Faut-il interdire les Stan Smith?

Aux pieds de vos contemporains, le même gimmick podal est décliné jusqu’à l’overdose | Maria Morri via Flickr CC License by

Aux pieds de vos contemporains, le même gimmick podal est décliné jusqu’à l’overdose | Maria Morri via Flickr CC License by

La basket culte d’Adidas est désormais partout et, même si on l’aime beaucoup, il est temps de lui dire que trop, c’est trop.

La vie moderne semble tourner autour de trois pôles qui ne sont pas exclusifs les uns des autres –loin de là: les start-ups, les burgers authentiques et les Stan Smith. Quand on demandera à la génération d’actuels trentenaires ce qu’ils ont fait de la décennie en cours, ils répondront sans doute quelque chose du genre:

«Lorsque je n’étais pas occupé à tailler ma barbe de trois jours, j’ai tenté de lancer une start-up (qui a foiré car mon modèle n’était pas assez disruptif), j’ai mangé des burgers en essayant de me faire croire à moi-même que je vivais à Brooklyn-sur-Seine (et ces bombes à calories ont largement contribué à me boudiner dans mon chino) et, en pensant devenir le type le plus cool du monde, j’ai porté des Stan Smith.»

Ce dernier élément est sans doute celui qui, aujourd’hui, est le plus problématique. Promenez-vous au hasard dans un centre-ville et vous apercevrez aux pieds de vos contemporains le même gimmick podal décliné jusqu’à l’overdose. De l’employé de la CAF jusqu’au graphiste trendy en passant par l’étudiant du Cours Florent, tout le monde arbore les mêmes tennis blanches aux formes arrondies, initialement lancées par Adidas en 1964. Certes, il y a bien quelques rebelles pour porter la version bleue, verte, ou noire mais le constat est sans appel: la Stan Smith a envahi nos rues avec encore plus d‘application que la Wehrmacht en 1940.

Nostalgie du présent

À quand remonte le début de l’épidémie? On peut raisonnablement le dater de 2013. Après avoir connu une certaine notoriété dans les années 1990, notamment via le milieu du rap, la Stan Smith, parée d’un nouveau cuir, fait son come-back cette année-là en investissant les concept stores des grandes métropoles. L’opération marketing est parfaitement orchestrée, à grand renfort de supplément d’âme. «Les gens pensent que je suis une chaussure», dit alors, dans un clip de promotion, le tennisman américain moustachu adepte du service/volée qui a donné son nom à cette icône du vestiaire.

Après les ghettos, ce sont désormais les front rows que la Stan Smith conquiert en un temps record. Visant un nouveau public classe et urbain, la chaussure, assortie de son hashtag, se fond parfaitement dans l’esthétique vintage qu’affectionnent les réseaux sociaux. Si la Stan Smith connaît alors un tel succès c’est parce que, mieux que les autres, elle instagramise instantanément vos pieds, les propulsant dans une dimension qui semble à la fois passée et intemporelle, offrant à vos déplacements ce grain historique qui leur manquait.

Cet engouement stylistique massif entérine le fait que nous vivons désormais dans l’âge de la citation. Aucune aventure ne semble véritablement envisageable si ce n’est celle (minimale) d’une perpétuelle réactivation des codes, assortie de leur détournement. Le succès de la Stan Smith s’est bâti sur ce double paradigme: évocation d’un passé où les choses semblaient encore possibles et réduction concomitante du champ des phénomènes à la portion congrue.

Cet engouement stylistique massif entérine le fait que nous vivons dans l’âge de la citation

C’est donc sur fond de nostalgie du présent que l’homme moderne a appris à «twister son vestiaire», avec cette même application qu’un petit singe enfilant méthodiquement sa tenue de grognard bonapartiste. Voilà pourquoi oser la veste trois boutons et les Stan Smith lors d’un rendez-vous professionnel peut aujourd’hui encore –mais pour combien de temps? passer pour la marque d’une liberté censément échevelée. Dans un autre registre, jouer à la pétanque au bord du bassin de la Villette avec sa marinière volontairement froissée et ses Stan Smith délacées aux pieds figure, dans le grand catalogue des attitudes postmodernes, un sommet estival de l’hédonisme urbain.

Conformisme absolu

Il faut se rendre à l’évidence: nous nous croyons tous d’une finesse absolue alors que les signaux que nous émettons sont bien souvent plus grossiers et contradictoires que les witz d’un Allemand bourré à la fête de la bière. Même si elle n’a rien demandé, la Stan Smith est le parfait symptôme de cette société qui tient un discours de réinvention de soi au parfum d’authenticité mais qui se révèle être, en réalité, d’un conformisme absolu. Illustration du fameux hipster effect (cette volonté de distinction qui se transforme en mimétisme généralisé), l’invasion de la Stan Smith matérialise également ce que le philosophe Mark Hunyadi nomme «la tyrannie des modes de vie».

Les Stan Smith sont l’expression d’une fausse décontraction standardisée | Maria Morri via flickr CC License by

L’originalité de cette nouvelle forme d’aliénation est qu’elle n’est pas planifiée de manière centralisée, s’imposant par une forme de capillarité sans finalité apparente. Mais elle n’en n’est pas moins impérative. La société du choix dans laquelle nous vivons aboutit ainsi étonnament à une uniformisation des options vestimentaires qui n’est pas sans rappeler la culture du monoproduit caractéristique des régimes communistes. «Le mode de vie, lui, nous impose des attitudes, des habitus et des attentes de comportements qui ne sont l’objet d’aucun choix mais qui définissent, simplement, les usages et les pratiques qui sont socialement requis: les modes de vies ne sont pas optionnels», écrit Mark Hunyadi.

Voilà pourquoi les Stan Smith (qui restent intrinsèquement de super chaussures) nous sont devenues si insupportables. Elles sont l’expression envahissante de notre nouvelle servitude, de cette fausse décontraction standardisée propre à l’époque. Sous l’apparente chaleur de leur design rebondi, elles figurent une liberté qui se nie elle-même et dont le message paradoxal pourrait être résumé ainsi: «Je fais ce que je veux avec mes doigts de pieds mais, au final, je fais surtout comme tout le monde.»

Bug perceptif

En poursuivant la voie ouverte par le compte instagram @stansmithophobe (dont le slogan «trop de Stan Smith, tue la Stan Smith» résume bien la situation actuelle et l’espèce d’amour déçu qui anime également notre démarche), nous appelons donc à une révolte massive. Quand même le hipster de Lamotte-Beuvron a fait de la Stan Smith l’épicentre de sa garde-robe et que les modeux sont contraints de s’afficher en Nike requin pour se distinguer, il faut vite se dire qu’il est temps de réagir. Malheureusement, l’actuelle épidémie prospère grâce à un aveuglement sans précédent: personne ne semble voir qu’il porte les mêmes chaussures que les autres, pas plus que les autres ne semblent voir qu’ils portent les mêmes chaussures que personne.

Personne ne semble voir qu’il porte les mêmes chaussures que les autres, pas plus que les autres ne semblent voir qu’ils portent les mêmes chaussures que personne

Face à ce bug perceptif que l’on pourrait d’ailleurs nommer le Stan Smith Effect, on en vient à formuler cette interrogation extrême: faut-il interdire les Stan Smith? Sans sombrer dans la coercition à base d’arsenal règlementaire (limiter l’accès des bars branchés et des concerts de Friendly Fires aux porteurs de Stan Smith serait sans nul doute efficace, mais presque aussi autocratique que de décréter anticonstitutionnel le port de la moustache de trois jours), on peut imaginer la mise en place de dispositifs incitant à la circulation alternée: un jour pour les Stan Smith à pastille verte, un jour pour le reste de la gamme. On pourrait également tabler, en vue de réduire le parc de Stan Smith, sur l'instauration d'une prime à la casse. Contre vos vieilles tennis usagées, réduction immédiate sur l’achat d’une paire de Cortez ou de Converse.

Enfin, et surtout, il faudrait que des gens de bonne volonté entendent notre appel et rejoignent le Front de Libération des Doigts de Pieds (FLDP). Par petit groupes d’abord, nous commencerions à reconquérir nos droits fondamentaux en portant des Geox et des Crocs dans la pénombre des caves. Puis, un jour, nos pieds libérés pourraient enfin afficher au grand jour leur souveraineté retrouvée et nous foulerions le pavé avec des chaussures pas cool du tout, sans craindre d’avoir à subir une immediate disqualification sociale.

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