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Voici ce que la Hongrie aurait pu faire avec l'argent de son mur

Des soldats hongrois érigent une clôture de barbelés à la frontière avec la Croatie, près de Sarok, le 20 septembre 2015| REUTERS/Bernadett Szabo

Des soldats hongrois érigent une clôture de barbelés à la frontière avec la Croatie, près de Sarok, le 20 septembre 2015| REUTERS/Bernadett Szabo

La Hongrie avait d’autres possibilités de dépenser l’argent qu’elle consacre à l’érection de barbelés à ses frontières. En voici dix.

Elle a condamné sa frontière avec la Serbie à coups de barbelés. Puis celle croate. Puis celle slovène avant de se raviser sur le fil. Mobilisant 70,9 millions d’euros et jusqu’à 4.700 soldats rien qu’à la limite sud afin de contenir un afflux de migrants inédit. Mais la Hongrie avait-elle d’autres façons de craquer tout cet argent? La réponse est oui. Et même dix fois oui.

1.Rembourser 0,7% du contrat nucléaire avec Poutine

Dix milliards d'euros. C’est le montant du prêt consenti par Moscou pour l'extension de la centrale de Paks d’ici à 2023 et validé par le parlement hongrois en janvier 2014. Les termes de l’accord? Secrets pendant au moins vingt-neuf ans. Pour commencer, Budapest se déchargerait d’une partie de ce crédit aussi sympa qu’encombrant entérinant son rapprochement énergétique (et diplomatique, soyons francs) avec Poutine. Mieux que peanuts.

«N’oublions pas que le MSzP [les socialistes magyars], qui ne s’est pas privé de critiquer cette transaction douteuse, a lui-même été à l’origine du projet en 2009 en faisant ratifier la construction d’une nouvelle tranche»rappelle la députée écolo Bernadett Szél. Plus cool que Cetelem, la Russie y va mollo sur le taux d’intérêt: 4,5% sur sept ans, puis 4,8% sur une nouvelle période de sept ans, et 4,95% sur les sept dernières années. Merci Vlad.

2.Donner 146.500 allers simples pour Munich à des famille de trois migrants

Ils ont littéralement rempli le parvis de la gare Keleti début septembre et scandé «Germany, Germany!» à fond les ballons des semaines durant. Normal: les migrants dans la dèche fuyant Daech étaient soit entassés au niveau du métro, soit repoussés par des cordons policiers mastocs à l’entrée de la station, soit emmenés en douce dans des camps dont celui de Bicske (40 km à l’ouest de Budapest) alors qu’on leur promettait les bras d’Angela au bout du trajet.

Monsieur Orbán, consentiriez-vous à lâcher quelques deniers publics et donner une nouvelle vie à ces réfugiés en leur filant des tickets classe éco dans des trains Railjet direction la Bavière? D’accord, y a l’Oktoberfest et ces gens «qui menacent l’identité chrétienne de l’Europe» (je vous cite) ont une religion qui les empêche d’enquiller des bibines. Mais croyez-moi sur parole, la perspective de s’éloigner de votre indescriptible courroux leur suffit.

3.Payer 40 millions d’heures de cours de hongrois à ceux qui veulent s’installer

Imaginons tout de même que la Hongrie leur plaise et qu’ils souhaitent s’y établir. Why not. Imaginons que les migrants en question souhaitent s’en approprier l’idiome. Sacré challenge. Imaginons que l’État les inscrive à Katedra, chaîne d’écoles de langues hyper cotée. Jolie BA. Le tarif émargerait à 550 forints de l’heure (1,60 euro) en promo pour un débutant niveau A1, à raison de huit cours par semaine. Multipliez le tout et vous obtiendrez les 22 milliards de forints que coûte le mur.

Une session complète de quinze semaines coûterait 66.000 forints (220 euros) par tête de pipe. Dix mille forints de plus que le revenu d’un travailleur communautaire (közmunkás) se tuant au taf. Au lieu de précariser toute une partie de la population effrayée de voir ses subsides sociaux réduits à nada si elle refuse ces boulots à trois francs six sous, incluant un paquet d’immigrés galérant en magyar, le gouvernement redorerait son blason en les aidant à booster leur vocab’.

4.Financer 1,6 stade et participer à la folie footballistique d’Orbán

«La Hongrie sera une nation de sports», s’enflammait Viktor Orbán peu après son élection en 2010. Et surtout de ballon rond, fallait-il comprendre derrière la punchline. Trente-trois «stadions» neufs doivent s’élever d’ici à 2018 sur les terres du légendaire «Onze d’Or» vice-champion du monde en 1954. Archétype de cette frénésie édificatrice: la Groupama Aréna, wannabe Wembley local et cocon du Ferencváros TC, qui a coûté la bagatelle de treize milliards et demi de forints (36,5 millions d’euros). Plus une Pancho Aréna à 3,8 milliards (12,7 millions d’euros) au milieu du village d’enfance d’Orbán (Felcsút). Délirant.

Puisque tu aimes les stades, cher Viktor, fais-les donc pousser comme des champignons! Seul hic: la Groupama Aréna réunit 6.780 spectateurs en moyenne pour 22.600 sièges. Faiblard. «Le redéveloppement du foot entrepris par le Premier ministre masque la pauvreté et les problèmes sociaux affectant la population. Dépenser autant dans un jeu dont le niveau tutoie le néant sur place est une chimère», tacle Tomasz Mortimer du blog HungarianFootball.com. Les néo-temples du ballon rond seront vides, mais moins moches à regarder qu'un mur qui bloque les migrants. Et même si elles n’afficheront pas complet les jours de match, ces enceintes contribueront à créer des centaines d’emplois. Des jeux plutôt qu’une clôture!

5.Offrir 220.000 smic magyars (brut)

Moins 2,6%. La Hongrie est le seul pays de l’UE où le smic a reculé entre 2014 et 2015. Budapest verse environ 100.000 forints (333 euros) par mois aux bénéficiaires. Trop aimable. Quand on sait que le loyer d’un 30 mètres carrés en ville vaut la totalité de cette généreuse obole (charges non comprises), difficile de quitter les quartiers populaires de la banlieue nord. Et en vérité, le smicard magyar ne peut espérer que 69.000 forints (219 euros) taxes déduites.

Jeunes profs, infirmières débutantes et ingénieurs récemment diplômés composent le cheptel. Entre autres. Voilà pourquoi 500.000 compatriotes d’Orbán ont déserté leur lieu de naissance. Trois sur cinq crèchent à Londres, rebaptisée deuxième cité hongroise à la place de Debrecen. Viktor tente d’en ramener quelques-uns au bercail en garantissant 1,2 million de forints (4.000 euros) sur un an alors qu’ils palpent autant en un mois ou deux? Plantage. Espèces d’ingrats!

6.Retenir les 4.000 médecins partis à l’étranger depuis 2004

En Hongrie, la fuite des blouses blanches est une plaie dont la suturation semble impossible. L’ex-secrétaire d’État à la Santé, Gábor Zombor, avait pourtant agité une bien belle carotte à l’été 2014. Les salaires afficheront 100.000 à 200.000 forints supplémentaires (330 à 660 euros)... si les médecins refusent les «pourboires» des patients et, surtout, s’ils s’engagent à ne pas s’exiler. Liberté de mouvement bridée, dénonçaient à l’époque les assos de praticiens.

Outre-Manche, un toubib fraîchement formé perçoit 22.636 à 35.147 livres sterling (30.522 à 47.388 euros) lors de ses douze premiers mois de carrière détaille le National Health Service, équivalent de la Sécu en Angleterre. Quatre fois le total brut annuel et moyen d’un Magyar. Hôpitaux criblés de dettes dont trois en situation de banqueroute, nationalisations à la hâte et inefficaces, diminution de la qualité des soins, effectifs dévitalisés: il y a clairement urgence.

7.Solder la dette publique de 9.049 Hongrois

Dix-neuvième sur les vingt-huit membres de l’Union européenne au classement correspondant, la Hongrie a cumulé 77,716 milliards de dette publique répartis sur 10 millions d’habitants. Soit 77,3% de son PIB. Avec 7.835 euros d’arriérés individuels, le pays dirigé par Viktor Orbán se situe entre Malte (12.701) et la Slovaquie voisine (7.381). Déjà conséquent, mais relativement ras des pâquerettes par rapport à la France (29.422 euros) ou l’Irlande (44.602).

Alors, ne serait-il pas opportun de libérer des milliers de citoyens magyars de ce fardeau? Budapest s’est débarrassée de la tutelle du FMI à l’été 2013 après avoir emprunté 11,7 milliards qui l’ont sauvée in extremis de la faillite. La croissance 2014 s’est envolée (3,6%). Celle de 2015 devrait confirmer la dynamique positive grâce aux exportations (2,7% prévus). Le chômage flanche (grâce aux travailleurs communautaires). Cette décision-là aurait du sens.

8.Acheter 2,2 millions de «menus du jour» aux malnutris

«Honte à toi, car tu propages l’inhumanité contre l’humanité. Honte à toi, car tu prédis de l’eau mais bois du vin. Tu n’as pas d’amour ni de solidarité envers les autres. Tu n’as aucune compassion envers ceux qui souffrent.» La charge est signée Péter Juhász, figure de l’opposition et coprésident du parti Együtt. Publiée sur son compte Facebook, elle met l’accent sur l’inaction du pouvoir face aux ravages de la crise et au dénuement qui se propage.

Un Hongrois sur trois vivote sous le seuil de pauvreté. Quatre enfants de moins de 7 ans sur dix connaissent la précarité. Dix mille sans abris dorment dans les rues de Budapest. Le gouvernement a débloqué 9,5 millions d’euros l’an dernier pour nourrir les plus démunis, notamment dans les régions de Miskolc ou de Nyíregyháza. Suggestion bonus: financer des menus soupe + plat à 1.000 forints (3,30 euros) proposés au sein de nombreuses gargotes magyares.

9.Financer 343.079 allocations naissance

Près de 2,4 bambins par femme en 1975 sous le «socialisme du goulash» de János Kádár. Un laborieux 1,4 sous Viktor Orbán (2014). Dans la famille fécondité anesthésiée, la Hongrie côtoie la pourtant très catholique Pologne d’Ewa Kopacz (1,33), la Roumanie menée par Victor Ponta (idem), la Slovénie de Miro Cera (1,34) et la Slovaquie du social-démocrate Robert Fico (1,39). Comparativement à la France et son insolent 2,08, l’écart reste significatif.

Budapest a sorti l’artillerie lourde pour encourager à pouponner. Six mois à 70% du salaire brut après l’accouchement (souvent davantage qu’en période d’activité). Une allocation de naissance ou d’adoption représentant 225% de la pension de vieillesse minimum (soit 206,85 euros in the pocket) et 300% par chérubin en cas de naissances multiples (soit 275,80 euros). Vieillissant, le pays accueillerait avec joie un rafraîchissement des troupes. L’économie itou.

10.Indemniser 3,6 fois les victimes des «boues rouges»

Ajka, 4 octobre 2010. Le réservoir numéro 10 d’une usine d’aluminium appartenant à l’entreprise MAL, plus gros employeur de la région, explose dans ce bourg niché à 155 bornes au sud-ouest de la capitale, non loin du lac Balaton. Sept-cent-mille mètres cubes de boues rouges toxiques se déversent dans les villages alentours. Mille-soixante-quatre hectares de terres sont pollués. La catastrophe tue dix personnes et en brûle cent-cinquante. Le flot touche le Danube.

Les victimes réclament 6 milliards de forints (20 millions d’euros) à la compagnie coupable. Le businessman américano-magyar George Soros balance un million de billets verts. Le gouvernement récolte 47.000 euros via des ventes aux enchères et les redistribue aux sinistrés. Puis échafaude un fonds d’indemnisation rassemblant 1,2 milliard de forints (4,6 millions d’euros). La procédure de dédommagement n’est pas encore achevée. Il serait temps d’y remédier.

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