Monde

Bruits de bottes en Amérique latine

Marc Fernandez, mis à jour le 04.03.2010 à 10 h 52

Les récents achats d'armes de pays comme le Brésil, le Venezuela ou le Chili font craindre une montée des tensions et des conflits entre gouvernements de la zone.

Des avions français au Brésil, des chars russes au Venezuela, des bases américaines en Colombie. Après plusieurs années de relative stabilité, malgré les échanges musclés entre les pro-Chávez et les pro-Uribe séparés par les partisans d'une ligne anti-américaine moins dure mais néanmoins critique envers les Etats-Unis (Chili, Argentine entre autres), le climat s'est brusquement réchauffé cet été en Amérique du sud.

L'annonce par le gouvernement colombien d'un accord avec son homologue américain qui prévoit l'utilisation de sept bases militaires colombiennes par l'armée de l'Oncle Sam a été le déclencheur d'une vive polémique sur tout le continent et a mis en avant ce qui s'apparente à une véritable course au réarmement militaire. «Un vent de guerre souffle sur l'Amérique latine», avait aussitôt annoncé un Hugo Chávez provocateur. Dans une région du monde sans réel risque de conflit armé sérieux jusqu'à présent, on peut en effet se poser la question de savoir pourquoi le Brésil planifie la construction d'un sous-marin nucléaire, pourquoi le Venezuela achète 100 000 AK47 ou pourquoi le Chili dispose de centaines de chars flambants neufs.

«Un vent de guerre souffle sur l'Amérique latine»

Les chiffres sont là. Les dépenses militaires dans toute l'Amérique du sud ont considérablement augmenté ces dernières années. D'après l'Institut de recherche pour la paix internationale (SIPRI), basé à Stockholm, elles ont atteint 34 milliards de dollars en 2008, soit une augmentation de 50 % au cours des dix dernières années. Avec 4 % de son PIB consacré à l'achat d'armes ou d'armements, la Colombie arrive en tête, suivie du Chili (3,4 %), de l'Equateur (2,9 %), de la Bolivie (1,7 %), du Brésil (1,5 %) et du Venezuela et de l'Uruguay (1,3 %). En queue de peloton, l'Argentine paraît bien pacifiste avec ses 0,8 %.

Ces données reflètent en partie ce qui se passe sur le terrain. «Nous pouvons parler véritablement de course à l'armement dans deux cas, entre le Chili et le Pérou et entre la Colombie et le Venezuela», affirme Robert Munks, chef du service Amériques de la revue britannnique spécialisée sur les questions de défense Jane's Intelligence Weekly. «Mais en réalité, peu de pays de la région peuvent apporter une justification valable à l'augmentation de leurs dépenses militaires.»

A en croire certaints dirigeants, il en va tout autrement. Evo Morales par exemple, président de la Bolivie, parle même de la nécessité de mettre en place «une doctrine militaire latinoaméricaine pour faire face à celle imposée par l'étranger.» Dans sa ligne de mire, bien sûr, les Etats-Unis. L'accord sur les bases colombiennes ainsi que le récent coup d'Etat au Honduras ont ravivé les fantasmes d'une éventuelle intervention américaine dans ce que les gringos appelaient, à une certaine époque, leur cour arrière.

Remplacer du vieux matériel

Certes, il existe un certain nombre de sources potentielles de conflit. Tensions entre le Venezuela, la Colombie et l'Equateur liées à la guérilla des FARC, disputes territoriales anciennes entre le Pérou et le Chili et l'accès à la mer que la Bolivie réclame depuis longtemps au Chili. Mais pas de réel risque de guerre. C'est ce qu'affirme Carina Solmirano, spécialiste de l'Amérique latine au SIPRI, qui voit dans cette hausse des dépenses militaires une explication simple: «il s'agit avant tout de remplacer du matériel obsolète. La hausse des prix des matières premières a donné un peu d'air à certains pays qui en profitent. Les caisses étant un peu plus pleines, ils modernisent leur armement.»

Derrière les armes se cachent la politique, la diplomatie et, surtout, la question du leadership régional. Il est loin le temps où la CIA et d'autres officines plus ou moins légales finançaient et appuyaient des coups d'Etats dans la région. Et Barack Obama semble être conscient qu'il a encore du chemin à parcourir avant de gagner la confiance de tout le continent. «Nous ferons notre possible pour être plus sensibles aux critiques [venant d'Amérique latine]», affirmait l'un de ses conseillers à la sécurité, le général Jim Jones, lors d'une visite dans la capitale brésilienne, Brasilia. Car le Brésil, qui souhaite devenir le leader de toute l'Amérique latine, est la pièce centrale de l'échiquier militaire qui est en train de se reformer.

Leadership brésilien

Lula veut faire de son pays un acteur majeur sur la scène internationale. Et cela passe d'abord par l'Amérique du sud. C'est une des raisons qui le pousse à se réarmer. Le géant latino occupe le douzième rang mondial en matière de dépense militaire (23 milliards de dollars en 2008). Son budget consacré à la défense a augmenté de près de 30 % ces dix dernières années. Une manière de montrer sa force aux autres et de justifier une demande réitérée depuis longtemps, un siège au Conseil de sécurité des Nations-Unies. Ajouter à cela la présence des FARC en Amazonie et la découverte récente de nouveaux gisements pétroliers, les ingrédients sont réunis pour de lourdes dépenses en matériel militaire.

Malgré les déclarations alarmistes de Chávez, les tentatives de justifications d'Uribe et les appels au calme de Lula, il ne s'agit donc pas simplement d'acheter des armes, mais d'être le numéro un sur le plan géopolitique. Le thème militaire est déjà supplanté par la politique, les armées d'Amérique du sud s'étant dotées d'un organe de coordination régional depuis quelques mois. Le Conseil de défense sudaméricain, qui réunit douze pays, a deux missions principales : la coopération de toutes les forces armées et favoriser le dialogue entre elles. Dans une région où il y a de plus en plus d'armes, un échec de ce dernier pourrait avoir des conséquences dramatiques.

Marc Fernandez

Image de une: Parade militaire à Caracas, Venezuela, Reuters

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