tous les secteurs d’activité. Ainsi, à l’époque, et malgré tous les efforts des socialistes de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) pour encadrer le mouvement ouvrier, c’est souvent dans la rue que se règlent les conflits sociaux.

Malgré la victoire de la gauche républicaine aux législatives de 1906, Anne Steiner note que «les conflits sociaux se multiplient». Les manifestants affrontent souvent la police –«figure de l’ennemi par excellence»– dans une ambiance où «les pierres et les brownings affrontent alors les sabres et les fusils jusqu’à l’inévitable victoire des forces de l’ordre». Déjà, la gauche est divisée, entre des socialistes qui soutiennent les actions violentes des ouvriers et des radicaux partisans de l’ordre et de la réforme. La grève de Draveil-Villeneuve-Saint-George en 1908 en est l’illustration parfaite. En lutte depuis des mois, les ouvriers de la sablière n’hésitent pas à utiliser la violence lors des chasses aux «renards», du nom donné aux ouvriers briseurs de grèves que le patronat paye pour remplacer temporairement les grévistes.

Bien que se méfiant «des masses déchaînées, souvent inconscientes», comme les décrit Gustave Hervé dans La Guerre Sociale, les socialistes –qui ont pour objectif à l’époque de détruire le capitalisme– soutiennent les manifestations. De son côté, Georges Clemenceau, président du Conseil, ministre de l’Intérieur et leader des radicaux, entend défendre «l'ordre légal pour les réformes contre la révolution». Il fait alors arrêter trente-et-un dirigeants de la CGT. Une crise qui débouche sur l’assassinat par la police de deux grévistes le 2 juin. Cette tragédie ne calme cependant pas les ardeurs du mouvement ouvrier, qui poursuit durant des années ses manifestations violentes, avec le soutien critique des socialistes et la désapprobation de la gauche républicaine.

Georges Sorel et l’analyse de la violence prolétarienne

À cette époque, la violence prolétarienne est alors étudiée par les théoriciens du mouvement ouvrier. Parmi eux, le philosophe Georges Sorel et son œuvre majeure, Réflexions sur la violence (1908). Malgré un titre qui peut prêter à confusion, ces Réflexions ne constituent en rien un plaidoyer pour la violence brutale. En effet, Sorel considérait que, bien que «la haine soit susceptible de provoquer le désordre, de mettre à bas une organisation sociale, de plonger un pays dans une période de révolution sanglante […], elle ne produit rien». Pour le théoricien de l’anarcho-syndicalisme, il faut en effet distinguer la violence prolétarienne et la force de l’État. La seconde a pour but «d’imposer l’organisation d’un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne» et a pour conséquence la première, qui «tend à la destruction de cet ordre». La différence de nature entre les deux tient aux différences de places dans le processus de production dans lesquels s’inscrivent les différents protagonistes. C’est à cause de cette opposition de classes que Sorel estime que les «socialistes parlementaires, qui sont des enfants de la bourgeoisie et qui ne savent rien en dehors de l'idéologie de l'État, sont tout désorientés quand ils sont en présence de la violence prolétarienne».

Les socialistes parlementaires, qui sont des enfants de la bourgeoisie et qui ne savent rien en dehors de l'idéologie de l'État, sont tout désorientés quand ils sont en présence de la violence prolétarienne

Georges Sorel, philosophe, dans Réflexions sur la violence

Pour que la violence ne dégénère pas en chaos –comme la violence jacobine durant la révolution française–, Sorel en appelle à la morale et au mythe. Influencé par Aristote et Nietzsche, il considère que la morale est un acte héroïque, qui doit rimer avec sacrifice de soi et désintéressement. La violence révolutionnaire doit se donner pour objectif de briser le despotisme, pas d’en créer un nouveau. Le mythe, quant à lui, est présenté comme la synthèse nécessaire entre la raison et «ce qui n’est pas rationnel». C’est une traduction symbolique de la réalité, qui a pour finalité le rassemblement des masses. Il préconise alors le mythe de la grève générale comme remplacement de la violence physique, espérant que celle-ci puisse attiser la lutte de classes et bâtir une nouvelle morale prolétarienne, fondée sur le contrôle ouvrier de la production et l’autogestion politique.

Effondrement du syndicalisme révolutionnaire

Pourtant, le mythe de la grève générale, portée par le syndicalisme, mais également par une branche du marxisme influencée par Rosa Luxemburg, ne va pas tarder à s’effondrer. Après la Première Guerre mondiale, le mouvement ouvrier perd peu à peu son autonomie et se range derrière le jeune Parti communiste français (PCF), notamment à causes des échecs relatifs des grèves lancées par la CGT et du succès de la révolution bolchevique dans la Russie de 1917. Le syndicalisme révolutionnaire connaît alors un déclin.

Les grèves perdent ainsi leur caractère insurrectionnel, à l’image des grèves de mai-juin 1936, pilotées par le PCF, qui s’achèvent par les accords de Matignon, où Maurice Thorez, leader communiste, explique qu’«il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue». Le modèle de l’après Seconde Guerre mondiale, qui repose sur le partage de la croissance et la redistribution sociale, achève le syndicalisme révolutionnaire. La vision sociale-démocrate, qui consiste à négocier avec le patronat pour détourner les ouvriers de la révolution, s’impose et les grèves populaires perdent leur caractère subversif. Durant Mai-1968, on remarque même que l’insurrection est plus du côté de la petite bourgeoisie étudiante, alors que le PCF et la CGT, devenue son alliée syndicale, chapotent le mouvement ouvrier. De nombreux intellectuels sont alors déçus, à l’image du marxiste Herbert Marcuse, qui estime que «les ouvriers se sont vendus pour un plat de lentilles». La seule violence politique s’observe alors du côté du terrorisme de certains groupes marginaux d’extrême gauche, comme Action directe, qui finissent par s’éteindre.

Alors que la révolution néolibérale impulsée par Ronald Reagan et Margareth Thatcher et la crise de 2008 ont précarisé le salariat comme jamais depuis 1945, les mouvements sociaux restent relativement calmes. Dans le même temps, la gauche gouvernementale, qui après avoir abandonné il y a trente ans toute volonté de rompre avec le capitalisme, se découvre de plus en plus libérale tandis que la gauche dite «radicale» peine à décoller électoralement. Se crée alors un décalage entre une violence sociale très forte et une société en apparence apaisée. C’est ce qui semble expliquer les réactions qui condamnent toute forme de violence, comme celle exprimée face au DRH d’Air France en début de semaine, avec, d’un côté, une gauche gouvernementale qui ne comprend pas le désespoir des salariés et, de l’autre, une gauche radicale qui ne sait pas en donner une traduction politique.

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