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Il faut inventer la «politique musulmane» de la France

Lahcen, 41 ans, prie chez lui, à Paris, pendant le Ramadan, le 8 juillet 2013 | REUTERS/Youssef Boudlal

Lahcen, 41 ans, prie chez lui, à Paris, pendant le Ramadan, le 8 juillet 2013 | REUTERS/Youssef Boudlal

Dans son essai «Situation de la France», Pierre Manent ouvre une brèche dans le ronron hystérique qui nous tient lieu de discussion sur l’islam.

«Ce que j’ai à dire à de quoi plaire, et surtout déplaire, à tous les partis.» C’est ainsi que Pierre Manent présente l’essai qu’il vient de publier, Situation de la France. Dans son style de haute époque, le philosophe définit notre situation avec une acuité que nous n’attendions plus, depuis janvier dernier. Mais Pierre Manent ne se contente pas de cerner le problème, il esquisse une réponse forte «à la question pratique et politique qui se pose à nous». Quelle question? L’islam, bien entendu.

On n’ose plus évoquer, désormais sans sourire, la vieille politique arabe de la France. Pierre Manent nous propose, lui, d’inventer la politique musulmane de la France. C’est à dire «une disposition cohérente et stable qui définisse socialement, politiquement et spirituellement notre rapport à l’islam». Elle serait une politique intérieure ET extérieure, avec pour principe ordonnateur l’indépendance nationale. Et elle consisterait en un «compromis avec les musulmans».

Un compromis? Avec les musulmans, en plus? Horreur et damnation! Houellebecq a eu le génie d’imposer un mot, «Soumission», à défaut d’avoir écrit un bon roman, pour déterminer notre rapport à l’islam comme si celui-ci ne pouvait qu’être soumission ou bien résistance. Et un compromis, dans notre république des postures qui se raidit d’autant plus dans les mots qu’elle est faible dans les actes, ce ne peut être qu’une soumission.

Sécularisation

Mais ce n’est pas tout. Circonstance aggravante, qui risque de le disqualifier aux yeux de beaucoup, Manent démontre que la laïcité, ce mot-valise devenu totem de la gauche, de la droite et de l’extrême droite, est imparfaite pour répondre à la question. Imparfaite, car insuffisante: nos musulmans d’aujourd’hui ne sont nullement dans la situation de nos catholiques de 1905, la laïcité reposait sur un État et une éducation nationale forts, qui ne sont plus (Manent a des mots durs pour notre système d’éducation). Et enfin, nœud du débat, source de nos malentendus et de nos impasses: la laïcité n’est qu’une règle régissant l’État, pas la société civile, celle où l’on vit, travaille, consomme, celle où nous avons des «mœurs». Or l’islam, justement, est une religion qui règle les mœurs de façon contraignante, alors que la liberté individuelle les organise en France.

Manent souligne la confusion entre laïcité et sécularisation: le repli de la croyance religieuse (chrétienne) dans la sphère privée, et plus encore le recul de cette croyance, nous a fait oublier ce qu’était le fait religieux, pourtant largement dominant, sous sa forme catholique, en 1905 et jusque dans les années 1960. Il ne peut y avoir de «neutralisation religieuse de la société», quand bien même la laïcité organise celle de l’État. C’est à cette tentation de neutraliser la société, d’en évacuer le religieux, que Manent nous demande de ne pas «céder», «en acceptant franchement les mœurs musulmanes». Cette tentation est forte au Front national ou chez des «Républicains», sous la forme d’interdiction de la visibilité religieuse dans la société civile, par exemple dans le travail. Elle existe aussi à gauche, qui espère que les musulmans vont devenir, le temps aidant, des «musulmans zombies» comme les catholiques de M. Todd, c’est-à-dire des croyants sans grandes pratiques, sinon sans croyances. Pierre Manent en doute, car il ne croit pas à l’inéluctable recul du fait religieux dans la modernité. Et il ne veut pas laisser au temps le soin de répondre à une question si urgente.

Donnant-donnant

 C’est à la tentation de neutraliser la société, d’en évacuer le religieux, que Pierre Manent nous demande de ne pas «céder»

Car l’islam constitue un «fait social» en France, et est devenu, dans le monde, un «agent historique», «qui s’est mis en mouvement», selon le cofondateur de la revue Commentaire. La France est de fait le pays européen où la population musulmane la plus importante. Quant au monde, Manent juge «qu’une guerre est en cours qui nous a été déclarée». Nous avons donc besoin de nous défendre, martèle-t-il, et par conséquent de sortir de cette «inimitié civique parmi nous», avec les musulmans. Quel serait donc ce compromis, avant qu’il ne soit trop tard? Un «donnant-donnant», doublé d’une demande d’indépendance.

Le donnant-donnant consiste en une reconnaissance de la pratique musulmane, couplée à une sanctuarisation de principes fondamentaux de notre pays. Interdiction du voile intégral et de la polygamie, intangibilité de la liberté de pensée et d’expression (Manent récuse la notion d’islamophobie, car l’islam selon lui doit supporter la critique, comme les autres spiritualités); en même temps, ne pas demander aux musulmans de renoncer à leurs pratiques, et même les faciliter, quand elles sont entravées.

Fait social

La demande d’indépendance quant à elle, s’adresse autant aux Français musulmans qu’aux non-musulmans, et plus encore, aux pouvoirs publics. Manent souhait un «acte de commandement» qui permette à l’islam en France de ne plus être sous influence, financière et spirituelle, d’un certain nombre de pays musulmans. Quitte à ce que les collectivités locales prennent le relais, entorse à la loi de 1905. Plus largement, Manent s’inquiète de «l’influence croissante des pays du Golfe aux capitaux illimités» et souligne à plusieurs reprises l’influence du Qatar, cet «agent douteux».

Au total, notre philosophe invite les musulmans à prendre part à notre «chose commune» et à notre «amitié civique», non pas en oubliant qu’ils sont musulmans, mais en tant que musulmans, «dans un pays de marque chrétienne, où les juifs ont une place éminente». Et en sortant de leur «taciturnité», comme «du jeu de la plainte» auxquels il est vrai, on les pousse. Et nous invite, nous, non-musulmans, à accepter le fait social, tel qu’il est.

Compromis

Le raisonnement de Manent apparaît à la fois puissant et inachevé. Puissant car il lève bien des contradictions: entre un «islamo-gauchisme» qui voudrait faire des musulmans de pures victimes à qui on ne saurait dire, sans sombrer dans «l’islamophobie», que telle pratique n’est pas acceptable, et d’autre part une réaction anti-musulmane, qui ne cesse de grandir et ne veut admettre la présence musulmane en France, au point de la discriminer; mais contradiction aussi de la droite et de la gauche qui se réfugient dans la «république des valeurs», laquelle ne permet qu’une «politique imaginaire», à travers une laïcité devenue insuffisante et impuissante.

Pierre Manent se demande s’il est «raisonnable de vouloir recomposer les mœurs musulmanes selon nos critères» (l’égalité homme-femme)

Inachevé, son propos l’est aussi. Car les termes du compromis gagnerait à être précisés, et discutés. Sur la politique étrangère qu’il ne fait qu’effleurer, au moment où elle devient plus brûlante que jamais, par exemple. La question découle de son livre: dans notre politique vis à vis de l’islam, autant intérieure qu’extérieure, nos alliances privilégiées avec certaines monarchies sont-elles bien appropriées?

Brèche

Inachevé, et surtout discutable, son compromis l’est aussi sur l’égalité homme-femme. Manent dit «ne pas partager l’indignation de certains devant la revendication d’heures de piscine différentes pour les garçons et les filles». S’il admet qu’il faut y réfléchir, il se demande s’il est «raisonnable de vouloir recomposer les mœurs musulmanes selon nos critères» (l’égalité homme-femme). Ici est sans doute le point inacceptable pour beaucoup de Français, et de Françaises.

Malgré ce point de discussion essentiel, et l’inachèvement de son «programme», le livre de Manent fera date intellectuelle, car il ouvre une brèche dans le ronron hystérique qui nous tient lieu de discussion sur l’islam.

On attend maintenant la réponse laïque (et féministe): ce grand livre le mérite, plus que beaucoup d’autres.

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