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«Plus Israël gratte notre terre, plus recule la paix»

Un palestinien marque une pause pendant les affrontements avec l'armée israélienne à Bet El, près de Ramallah le 5 octobre 2015. REUTERS/Mohamad Torokman

Un palestinien marque une pause pendant les affrontements avec l'armée israélienne à Bet El, près de Ramallah le 5 octobre 2015. REUTERS/Mohamad Torokman

20 ans après l'assassinat de Yitzhak Rabin, reportage en Palestine qui n'était plus au centre de la couverture médiatique sur le Proche-Orient, devancée par des conflits plus effrayants pour les pays occidentaux. Mais toujours rongée par le conflit, et toujours plus loin de la paix.

Il y a près de vingt ans, le 4 novembre 1995, Yitzhak Rabin, premier ministre d’Israël, était assassiné par Yigal Amir, un extrémiste juif hostile aux accords de paix signés, deux ans plus tôt à Oslo, avec le leader palestinien Yasser Arafat. Depuis, ni Israël, ni la Palestine occupée et colonisée ne se sont remis d’une pareille tragédie.

Des affrontements meurtriers se multiplient, en ce début octobre, en Cisjordanie et dans la vieille ville de Jérusalem entre des militants palestiniens et l’armée israélienne. En Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est, partie palestinienne de la ville, les affrontements ont fait 24 morts côté palestinien depuis le 1er octobre, quatre côté israélien. Cette nouvelle flambée de violences, qui ressemble aux prémices de la deuxième Intifada en l’an 2000, traduit l’exaspération et le désespoir d’une population palestinienne, gavée de promesses depuis vingt ans, qui ne voit plus d’autre issue que dans l’amère résignation ou une nouvelle révolte.

Le mois dernier, je me suis rendu dans les territoires palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Voici une enquête consacrée aux effets dramatiques, sur le terrain, d’une colonisation israélienne qui, sourde aux protestations internationales, continue de progresser tel un rouleau compresseur.

 

Ramallah, Jericho, Bethléem, Hebron

Les mariés en costume et robe blanche se pressent à Ramallah, comme dans un rituel obligé, au mémorial du poète national Mahmoud Darwich. Au loin, les collines écrasées de soleil sont tapissées d’immeubles de pierre fraîchement sortis de terre, témoins de la fièvre urbaine qui frappe une capitale embourgeoisée. On se marie en Palestine, on construit à perte de vue, on embouteille les rues, on s’entasse dans les souks. Mais on fait toujours la queue aux «checks-points», on maquille de graffitis, amers ou vengeurs, le «mur de séparation» qui déchiquète le pays, les paysages, les villages et les cœurs. De son vivant, Mahmoud Darwich décrivait déjà l’occupation israélienne de 1967 comme «une déclaration de guerre permanente contre nos corps et nos rêves, contre nos maisons et nos arbres».  

La Palestine, on n’en parlait plus souvent, écrasée dans le chaudron proche-oriental par la guerre en Irak, les bombardements en Syrie, les ombres de Daech, l’affrontement de géants entre l’Iran chiite et l’Arabie saoudite sunnite. La Palestine reste pourtant un long cri de désespoir.

A Ramallah s’ouvrira, en mai 2016, un grandiose «Musée de la Palestine». Ce sera le mémorial des souffrances endurées par le pays depuis la naqba, la «catastrophe»: l'exode des Palestiniens pendant la guerre israélo-arabe de 1948 et le mémorial de la longue histoire de la terre et du peuple palestiniens. Ce Musée sera aussi le lien, sans doute ultime, entre ceux qui sont restés au pays, ceux qui en ont été «chassés» par Israël dès 1948 et vivent depuis dans des camps de réfugiés, en Cisjordanie, à Gaza, au Liban, en Jordanie, en Syrie, et les trois millions de Palestiniens de la diaspora, exilés au Chili (plus de 300.000!), aux Etats-Unis, au Canada, en France, en Australie, etc.

Ils peuvent bien continuer à nous voler nos terres. Ils ne nous voleront pas Mahmoud Darwich et nos poètes nationaux. Ils ne nous voleront pas notre histoire, notre culture, notre âme

Un étudiant de Birzeit

«Ils peuvent bien continuer à nous voler nos terres. Ils ne nous voleront pas Mahmoud Darwich et nos poètes nationaux. Ils ne nous voleront pas notre histoire, notre culture, notre âme», explique fièrement un étudiant de 26 ans à Birzeit, près de Ramallah, l’une des six universités palestiniennes qui sont l’espoir du pays. 

Birzit, ce sont 13.000 étudiants, dont 70% de filles. «Nos stylos contre l’occupation», clament des graffitis sur un mur du campus. Un jeune professeur de lettres ajoute: 

«Dans son errance, le peuple palestinien a toujours emporté la priorité de l’éducation. Savez-vous que la Palestine est l’un des pays les mieux éduqués du monde arabe et que, dans notre gouvernement, être ministre de l’éducation est plus important qu’être ministre de la défense?» 

Ce professeur de Birzeit dit se rendre parfois dans les files d’attente aux «checks-points» pour donner des cours!

Ces files d’attente restent l’un des fléaux de la vie quotidienne. Il faut par exemple près de deux heures, chaque matin, pour se rendre à Jérusalem –neuf kilomètres!– quand on vient de Bethléem, la célèbre cité palestinienne de la naissance de Jésus (2 millions de visiteurs par an), ralentie par les «checks-points» et les embouteillages, cernée par le «mur de séparation», par les camps de réfugiés et par les colonies israéliennes (160.000 colons dans la région de Bethléem, contre 30.000 en 1993). Le «mur» ne s’ouvre qu’à de très brefs moments de la journée. Pour aller à l’école, l’élève doit le franchir impérativement entre 6h45 et 7h15 du matin. S’il a un peu de retard, il ne lui reste qu’à rentrer chez lui. «J’ai deux enfants de 6 et 12 ans, nous dit Sabri Saïdam, le nouveau ministre palestinien de l’éducation. Ce qui me navre le plus, c’est que d’Israël, mes enfants ne connaîtront jamais que l’uniforme et l’arme du militaire». 

«La terre appartient à ceux qui l'aiment»

Des tentes plantées en face de Maale Adoumim pour protester contre cette colonie israélienne; le 12 janvier 2013. REUTERS/Baz Ratner

«Qui es-tu, toi, pour me demander mes papiers, sur cette terre où j’habite depuis plus d’un millénaire?», demande Omar à un soldat israélien, un gamin, armé jusqu’aux dents, venu de la lointaine Ethiopie. Longtemps, on a expliqué la tragédie israélo-palestinienne par un troc: l’échange d’un «peuple sans terre» (les juifs d’Europe) contre «une terre sans peuple» (les Palestiniens). Quelle duperie! Désertiques, ou couvertes à l’infini d’oliviers, de bougainvillées, de flamboyants, les collines palestiniennes sont loin d’être vides. A quelques kilomètres de la colonie israélienne de Maale Adoumim près de Jérusalem –un habitat dense, de nombreux espaces verts et des piscines malgré la terre aride– , protégée par des autoroutes de contournement et des barbelés, des camps misérables de bédouins font de la résistance.

A cet endroit, des dizaines de tentes avaient déjà été détruites l’an dernier et des familles avec leurs troupeaux obligées de céder la place à l’armée israélienne. Celle-ci confisque des terres pour élargir la colonie de Maale Adoumim, et, dans cet axe stratégique Nord-Sud, pour relier entre elles toutes les colonies menant à Jérusalem. Le porte-parole des bédouins de Jabal al-Baba (le «Mont-du-Pape», souvenir d’un don de la Jordanie au pape Pie XII), nous montre les ordres de démolition et d’évacuation. Il dit son amertume au milieu de ces bédouins venus pour la plupart de Beer-Sheva et du Neguev, au sud où, par milliers, ils avaient déjà été expulsés: 

«Les Israéliens ne peuvent pas comprendre le lien qui relie la Palestine à sa terre. Ils nous ont jetés du Neguev. Maintenant, ils nous jettent d’ici. Où voulez-vous que nous allions? Peuvent-ils enfin comprendre que cette terre est arabe, qu’elle nous écoute et nous comprend? La terre appartient à ceux qui l’aiment».

Dans l’ignorance des protestations internationales, la colonisation de la Cisjordanie se poursuit tel un rouleau compresseur. Les colons israéliens y étaient environ 100.000 après les accords d’Oslo il y a vingt ans. Ils y sont désormais plus de 400.000. Depuis 1995, la Cisjordanie est mitée, dépecée, divisée en trois zones enclavées:

  • zone A (juridiction palestinienne complète)
  • zone B (autonomie partielle, mais contrôle militaire israélien)
  • zone C (contrôle militaire et civil israélien total). 

Les accords d’Oslo avaient prévu que les zones B et C –soit 60% du territoire total– disposeraient progressivement de leur autonomie. Il n’en a rien été. De chaque côté, la méfiance et la peur n’ont fait que croître. Il est impossible par exemple à un Israélien de s’aventurer dans un secteur palestinien autonome ainsi annoncé par de grands panneaux rouges: 

«L’entrée de cette zone est strictement interdite aux citoyens israéliens. Elle est contre la loi d’Israël. Danger de mort».

C’est la zone C, sous contrôle militaire israélien total, qui est géographiquement la plus vaste, traversée par des colonies, des routes d’accès réservées aux Israéliens et des zones tampons. Ces découpages créent une situation intenable que la population palestinienne n’hésite plus à qualifier d’«apartheid». Mustapha Barghouti, chef de l’Initiative nationale palestinienne et de l’ONG Medical Relief, explique: «Il ne reste aux Palestiniens que 250 îlots de terre séparés, encerclés par des colonies, des zones de contrôle militaire, des quartiers de prison et un «mur» de 800 km de long, deux fois plus haut que le mur de Berlin, qui coupe des villages entiers, des terres d’élevage et de culture. Israël est furieux quand on emploie ce mot, mais c’est bien une situation d’apartheid qui règne ici».

«Je dis aux jeunes: partez»

A la frontière avec la Jordanie, la grande vallée du Jourdain, située en zone C, serait ainsi devenue une sorte de «Bantoustan». 

 

 

 

Un post-frontière près de Jéricho dans la vallée du Jourdain le 22 octobre 2014. REUTERS/Baz Ratner

Cette vallée représente 62% de la superficie de la Palestine d’avant 1967. Des kilomètres de palmeraies et de serres signalent la colonisation israélienne. Quadrillée par des installations militaires et une trentaine de colonies qui saturent tout l’espace fertile, la vallée du Jourdain est devenue l’un des lieux les plus symboliques de cette politique d’annexion synonyme de destructions de maisons, d’appropriations de terrains, de conflits pour le contrôle et l’acheminement de l’eau. 

A Jéricho, le «gouverneur» palestinien explique les vraies raisons de cet intérêt israélien: «Israël invoque la sécurité, mais il n’y a jamais eu ici d’incidents militaires! En fait, la vallée du Jourdain est une région stratégique et de forte activité industrielle et agricole, qui rapporte six milliards par an à l’économie israélienne. Et pour poursuivre sa colonisation, s’assurer le libre accès à l’eau et aux autres ressources naturelles, Israël a besoin de son armée».

L’inégalité de l’accès à l’eau donne lieu à des polémiques sans fin. Dans la seule vallée du Jourdain, souligne Natacha Carmi, haut fonctionnaire de l’Autorité palestinienne chargée du dossier de l’eau, «un peu plus de 9000 colons consomment l’équivalent d’un tiers du montant d’eau total consommé par les 2,5 millions de Palestiniens de Cisjordanie». Selon les chiffres de son administration, la consommation moyenne d’eau serait de 40 litres par tête et par jour dans les territoires palestiniens occupés; de 300 litres dans le territoire de l’Etat d’Israël; de 450 litres dans les colonies israéliennes de Cisjordanie où, pour attirer les familles, le gouvernement fait payer l’eau beaucoup moins chère. En 2011, le rapport Glavany, rapport d'information pour la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale portant sur la géopolitique de l'eau notait:

«Il faut savoir, par exemple, que les 450.000 colons israéliens en Cisjordanie utilisent plus d'eau que 2,3 millions de Palestiniens».

Les côteaux de Crémisan, près de Bethléem, sont un autre foyer de tension brûlant. Depuis plus d’un siècle, une communauté monastique chrétienne vit à Crémisan, récolte un raisin de qualité et produit un vin réputé. Mais, depuis des années, un projet de prolongation du «mur de séparation» et des colonies de Gilo et Har Gilo vient diviser et découper les plantations. L’administration israélienne a commencé à déraciner les oliviers et une soixantaine de familles ont été priées d’évacuer les lieux. En attendant l’issue judiciaire du conflit, en signe de protestation, les responsables chrétiens de Bethléem célèbrent la messe, chaque vendredi, sur les terrains menacés d’expropriation. 

Fadi Kattan, responsable du tourisme et militant non-violent, dénonce cette politique outrancière de colonisation. Il dit:

«Il faut savoir que les oranges d’Israël que vous mangez à Paris viennent du … jardin de mon grand-père! Devant cette permanente politique du fait accompli, comment continuer à proposer sérieusement des formes de résistance non-violente? Il y a quinze ans, je disais aux jeunes: Restez ici. Aujourd’hui, la situation est devenue tellement difficile que je leur dis: Partez. Ce sont des familles pacifiques que l’on expulse et qui vont finir par quitter aussi le pays. Comment Israël ne peut-il pas comprendre qu’à terme, il va se retrouver seul, face à face avec les islamistes du Hamas?»

Har Gilo près de Jérusalem, le 17 février 2011. REUTERS/Baz Ratner

 

 

 

En Palestine occupée, on dit que «plus ils grattent la terre, plus recule les espoirs de paix». La tension est toujours à fleur de peau. Comme dans la cité historique d’Hébron, deuxième ville palestinienne, celle du «Caveau des patriarches» de la Bible (Abraham, Isaac, Jacob, Rebecca), monument sacré pour les juifs comme pour les musulmans. Les lieux de culte y sont strictement séparés. Plus de vingt ans après la fusillade de la mosquée mortelle pour des dizaines de fidèles musulmans, tués par un extrémiste israélien Baruch Goldstein, la ville reste fermement divisée entre un secteur d’autonomie palestinienne et la «Vieille ville» sous total contrôle militaire israélien. Les résidences et colonies israéliennes voisines sont hérissées de miradors et de caméras. A leur pied, dans les rues palestiniennes, des filets de protection remplis de cailloux et projectiles divers témoignent de la violence d’Hébron. «Le pire, c’est qu’on s’habitue et on se résigne, dit un habitant. Les jeunes n’ont jamais connu que les colonies et les soldats en armes. Cela fait que le temps ne joue pas du tout en notre faveur!».

Hébron, Jéricho et la vallée du Jourdain, Bethléem et Crémisan sont des lieux de fracture. Mais explosive reste aussi la situation dans les camps de réfugiés où, comme celui de Balata à Naplouse, on assiste à de généreuses prises en charge par des éducatrices palestiniennes, mais où les écoles sont débordées par le manque d’instituteurs et les infirmeries fermées, dès la mi-journée, parce que les services de l’ONU ne peuvent plus payer les soignants. 

Au camp d’Aïda près de Bethléem –6000 personnes, dont les deux-tiers de moins de 20 ans–, c’est Abdelfattah Abuscur, fondateur d’un groupe d’animation culturelle appelé «La Belle résistance», qui décrit les arrestations en pleine nuit à leur domicile d’enfants coupables d’avoir lancé des pierres contre un soldat israélien. Et puis reste Gaza, la poudrière, où la situation est devenue invivable. Lors de la dernière riposte israélienne d’août 2014, 2.272 habitants de Gaza (dont 580 enfants) ont été tués et 18.000 maisons et bâtiments détruits, selon les chiffres palestiniens. Rasés aussi 145 écoles, 180 mosquées, 8 hôpitaux. Sur les 1,5 millions de Gazaouis entassés dans les 400km2 de ce camp retranché, 80% vivent aujourd’hui, selon les ONG, dans la plus radicale pauvreté.

L'«illusion d’Oslo » est tombée bien bas

Autant dire qu’en Palestine aujourd’hui, vingt ans après la mort de Rabin, dix ans après celle d’Arafat, l'«illusion d’Oslo» est tombée bien bas. Tout espoir de paix a quasiment disparu. Loin des diplomaties occidentales, plus personne ne croit sérieusement aux négociations avec Israël et à cette solution politique à deux Etats rêvée par une Autorité palestinienne largement discréditée. Selon le Centre de recherches politiques et de sondages, 29% seulement des Palestiniens pensent que les pourparlers restent, malgré tout, le meilleur moyen d'aboutir à la création d'un État viable et souverain. Mais 42% prônent le retour à la lutte armée. Comment peut-il en être autrement?, nous explique Majed Bamieh, conseiller au ministère des affaires étrangères à Ramallah: «Le gouvernement Netanyahou et la droite israélienne ne veulent pas d’Etat palestinien. Ils ne veulent pas d’arrêt des colonies. Ils ne veulent pas du partage de Jérusalem. Ils ne veulent pas du retour des réfugiés. Ils ne veulent pas d’un meilleur partage de l’eau. Sur quoi voulez-vous négocier?»

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