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Les enfants sont tout aussi têtes brûlées que les ados (si ce n'est pire)

Libre | Jon Rawlinson via Flickr CC License by CC

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Les études concernant les prises de risque démontrent que les plus jeunes ont moins peur de prendre des risques que leurs aînés.

Quand les gens apprennent que je travaille sur la prise de risque chez les enfants et les adolescents, ils me racontent souvent tous les trucs insensés qu'ils ont pu faire ado. On me parle d'excès de vitesse et d'amendes pour avoir roulé à plus de 150 km/h, de fêtes de déglingués quand les parents étaient de sortie et, à de nombreuses reprises, on me cite des histoires d'incendies plus ou moins involontaires. À l'heure actuelle, je n'ai jamais entendu quiconque me parler de débilités réalisées durant l'enfance.

L'idée que l'adolescence serait l'apogée de la prise de risque est profondément ancrée dans notre culture. Pour autant, de nombreuses recherches, y compris les miennes, ont montré que les enfants sont aussi susceptibles de prendre des risques. De fait, une récente synthèse reprenant les observations de plus d'une douzaine d'expériences en laboratoire montre que le niveau de prise de risque des enfants âgés de 5 à 10 ans est indiscernable de celui des adolescents entre 11 et 19 ans.

Jouer la sécurité?

Certaines études observent même que les enfants prennent davantage de risques que les adolescents et les adultes. Dans une expérience menée autour d'un jeu de roulette, les participants âgés de 9 à 40 ans devaient parier sur une «roue de la fortune» à 70% bleue et à 30% rose. Si les participants pariaient sur le bleu et que le bleu sortait, ils empochaient 1$. Sur le rose, 2$. Les chercheurs ont trouvé que la prise de risque diminuait avec l'âge: les enfants préféraient fortement parier sur le rose, soit la probabilité la plus faible, mais au gain le plus élevé.

Les adultes et les adolescents sont rebutés par une possibilité de plus grosses pertes

Dans une autre étude de pari, les participants devaient gagner autant de points que possible en choisissant entre un gain garanti (4 points à chaque fois) ou un gain à 50% de probabilité (soit 5 points, soit 3 points). Le gain moyen des paris à une chance sur deux était toujours égal à celui des garantis, mais l'écart entre les gains était différent. 

L'attrait du gros gain

Par exemple, l'écart entre le gain de 5 points et celui de 3 points était plus petit que celui entre 0 et 8 points, mais, en moyenne, tous les paris permettaient d'obtenir 4 points. Augmenter l'écart diminuait la prise de risque chez les adultes et les adolescents: ils étaient d'accord pour parier s'ils avaient une chance équivalente de gagner 5 ou 3 points, mais préféraient un gain garanti de 4 points en pariant sur le 8 ou le 0. 

À l'inverse, les enfants prenaient davantage de risques à mesure que l'écart entre les gains augmentait: ils aimaient parier sur le gain de 5 ou de 3 points, mais ils adoraient tenter leur chance entre 0 ou 8 points. En d'autres termes, les enfants étaient attirés par une possibilité de gains plus élevés, tandis que les adultes et les adolescents étaient rebutés par une possibilité de plus grosses pertes.

Le pari de l'inconnu

Dans mes propres travaux, j'ai observé que les enfants étaient étonnamment susceptibles de parier sur l'inconnu. Lorsqu'on leur proposait de choisir entre un pari aux probabilités connues (par exemple, 50% de chances de gagner 10$) et un pari aux probabilités inconnues (gagner aléatoirement 10$), la majorité des adultes préférait le pari où les chances de victoire étaient prédites à l'avance. 

La prise de risque adolescente survient en général dans des contextes sociaux

Cette aversion des adultes face à une prise de risque ambiguë et inconnue a été observée dans des centaines d'études. Par contre, lorsque des enfants âgés de 8 à 9 ans se voient proposer de tels choix, aucune préférence n'est discernable. Pour le dire comme Donald Rumsfeld, les adultes préfèrent les inconnus connus aux inconnus inconnus, et les inconnus inconnus ne dérangent pas les enfants.

Chez les ados, une sociabilité à risque

Avec de tels résultats, on peut se demander pourquoi les adolescents sont si réputés pour leur témérité, alors que les enfants ont une propension équivalente voire supérieure à la prise de risque. Malheureusement pour les scientifiques, un comportement de laboratoire peut être assez éloigné de la vie quotidienne. En laboratoire, les sujets prennent souvent leur décision seuls, tandis que la prise de risque adolescente survient en général dans des contextes sociaux. Le binge-drinking, par exemple, est une activité qui se fait fréquemment en groupe, et les rapports sexuels non protégés requierent au moins un complice. 

Une étude particulièrement influente montre ainsi que les comportements des adolescents sont très sensibles aux changements du contexte social. Comparés aux adultes, dans des simulations de conduite, les adolescents passent plus souvent à l'orange et ont davantage d'accidents –mais seulement quand leurs amis les regardent. Quand les adolescents effectuent ces simulations seuls, ils prennent autant de risques que les adultes. Aux États-Unis, depuis que la législation limite le nombre de passagers qu'un conducteur débutant peut prendre dans sa voiture, le nombre d'accidents impliquant des adolescents a diminué.

Des enfants couvés comme jamais

Un autre facteur d'importance relève probablement de la différence d'accessibilité des activités dangereuses. Exception faite des parents qui militent pour une plus grande liberté accordée à leurs rejetons, les enfants sont aujourd'hui bien plus couvés qu'ils ne l'ont jamais été dans l'histoire. Dès lors, les enfants sont en général moins susceptibles de s'attirer des ennuis. 

Tout un tas de gamins adoreraient faire de la moto, crapahuter sur des falaises ou se jeter en skateboard du haut d'une rampe de 30 mètres

Mais comme le soulignait un récent article du New York Times Magazine, tout un tas de gamins adoreraient faire de la moto, crapahuter sur des falaises ou se jeter en skateboard du haut d'une rampe de 30 mètres si leurs parents les autorisaient à participer à ce genre d'activités extrêmes. Et quand des enfants sont laissés à eux-mêmes, comme le prouvent des faits-divers tragiquement familiers, ils sont tout à fait capables de prendre des risques, que ce soit en partant en rodéo avec la voiture familiale ou en décidant de jongler avec des armes à feu.

La prise de risque, une nécessité

Mais il faut aussi souligner que la prise de risques n'est pas forcément une mauvaise chose. En tant que chercheurs, nous nous focalisons souvent sur les conséquences les plus effroyables de la prise de risques pour justifier la valeur de notre travail, mais reste que la vie serait bien monotone et étouffante si tout le monde avait toujours joué la prudence. 

Bien sûr, les enfants qui fréquentent les skateparks auront plus souvent les bras ou les jambes dans le plâtre que ceux qui s'en tiennent à incarner Tony Hawk dans des jeux vidéo. Mais sur un vrai skate-board, les enfants apprennent aussi à tester leurs limites, à conquérir leurs peurs et à se relever quand ils tombent. Quand les enfants prennent des risques, ils peuvent aussi en récolter des bénéfices et en mesurer les conséquences et, par la même occasion, en apprendre davantage sur eux-mêmes et sur le monde.

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