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Joe Biden se sert-il de la mort de son fils comme tremplin vers la Maison Blanche?

Joe Biden, lors de l'enterrement de son fils Beau, le 6 juin (REUTERS/Bryan Woolston)

Joe Biden, lors de l'enterrement de son fils Beau, le 6 juin (REUTERS/Bryan Woolston)

Le vice-président pourrait annoncer sa candidature à la primaire démocrate dans les jours à venir.

Le vice-président des États-Unis, Joe Biden, pourrait annoncer sa candidature aux primaires démocrates dans les jours à venir, rapporte le site Politico. Selon ses proches, il n'est pas encore sûr de sa décision, mais les sondages lui sont plus favorables depuis cet été. Alors que l'écart entre Hillary Clinton et Bernie Sanders, le candidat le plus à gauche, se resserre (ils sont respectivement crédités de 47% et 27% des intentions de vote), Biden est en troisième position, à 15%, sans même faire campagne.

L'idée d'une candidature du vice-président a commencé à prendre corps début août, à la suite d'un éditorial de la chroniqueuse du New York Times Maureen Dowd, connue pour sa détestation des Clinton. L'article –intitulé «Que ferait Beau?»– évoquait les discussions qu'avait eu Biden avec son fils, Beau, peu de temps avant son décès d'un cancer du cerveau en mai dernier.

«Il a essayé de faire promettre à son père qu'il se présenterait, en arguant que la Maison Blanche ne devrait pas revenir aux Clinton, et que le pays serait en meilleures mains avec les valeurs Biden», écrit Dowd.

Une fuite opportuniste?

Or, selon Politico (qui se base sur le récit de plusieurs sources anonymes), c'est Biden lui-même qui a appelé la journaliste pour lui raconter l'anecdote sur le souhait émis par son fils mourant. Pour le journaliste Edward-Isaac Dovere, faire fuiter cette histoire personnelle était un peu comme «placer une publicité dans le New York Times, demandant aux gens de l'appeller».

Il n'est plus possible de raconter l'histoire de Joe Biden, l'homme politique, sans aussi parler du deuil public de Joe Biden

Josh Voorhees

Utiliser le récit des derniers voeux de son fils pour tenter de lancer sa campagne peut paraître opportuniste et calculateur, explique Josh Voorhees dans Slate.com, mais c'est aussi une bonne stratégie politique, et Biden connaît bien le potentiel politique des tragédies personnelles. 

«Il n'est désormais plus possible de raconter l'histoire de Joe Biden, l'homme politique, sans aussi parler du deuil public de Joe Biden, écrit Josh Voorhees. Le fait que les deux parties de sa vie soient entremêlées ne rend pas sa douleur publique moins sincère, mais cela ne change pas le fait qu'en politique, cette douleur peut être puissante –ce que Biden sait mieux personne.»

«Tout le monde aime Joe Biden»

L'article de Maureen Down a été publié en août, et un mois plus tard, Joe Biden reparlait de son fils sur le plateau télé de Stephen Colbert, qui l'a lui-même pratiquement supplié de se présenter. 

«Tout le monde aime bien Joe Biden, s'est exclamé Colbert au début de l'interview. Je crois que c'est parce que quand on vous voit, on pense qu'on voit le vrai Joe Biden. Vous n'êtes pas un homme politique qui a créé une sorte de façade pour obtenir quelque chose de nous.»

Et en effet, lorsqu'il parle de son fils en se retenant de pleurer, le vice-président est entièrement sincère et émouvant. L'interview lui a d'ailleurs valu un déluge d'articles positifs, le qualifiant de franc, noble et honnête, souvent en opposition à Hillary Clinton.

Ainsi, Chris Cillizza dans le Washington Post:

«Alors que Clinton lutte avec la perception qu'elle n'est ni honnête ni digne de confiance, Biden est complètement honnête. Là où Clinton est prudente et difficile d'accès, Biden est spontané et ouvert.»

Aucune femme ne pourrait dire qu'elle est probablement trop fragile émotionnellement pour se présenter, et continuer d'être considérée

Michelle Goldberg

Hillary Clinton, victime d'attaques sexistes?

Pour certains commentateurs, les comparaisons défavorables vis-à-vis de Clinton sont injustes, voire sexistes. 

«Aucune femme ne pourrait dire à la télévision qu'elle est probablement trop fragile émotionnellement pour se présenter, et continuer d'être considérée comme une candidate viable», écrit Michelle Goldberg dans The Nation. 
 

Malgré l'enthousiasme de Colbert et de la presse pour le vice-président, Biden, qui a 72 ans, avait émis des doutes sur une campagne potentielle:

«Je pense que toute personne qui se présente aux présidentielles doit premièrement savoir exactement pourquoi il veut être président, et deuxièmement, doit pouvoir regarder les gens dans les yeux et dire: “Je vous promets que vous avez tout mon cœur, toute mon âme, toute mon énergie et ma passion pour faire ça. Et je mentirais si je disais que je savais que j'étais dans cette position.»

L'homme qui avait connu la mort de près

La mort de son fils est donc à la fois pour Biden une raison de se présenter –car Beau lui a demandé de le faire– mais aussi une raison de passer son tour car il n'a pas l'énergie suffisante.

L'interview émotionnelle chez Colbert n'était pas la première fois que le vice-président parlait ouvertement de deuil. Lorsqu'il venait d'être élu sénateur du Delaware en 1973, sa femme et sa fille de 13 mois sont décédées dans un accident de voiture. Il avait dû prêter serment à l'hôpital aux côtés de son fils Beau, qui avait été blessé dans l'accident. Par la suite, il est devenu connu pour sa capacité à parler aux familles de soldats morts au combat, comme lors de ce discours en 2012 où il évoquait ce qu'il avait ressenti après la perte de sa femme et de sa fille:

«Pour la première fois de ma vie, j'ai compris comment quelqu'un pouvait consciemment décider de se suicider –pas parce qu'il était dérangé, pas parce qu'il était devenu fou, mais parce qu'il avait atteint le sommet de la montagne et qu'il savait qu'il n'y retournerait jamais, que les choses ne serait jamais plus comme avant.»

L'entrée de Biden ferait reculer Hillary par rapport à Sanders mais pas assez pour que cela soit vraiment dangereux

Star d'Internet

L'autre facette de la personnalité de Biden qui l'a rendu si populaire est sa bonhomie et sa spontanéité. Depuis quelques années, le vice-président est, en effet, devenu une star d'Internet: ses Ray-Ban aviators et son look de vieux beau sont devenus cultes. Buzzfeed a fait une liste des «28 fois où Joe Biden a capturé votre cœur» et il est connu pour faire son charmeur avec tout le monde, même les anciennes soldates de 108 ans. Parfois, il va un peu trop loin, comme lorsqu'il s'est mis à respirer les cheveux de la femme du nouveau ministre de la défense. 

Il lui arrive aussi de lâcher des gros mots quand il ne devrait pas, comme lorsqu'il a dit «putain, c'est énorme», lors de la signature de la loi sur la réforme de santé en 2010. Et sa spontanéité a déjà posé problème à la Maison Blanche: en 2012, il s'est déclaré pro mariage gay en public, forçant ainsi le président à se positionner sur le sujet.

Hillary Clinton, loin en tête

Ceci dit, s'il entrait dans la campagne des primaires décmorates, il n'apporterait pas un programme politique très différent de celui d'Hillary Clinton. Si certains électeurs préfèrent Sanders à Clinton, ce sont pour des raisons politiques claires. Sanders est beaucoup plus à gauche. Mais entre Biden et Clinton, la divergence est minime. Biden est un peu plus à gauche en termes de politique étrangère, mais un peu plus à droite en ce qui concerne les banques, l'avortement et la criminalité. 

La différence principale est donc leur personnalité, et selon les projections, l'entrée de Biden ferait reculer Hillary par rapport à Sanders mais pas assez pour que cela soit vraiment dangereux. En effet, selon des sondages récents, Clinton et Sanders sont à 44% contre 26% avec Biden dans la course, et à 57% contre 29% sans Biden.

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